MEMORABILIA

Joe Biden torpille le «contrat du siècle» entre la France et l’Australie : les leçons d’un Trafalgar indopacifique

Réservé aux abonnés

Par Sébastien Falletti. LE FIGARO

Le «contrat du siècle» prévoyait la construction de douze sous-marins d'attaque par le chantier Naval Group pour plus de 30 milliards d'euros.
Le «contrat du siècle» prévoyait la construction de douze sous-marins d’attaque par le chantier Naval Group pour plus de 30 milliards d’euros. AFP PHOTO / DCNS

ANALYSE – Le nouveau pacte entre les États-Unis, l’Australie et le Royaume-Uni pour contrer la Chine signale l’avènement d’une logique de blocs en Asie-Pacifique, et marginalise l’Europe et la France dans la région clé du 21e siècle.

Correspondant en Asie

Coup de Trafalgar dans le Pacifique pour la diplomatie française et sa filière d’armement. L’Australie a torpillé le «contrat du siècle», qui prévoyait la construction de douze sous-marins d’attaque par le chantier Naval Group pour plus de 30 milliards d’euros, au profit d’un nouvel ambitieux pacte de sécurité avec les États-Unis de Joe Biden, et le Royaume-Uni de Boris Johnson, visant à contenir la montée en puissance dans la Chine dans la région.

À LIRE AUSSISous-marins : l’Australie annule le «contrat du siècle» avec la France

Le nouvel accord dévoilé mercredi par le président américain, lors d’un sommet trilatéral par vidéo interposée, avec le premier ministre australien Scott Morrison, et son homologue britannique Boris Johnson prévoit de doter la Marine australienne de huit sous-marins à propulsion atomique, capable de patrouiller à longue distance, jusqu’en mer de Chine du sud, ou au large de Taïwan. Un transfert de technologie sensible que Washington n’avait consenti jusqu’ici qu’à la Royal Navy britannique, au cœur de la guerre froide, face à la menace Soviétique. Le chantier naval français, lointain héritier des arsenaux fondés par le Cardinal de Richelieu est la victime collatérale de cette nouvelle offensive dans le Pacifique de l’Administration Biden, qui tisse patiemment un réseau d’alliances visant à contenir les ambitions maritimes du géant chinois renaissant.

À VOIR AUSSI – L’Australie annule son contrat avec la France pour construire des sous-marins nucléaires avec Washington et LondresL’Australie annule son contrat avec la France pour construire des sous-marins nucléaires avec Washington et LondresPauseUnmute ACTIVER LE SON

Amertume de Paris

Paris n’a pas caché son amertume à l’égard de Canberra et Washington, voyant un contrat chiffré à plus de 34 milliards d’euros signé en 2016, se volatiliser dans la nuit. Cette décision «regrettable» est «contraire à l’esprit et à la lettre» de la coopération franco-australienne, ont déclaré Florence Parly la ministre des Armées, et Jean-Yves Le Drian, au Quai d’Orsay, qui avait patiemment négocié le «deal» du siècle sous François Hollande. La gifle est sévère pour Emmanuel Macron qui s’était engagé à mettre en œuvre l’accord juteux, riche en emplois, et fer de lance des ambitions française dans la région indopacifique, théâtre du match du siècle sino-américain.

À LIRE AUSSI. Annulation du «contrat du siècle» : Jean-Yves Le Drian dénonce un «coup dans le dos» de l’Australie

La France a beau jeu de dénoncer le «coup dans le dos» de ses alliés anglo-saxons, au moment même où Washington bat le rappel pour mobiliser le Vieux Continent face à la menace Chinoise. Paris dénonce «l’absence de cohérence du choix américain d’écarter un allié européen», au moment même où Washington plaide pour l’unité transatlantique face à Pékin. Avec 7000 soldats, et près de deux millions de ressortissants basés dans la zone, Paris rappelle opportunément qu’elle est le partenaire européen le plus crédible pour épauler les efforts américains dans la région. Le nouveau Pacte AUKUS (Austalie, Royaume-Uni, États-Unis) dévoilé mercredi l’écarte ostensiblement du jeu, au risque de lézarder un peu plus le front transatlantique, face à Pékin.

Une pierre dans le jardin de la Maison-Blanche qui avait juré de soigner ses alliés, après cinq ans d’unilatéralisme de Trump.

Deux écueils inexorables

Sur le fond, le «contrat du siècle» s’est échoué sur deux écueils inexorables, cinq ans après sa conclusion en fanfare : les difficultés de Naval group à répondre aux exigences techniques et financières de Canberra, et le virage géo stratégique majeur des grandes puissances en Asie Pacifique, depuis l’arrivée de Joe Biden qui recentre le dispositif militaire et diplomatique sur cette région, comme l’illustrait déjà le retrait d’Afghanistan.

À VOIR AUSSI – Rupture du contrat des sous-marins: Jean-Yves Le Drian dénonce une décision brutale, qui «ressemble à ce que faisait Monsieur Trump»Rupture du contrat des sous-marins: Jean-Yves Le Drian dénonce une décision brutale, qui «ressemble à ce que faisait Monsieur Trump»Play VideoPlayUnmuteCurrent Time 0:08/Duration 0:33Loaded: 100.00% PartagerFullscreenACTIVER LE SON

La timidité de Barack Obama, puis le repli désordonné de Donald Trump avaient offert un boulevard à la filière d’armement française auprès d’une Australie inquiète de la montée en puissance de la Chine, et échaudée par les signaux contradictoires du grand frère américain.

Fort de son savoir-faire technologique, Paris s’était engouffré dans la brèche, doublant des rivaux Japonais et Allemand, grâce à la promesse d’un partenariat militaire multifacettes en Indopacifique. Sur le papier, l’accord paraissait limpide, mais les chantiers navals français ont traîné à « Australianiser » la mise en œuvre de ce contrat crucial pour la sécurité nationale de Canberra, déclenchant la frustration grandissante de son partenaire qui exigeait le recours massif à l’industrie locale.

En coulisse, les militaires et officiels Australiens pestaient depuis de long mois contre les atermoiements des «Frenchies». La méfiance historique vis-à-vis de la «Grande nation» remontant à l’ère Napoléonienne, n’a pas aidé. De mois en mois, le coût du projet s’emballait et Canberra avait posé un ultimatum en avril, à mesure que l’horizon de livraison des sous-marins dans le chantier d’Adelaïde était sans cesse repoussé.

L’arrivée à la Maison-Blanche de Joe Biden aura porté le coup de grâce à un contrat qui battait déjà de l’aile. En acceptant de partager le savoir-faire sensible de la propulsion nucléaire, assortie de la vente de missile Tomahawk, le président démocrate affirme l’engagement à long terme de l’Amérique sur le front Pacifique, rassurant son allié des antipodes, à couteau tiré avec Pékin. Un message de détermination en direction des autres alliés d’Asie, et un défi aux stratèges rouges qui misent sur un déclin inexorable de la première puissance mondiale.

L’offre américaine n’est pas sans contrepartie, et enrôle l’Australie dans la nouvelle stratégie de containment du Pentagone, l’obligeant à un engagement naval croissant face à la Chine, éventuellement dans un futur conflit, pour la défense de Taïwan. Pékin ne s’y est pas trompé, dénonçant comme «irresponsable» la décision américaine de partager sa technologie de sous-marin nucléaire dans la région.

La semaine prochaine, Biden tissera un peu plus sa toile autour de l’Empire du Milieu en présidant un sommet du Quad, rassemblant L’indien Nahendra Modi et ses homologues Japonais, et Australien.

La France et l’Europe post Brexit, sortent marginalisées de cette grande manœuvre, comme si l’Amérique prenait acte de leur incapacité à relever le défi chinois. Les prochains échanges avec Washington et Canberra s’annoncent houleux, malgré les mots de consolation de Biden à l’égard de «l’allié français». Paris perd un contrat juteux qui servait de vitrine à l’industrie d’armement en direction des gouvernements d’Asie du sud-est.

Cette volte-face est une nouvelle raison de hâter l’avènement de «l’autonomie stratégique européenne, seule voie crédible pour défendre nos intérêts et nos valeurs», a déclaré Le Drian, piqué au vif. Un concept au parfum gaulliste, que le président Macron tente de vendre à ses partenaires, sans en préciser le contenu précis, face à la Chine.

Le grand regroupement anglo-saxon, et la coopération en matière de renseignement des Five Eyes (auquel le Canada et la Nouvelle-Zélande participent également) doivent servir d’aiguillon à la coopération continentale en matière de défense, soulignent les stratèges français.

Mais l’avènement de l’AUKUS, comme la relance du Quad, réduisent encore l’espace d’une hypothétique «troisième voie européenne» en Indopacifique, coincée entre l’émergence d’une nouvelle alliance militaire aux allures d’OTAN Asiatique, et une Chine rouge toujours plus décomplexée et nationaliste qui avance crânement ses pions. Inexorablement, une nouvelle logique de blocs se dessine dans la région clé du 21e siècle, écartelant des Européens tétanisés, sommés de choisir leur camp dans cette nouvelle «Guerre froide», au risque d’être relégués au rang de supplétifs de l’Histoire.

*********************

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :