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Finkielkraut : « Il n’y a plus de contre-feux aux clichés bien-pensants »

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ENTRETIEN. Oubli du tragique et de l’Histoire, néoféminisme, antiracisme… L’académicien déplore le moralisme de l’époque, aveugle au clair-obscur de la vie.

Le philosophe Alain Finkielkraut, a Paris, en 2019.

Propos recueillis par Laetitia Strauch-Bonart Publié le 16/09/2021 LE POINT

La fin de la littérature ? Alors que livres et romans ne cessent d’être publiés ? Allons donc ! Ce serait mal comprendre le propos du philosophe Alain Finkielkraut dans son dernier ouvrage, L’Après littérature (Stock)*, que d’y voir une déploration sur la fin du roman. Après un exercice d’introspection intellectuelle, À la première personne (2019), Alain Finkielkraut se tourne en effet, dans son dernier ouvrage, vers la disparition non pas des livres mais de la vision littéraire du monde. Sa raison ? une « religion de l’humanité » qui revient en réalité à du « nihilisme compassionnel » : puisque notre époque doit expier toutes ses fautes et renier son passé au nom de l’« inclusion » ou de la «  tolérance », elle perd la capacité toute littéraire à embrasser la subtilité et la singularité. Ce livre, que l’académicien dédie « pour le remercier » à Benjamin Olivennes – jeune auteur qui fut son assistant et est « devenu un ami cher » –, est aussi inquiet que les précédents, mais il y renoue plus qu’hier, de Proust à Roth en passant par Kundera, avec l’univers littéraire, pour le plus grand bonheur du lecteur.

Le Point : On peut comprendre votre propos de plusieurs façons : dans la société de l’« après littérature », on ne comprend plus la littérature – la singularité, la personnalité, l’ambiguïté ou l’humour – et on ne l’aime plus : cette société est devenue littérale. Ou bien c’est un monde dont les productions culturelles elles-mêmes sont arraisonnées à des fins autres qu’elles-mêmes – la « diversité » et l’« inclusion », par exemple. Ou bien encore, c’est une société qui ne lit plus donc ne se pense plus par cette médiation. Laquelle de ces descriptions vous semble la plus juste ?

Alain Finkielkraut : Ce n’est pas seulement la littérature que notre monde a de plus en plus de mal à comprendre, c’est ce dont elle est porteuse, à savoir la vie dans sa complexités, ses ambivalences, ses nuances, son clair-obscur. « Quand on généralise la souffrance, on a le communisme, quand on particularise la souffrance, on a la littérature », écrit Philip Roth dans J’ai épousé un communiste. Le communisme n’est plus, mais la généralisation de la souffrance règne sans partage : « me too », « moi aussi » – moi, toi, c’est pareil, il n’y a plus de place pour la spécificité, les distinctions sont gommées, l’hommage et l’outrage, la galanterie, la grivoiserie et la pénétration forcée relèvent tous d’une même culture du viol, toutes les expériences des dominé.e.s s’équivalent.

L’« après littérature », c’est, au sein même de l’espace littéraire, le triomphe des mots d’ordre : inclusivité, hospitalité, diversité, fluidité…

Dans La Muse démocratique, l’un de ses plus beaux livres, Mona Ozouf revient sur la période communiste de sa vie : le monde se réduisait alors à l’affrontement de deux forces ; mais, malgré ce manichéisme, malgré cette allégeance enthousiaste au chiffre 2, elle n’avait pas rompu avec la littérature ; elle lisait des romans et déposait, le temps de cette parenthèse, son arrogance et sa dévotion aux idées générales. C’était son « échappée belle », sa « bouffée d’air libertaire », sa « paisible hérésie ». Les nouvelles orthodoxies interdisent ces escapades, elles généralisent à tout-va, elles convoquent les grandes œuvres de la culture européenne devant le tribunal de leur simplisme. Dans les hauts lieux de la transmission du savoir, elles apprennent à lire mal ; au lieu de servir de contrepoids aux certitudes fixes, la littérature, une fois déconstruite, leur sert de preuve. Et les opéras comme les pièces de théâtre sont transformés par des metteurs en scène tellement moraux qu’ils en perdent tout scrupule en instruments de lutte contre l’exclusion. La littérature prend contre les mots d’ordre le parti du mot juste. L’« après littérature », c’est, au sein même de l’espace littéraire, le triomphe des mots d’ordre : inclusivité, hospitalité, diversité, fluidité…

Sans la littérature, nous sommes livrés pieds et poings liés aux séductions du fantasme.

Pensez-vous que l’écrit disparaisse au profit du visuel ? Ou bien vivons-nous, plus largement, la fin du récit ?

Je ne m’inquiète pas de la disparition de l’écrit, mais bien plutôt de la prolifération insensée des graphomanes. Et le récit n’est pas près de mourir : nous passons notre temps à nous raconter des histoires ; c’est précisément pour échapper à l’emprise de ces histoires que nous avons besoin des histoires que nous raconte le roman. Sans la littérature, nous sommes livrés pieds et poings liés aux séductions du fantasme. Qu’est-ce en effet que l’idéologie sinon un fantasme collectif, un grand récit aussi mensonger que mobilisateur ?

À LIRE AUSSIFinkielkraut : « Je ne crois pas en Dieu car je crois en la mort »À quoi sert, en fait, la littérature ? Pourquoi l’aimez-vous ? Pourquoi regretter sa disparition ?

Je ne porte pas le deuil de la littérature, l’avenir n’est pas écrit et les chefs-d’œuvre sont par définition imprévisibles. Je souffre de voir s’effacer la vision littéraire du monde et, avec elle, la faculté de penser à partir des individus.

Notre temps est enfermé dans son ouverture. Rien ne lui manque, et la culture meurt de cette suffisance affichée.

La littérature a-t-elle toujours existé ? Si l’on considère qu’elle est plutôt un produit de l’ère moderne, sa fin signifie-t-elle un basculement dans une ère nouvelle ?

« Un rideau magique, tissé de légendes, était suspendu devant le monde. Cervantès envoya don Quichotte en voyage et déchira le rideau », écrit Kundera. Le roman moderne est né de ce geste. Mais avant Cervantès il y a eu Homère, les tragédies grecques, Virgile, Dante ; toute sagesse qui est aujourd’hui congédiée et même regardée de haut. Notre temps n’a plus besoin des autres car nul autre n’a fait comme lui la promotion de l’altérité. Il est enfermé dans son ouverture. Rien ne lui manque, et la culture meurt de cette suffisance affichée. La littérature lit ceux qui la lisent ; c’est de moins en moins vrai, car nous sommes entrés dans l’ère de l’immodestie militante.

À LIRE AUSSIPourquoi tout le monde devrait lire KunderaVous évoquez longuement Kundera et Roth dans votre livre. Comment et pourquoi ont-ils compté pour vous ? Le fait qu’ils soient des auteurs étrangers est-il un hasard ?

J’ai rencontré Milan Kundera en 1978, et deux ans plus tard il m’a présenté Philip Roth. Ces rencontres comptent parmi les chances de ma vie. Et, bien que je n’aie jamais été intime avec Roth, je pense à lui presque tous les jours. Il me manque : ayant appris que le nom de jeune fille de sa mère était Finkel, j’ai même l’impression d’avoir perdu un membre de ma famille. Kundera non plus n’est pas un étranger ; mes parents sont nés en Pologne, l’Europe centrale n’est certes pas ma patrie, mais je crois pouvoir dire que cette provenance commune a joué un rôle dans notre longue amitié. Et surtout, les livres de Roth et ceux de Kundera sont constamment ouverts devant moi. La vie, « la vraie vie enfin découverte et éclaircie », pour moi, c’est eux.

La réduction actuelle des individus à l’état d’exemplaires ou de spécimens est une régression de l’esprit démocratique.

Vous reliez l’« après littérature » au règne de l’égalité et à la difficulté pour notre époque à penser les distinctions de toutes sortes. Comment expliquez-vous alors que la grande période du roman français, le XIXe siècle, soit aussi celle de la mutation démocratique de la France ?

Comme Tocqueville le rappelle, les hommes dans les sociétés aristocratiques sont d’abord définis par leur appartenance. Bon sang ne saurait mentir. Dans les sociétés démocratiques, ils existent d’abord en tant qu’individus. Et qu’est-ce que le roman ? C’est, nous dit Kundera, le paradis imaginaire des individus. La réduction actuelle des individus à l’état d’exemplaires ou de spécimens est une régression de l’esprit démocratique en même temps qu’une attaque frontale contre le roman.

Les gens continuent d’apprécier récits et narrations. Aujourd’hui, ce besoin est en partie comblé, par exemple, par les séries, qui, elles, regorgent de vrais personnages, ambigus et politiquement incorrects. Et si la littérature, pour reprendre une expression que vous utilisez, avait « changé d’adresse » ?

Je suis moi-même très amateur de séries, celles du moins qui ne cherchent pas à tenir le public captif par des artifices cousus de fil blanc. Mais en entendant il y a quelques semaines Julia Ducournau récompensée par la palme d’or à Cannes pour son film Titane, qui réussit l’exploit de marier le trash et le kitsch, j’ai compris le cœur serré que, loin de changer d’adresse, la littérature avait déserté aussi le cinéma. Rien de plus tristement conventionnel et consensuel en effet que le discours de la lauréate. Du « besoin avide et viscéral […] d’un monde plus inclusif et plus fluide » à la volonté de « repousser les murs de la normativité », tout y était. Il ne manquait pas un bouton à l’uniforme chatoyant de la bêtise contemporaine. On aurait dit la version actualisée du Dictionnaire des idées reçues de Flaubert. Et, comble du ridicule, le monde moutonnier de la culture a félicité pour son « audace » le jury cannois.

À l’heure des « woke », il n’y a plus de cas particuliers. Il n’y a que les victimes interchangeables d’un bourreau, toujours le même sous des guises toujours différentes.

L’une de vos cibles est ce qu’on appelle aujourd’hui le « wokisme », cette idéologie largement inspirée des États-Unis qui ne considère les individus que via leurs groupes d’appartenance existentiels (le genre, la race). Vous regrettez qu’il fasse fi de la singularité individuelle. Pourtant, le wokisme est obsédé par la subjectivité et la prise en compte de l’expérience personnelle, et fustige le concept d’universel. Son problème n’est-il pas plutôt son obsession pour la différence et la particularité ?

L’expérience personnelle, selon les woke, ne sert jamais qu’à illustrer une oppression générale. « La littérature, disait Marc Fumaroli, est la jurisprudence de la vie humaine. » À l’heure des woke, il n’y a plus de jurisprudence. Il n’y a plus de cas particuliers. Il n’y a que les victimes interchangeables d’un bourreau, toujours le même sous des guises toujours différentes. Il n’y a donc plus qu’une seule intrigue à l’œuvre dans toutes les histoires.

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Pourquoi parler d’antiracisme « somnambule » ?

L’antiracisme n’est plus l’affirmation solennelle de l’égale dignité des personnes ; c’est l’idée que l’histoire dans sa globalité procède du racisme de l’Occident, que les Blancs les mieux intentionnés sont des racistes qui s’ignorent ; que la police se déchaîne avec une violence sans limites contre les Arabes et les Noirs ; et que l’Europe confrontée à une immigration sans précédent est devenue une forteresse infranchissable ; bref, c’est un cauchemar si gratifiant pour ceux qui s’en disent victimes et ceux qui le combattent qu’ils le substituent à la réalité. Voilà pourquoi je le qualifie de somnambule.

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Il n’y a plus de contre-feux à l’envahissement de la laideur et à l’empire des clichés bien-pensants.

L’« après littérature » est le fait, selon vous, de nombreux maux : le néoféminisme, le nouvel antiracisme, l’oubli du tragique et de l’Histoire, l’écologie calculatrice, entre autres. Mais analyser ces phénomènes selon le prisme littéraire n’est-il pas à la fois trop restreint (ils relèvent de dynamiques diverses) et trop large (ils n’ont pas tous à voir avec la littérature) ?

Vous avez raison. On ne peut pas analyser l’antiracisme hallucinatoire, le néoféminisme simplificateur, le technicisme de l’écologie officielle et les réactions à la pandémie qui nous frappe selon le seul prisme littéraire. Mais c’est l’oubli de la sagesse du roman, l’oubli de la poésie et l’oubli du tragique qui ont permis à ces phénomènes de s’installer. La voie est libre ; il n’y a plus de contre-feux à l’envahissement de la laideur et à l’empire des clichés bien-pensants.

Les créateurs existent, leurs livres sont imprimés, mais ils n’impriment pas.

Ne vivons-vous pas au contraire une époque qui devrait être propice à une littérature mordante sur ses travers ? Le problème n’est peut-être pas tant celui de l’intérêt des lecteurs que d’un manque de créateurs – même si l’on ne peut pas toujours distinguer les deux. Où sont les nouveaux Balzac ? Et pourquoi cet assèchement créatif ?

Je ne parlerais pas d’assèchement. Les créateurs existent, leurs livres sont imprimés, mais ils n’impriment pas. La Tache, de Roth, livre mordant par excellence, a été un succès mondial, mais, quand on voit ce qui se passe sur les campus du Nouveau et du Vieux Continent, on a le sentiment que personne ne l’a lu. Le roman dévoile, la caravane passe. Rien n’arrête le désastre en cours.

Alors même que les humoristes officiels se gondolent toute la journée sur les ondes, l’humour, en même temps que la littérature, inexorablement, quitte la place.

N’est-il pas difficile d’avoir du recul sur sa propre époque ? Vous concluez votre ouvrage en écrivant que « l’art est en train de perdre la partie », mais qui vous dit que dans un siècle il ne sera pas à nouveau vainqueur ?

Le mensonge totalitaire s’est effondré avec le mur de Berlin, mais l’art n’a pas pour autant gagné la partie. Un autre mensonge a pris la relève et je ne le vois se heurter ni aujourd’hui ni demain au principe de réalité. Le politiquement correct ne cesse au contraire de progresser. L’écriture inclusive et autres trouvailles de la même eau auraient dû être pulvérisées par l’arme du rire. Il n’en a rien été. Alors même que les humoristes officiels se gondolent toute la journée sur les ondes, l’humour, en même temps que la littérature, inexorablement, quitte la place. Les nouveaux occupants ne sont pas près de se faire déloger. L’avenir leur appartient.

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