MEMORABILIA

Val-de-Reuil : comment une ville normande s’est retrouvée au cœur d’un affrontement communautariste

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Par Luc Lenoir. LE FIGARO. 1! septembre 2021

REPORTAGE – À coups de millions d’euros d’investissements publics, la commune parvient à maintenir un calme relatif entre les communautés d’immigrés. Les récents incidents entre Kurdes et familles africaines mettent néanmoins à mal l’édifice.

Le TER «Nomad», dit «train de l’impressionnisme», file le long des pâturages et des demeures de campagne. Un golf en bordure de l’Eure, puis la gare de Val-de-Reuil, récente, propre, sans âme. Étrange ville, dont on peine à trouver le cœur. On dépasse quelques lotissements pour arriver devant une mairie qui semble elle-même en périphérie. De rares employés municipaux s’affairent. Sommes-nous dans le centre ? Oui, vous y êtes, ce sont toutes ces avenues. Elles s’entrecoupent perpendiculairement comme à New York, mais avec la placidité rurale normande.

Est-ce bien ici qu’il y a une semaine, une banale querelle d’enfants a dégénéré en pugilat communal ? À une paire de baffes entre deux enfants de dix ans a succédé une rixe entre les mères, puis les pères, qui a envoyé l’un d’eux dans le coma. Après des violences impliquant plusieurs centaines de personnes, l’affaire a culminé en deux temps : d’abord une manifestation pro-kurde qui a, selon certains, impliqué le PKK, puis un envahissement violent de la mairie par la Ligue de Défense Noire Africaine, venue de Paris samedi 11 septembre, pour enfariner le maire, et molester son adjointe. Pendant les heurts, le préfet soulignait avoir dû maintenir entre 50 et 80 agents sur place.

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Ville nouvelle et immigration ancienne

Pour comprendre cette flambée de violences, il faut revenir sur l’histoire d’une ville qu’on voulait modèle. Créée artificiellement dans les années 1970 au beau milieu des champs, Val-de-Reuil, auparavant Vaudreuil-Ville Nouvelle, devait accueillir des rapatriés d’Afrique du Nord, reloger les jeunes foyers agricoles, faire baisser la pression démographique sur la ville de Rouen (à 25 kilomètres) et attirer des Parisiens. Il n’en fut jamais rien. Au lieu d’atteindre l’objectif fixé de 140.000 habitants, la ville en compte aujourd’hui dix fois moins, sans oublier le millier de détenus de la prison des Vignettes. Malgré d’importantes industries (pharmaceutiques et métallurgie, notamment), la commune n’a pas su retenir les salariés dans cet environnement rapidement daté, fruit des lubies urbanistes post-corbuséennes.

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Les populations immigrées s’installèrent rapidement dans des logements sociaux, qui ont constitué jusqu’à 93% de l’immobilier résidentiel au tournant du millénaire. Aujourd’hui, soixante-dix nationalités cohabitent dans la ville la plus pauvre de Normandie, qui compte en outre 20% de chômeurs. En l’absence de statistiques ethniques, la question de leur répartition, et de la religion dominante, reste en suspens. «La religion principale, c’est la religion de la République», abrège-t-on dans l’entourage du maire. Le jour de notre visite, l’écrasante majorité des femmes que nous croisons sont voilées ou en tenues traditionnelles africaines.

Les strates et les communautés se multiplient. Près du supermarché Auchan, dans un coin de relative animation, trois retraités d’origine maghrébine évoquent les événements récents. Ils insistent : «D’habitude ici, ce n’est pas comme ça». Avant de rectifier, nostalgiques : «Ce n’était pas comme ça». Habitants de longue date, ils déplorent l’immigration récente. «Le gouvernement devrait beaucoup plus serrer la vis avec ces gens, je vous le dis», estime l’un d’eux. La mairie, néanmoins, est épargnée : «Le maire, il est très bon ici. C’est pas de sa faute, tous ces emmerdeurs qui nous pourrissent la vie».

Vingt ans de subventions publiques

Car si les habitants ont pour la plupart de faibles revenus, la municipalité est, elle, riche et généreuse. Sur les vingt dernières années, quelque 300 millions d’euros lui ont été confiés par l’État. Le maire (PS) depuis 2001, Marc-Antoine Jamet, y est pour quelque chose. Ancien conseiller à la Cour des comptes proche de Laurent Fabius, le socialiste assume un activisme sans relâche auprès des pouvoirs publics. «Cette ville a été créée par l’État puis abandonnée. Il nous devait un peu d’argent», défend-il auprès du Figaro. Val-de-Reuil, en situation de faillite en 1999, a largement bénéficié du Programme National de Rénovation Urbaine, porté par plusieurs ministres de la Ville, dont Claude Bartolone et Jean-Louis Borloo, et de ses évolutions plus récentes.

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Malgré quelques immeubles délabrés, la voirie et l’équipement sont en effet rutilants, les décorations nombreuses. Autour d’un rond-point, des extraits de la déclaration des droits de l’homme sont inscrits en lettres de métal dans une calligraphie islamique. Plus d’une quinzaine d’œuvres d’art contemporain sont recensées, nombre d’entre elles ayant pour thème la solidarité, la diversité… Val-de-Reuil possède aussi un imposant théâtre, plusieurs centres de jeux, des «ludothèques» et maisons des jeunes, de très nombreux gymnases, un grand stade quasi neuf. En 2018, 90 millions d’euros supplémentaires ont été alloués sur les cinq ans à venir. Dans le logement social, la modernisation se poursuit, 328 appartements devant bientôt être détruits, et 1400 rénovés.

Une oasis de service public qui n’aura visiblement pas pu endiguer la montée des tensions. Au café kurde de la placette du supermarché, on nous offre le thé. Trois représentants officieux reviennent sur l’incident. «On a toujours un père de famille à l’hôpital dans un état grave. La manifestation, c’était pour montrer notre solidarité», expose un quadragénaire. «Maintenant, il faut juste éloigner ces familles, et la pression va redescendre», estime-t-il, niant tout racisme envers la communauté noire de la ville. Un plus jeune souligne quand même que «la communauté kurde travaille, à 99%. Alors qu’eux ne sont là que pour dealer, traîner…». Le troisième, au regard perçant, assure que la mairie doit «soutenir les Kurdes pour cette raison, parce qu’on travaille, et qu’on ne demande rien d’autre que le respect».

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Interrogés le long du viaduc piéton, plusieurs hommes d’origine subsaharienne se refusent à tout commentaire, affirmant tout au plus qu’ils «n’ont pas participé» au récent pugilat, avant de tracer leur chemin. Apeurés ? Lors de son coup de force, le leader de la LDNA Sylvain Afoua estimait que le maire Marc-Antoine Jamet organisait le «grand remplacement» de la population africaine par des arrivées de Kurdes. Les témoignages à Val-de-Reuil vont finalement dans le même sens : on ne se gêne pas le moins du monde pour raisonner en ethnies et en territoires, et pour exiger le soutien public contre la communauté d’en face. Et les «blancs» ? «Je suis loin de tout ça», explique une dame âgée qui ne vient sur les dalles et le centre commercial que pour ses achats.

Un modèle multiculturel viable?

Interrogé sur ces défis, le maire oscille entre prise en compte des réalités ethniques et foi absolue dans le «vivre ensemble, fragile mais réel ici», dont le culte requiert des soins continus. Sa principale stratégie est celle de l’enrichissement des habitants. «Je veux embourgeoiser la population actuelle, et attirer de nouvelles classes moyennes, qui parfois travaillent déjà sur la commune» insiste-t-il. Le logement social est aujourd’hui tombé à 53% du parc, et quelques permis de construire parviennent à la mairie. Mais les choses restent timides, et il faut continuer à perfuser la ville en argent frais pour voir quelques familles de classe moyenne s’y implanter. D’autant plus qu’à rebours de cette volonté, la ville continue à accueillir de nouveaux immigrés sans ressources, en 2015 par exemple, puis encore ces dernières semaines après la crise afghane.

Côté sécurité, après une baisse de moitié des effectifs en 20 ans, à environ 50 postes, le commissariat local va accueillir 17 policiers supplémentaires d’ici la fin de l’année. Là encore, le soutien de l’État est nécessaire. Invité à commenter les incidents, le commissariat renvoie vers la préfecture, qui renvoie elle-même aux propos du préfet, tenus le 13 septembre à l’issue des échauffourées : «ceux qui veulent présenter, à partir d’un différend d’ordre privé, Val-de-Reuil comme un territoire d’affrontement communautaire ont tort, mais ils n’y parviendront pas car l’autorité reste à la loi, la force reste à la loi». Un vœu pieux ? On se demande dans quelle autre ville française des claques entre enfants mèneraient à un envahissement de la mairie. Pour tout commentaire sur les tensions structurelles, la préfecture botte en touche et «souhaite avant tout valoriser le vivre ensemble».

Même constat et même volonté de passer à autre chose pour Marc-Antoine Jamet : si les événements récents constituent certes une «tuile» pour l’image de Val-de-Reuil, il n’y a «aucun doute sur la solidité du pacte républicain ici», reprend-il, sans décolérer en revanche du commentaire de Marine Le Pen fustigeant «une France du chaos et du communautarisme». L’élu préfère évoquer le grand repas de fête interreligieuse annuel organisé par le prêtre de la paroisse, qui rassemble d’habitude «un millier de personnes dans une ambiance de joie et de dialogue». Son opposant local est radicalement plus pessimiste : «C’est une poudrière» décrit William Thierry (RN) conseiller municipal, qui a récolté environ 10% des voix à la dernière élection. «On savait que ça allait arriver, et on sait que ça va à nouveau arriver», augure-t-il, sombre.

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