MEMORABILIA

«Entre Berlin et Paris, il est peu plausible que les désaccords s’atténuent demain»

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Par Sylvie Lemasson et Gilbert Casasus 20 septembre 2021. LE FIGARO

TRIBUNE – Quel que soit le chancelier désigné en Allemagne après les législatives du 26 septembre, il héritera d’une relation bilatérale affaiblie, explique les universitaires Sylvie Lemasson et Gilbert Casasus. L’enjeu de la défense divise profondément de part et d’autre du Rhin.


Gilbert Casasus, professeur d’études européennes à l’université de Fribourg en Suisse, a notamment publié «Mieux comprendre l’Allemagne» (Presse du Belvédère, 2006). Sylvie Lemasson, maître de conférences à Sciences Po Grenoble, est l’auteur de «Rosa et Léo – La Révolution ou rien» (Éditions Saint-Honoré, 2019), roman consacré à Rosa Luxemburg.


Un moment qualifié de médiocre, la campagne électorale allemandes’emballe tout en laissant la politique internationale et européenne au second plan. De façon légitime, les Allemands ne se posent que deux questions: celle du nom de leur futur chancelier et celle de leur future coalition gouvernementale. Ils n’auront probablement pas de réponse aux deux questions le soir du 26 septembre et devront attendre plusieurs semaines pour les obtenir.

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Érigé en modèle démocratique depuis 1949, l’édifice politique de la République fédérale se lézarde de plus en plus. Doté d’un système parlementaire qui s’est maintenu grâce à la prédominance de deux partis, la CDU-CSU à droite et le SPD à gauche, l’Allemagne doit dorénavant trouver de nouvelles majorités. Plus aléatoires et plus hétéroclites, celles-ci traduisent une remise en cause profonde de son paysage politique à laquelle les partenaires étrangers de l’Allemagne n’ont prêté que trop peu d’attention.

Solution provisoire pour éviter une crise au sommet de l’État, la grande coalition, réunissant les chrétiens-démocrates et les sociaux-démocrates, s’est transformée en solution pérenne. Ainsi, la chancelière s’est résignée à gouverner douze années, sur les seize qu’elle a passées au pouvoir, avec ses «adversaires naturels» du SPD. Arrivée au bout de la logique d’un «en même temps» allemand, la RFA désire désormais un changement dans la continuité.

Pris entre le marteau du retour à l’orthodoxie budgétaire, préconisé par les Libéraux, et l’enclume de réformes environnementales et radicales, défendues par les écologistes, le prochain gouvernement pourrait bel et bien faire renaître les fameuses « incertitudes allemandes »

Imaginant un ménage à trois, l’électorat prend ses distances d’une coalition bipartite ayant réuni le centre droit au centre gauche. En toute logique, il accorde sa préférence à d’autres scénarios, où la nouveauté devrait se conjuguer avec le maintien d’une certaine stabilité. À l’exception de l’extrême droite, représentée par l’AfD, voire de la gauche radicale avec Die Linke, toutes les formations de la gauche et de la droite traditionnelles pourraient théoriquement se retrouver à Berlin autour de la même table du Conseil des ministres.

Expression d’une très grande flexibilité, souvent montrée en exemple au-delà des frontières allemandes, cette interchangeabilité entre les partis révèle néanmoins une dévalorisation du débat politique. Dominée par des intérêts partisans, la concurrence des idées a cédé la place à celle des postes ministériels.

Tous les regards se tourneront dans la direction des Verts et des Libéraux du FDP, respectivement absents du pouvoir fédéral depuis 2005 et 2013. En faiseurs de rois, ils sont prêts à contracter de nombreux compromis à la condition de revenir au gouvernement. Qu’ils soient présents dans une «coalition Jamaïque» avec un chancelier CDU ou a contrario au sein d’une «coalition feux tricolores» dirigée par un SPD, Verts et FDP comptent marquer de leur empreinte la politique allemande des quatre années à venir.

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Pourtant, leurs désaccords devraient nuire à l’image d’une coalition, plus fragile que jamais. Pris entre le marteau du retour à l’orthodoxie budgétaire, préconisé par les Libéraux, et l’enclume de réformes environnementales et radicales, défendues par les écologistes, le prochain gouvernement pourrait bel et bien faire renaître les fameuses «incertitudes allemandes». Il sera à l’image du paradoxe de l’Allemagne d’aujourd’hui. Pilier avec la France de l’Union européenne, la RFA est confrontée à de multiples faiblesses au plan intérieur, dont les répercussions se feront inéluctablement sentir sur la relation entre Paris et Berlin.

Le départ d’Angela Merkel laisse augurer de difficiles clarifications au sein du tandem franco-allemand qui accumule les malentendus, sinon les tensions, sans que l’une ou l’autre partie n’ose les trancher

Le départ d’Angela Merkel laisse augurer de difficiles clarifications au sein du tandem franco-allemand qui accumule les malentendus, sinon les tensions, sans que l’une ou l’autre partie n’ose les trancher au motif d’une entente sacralisée. Aucune des deux capitales ne veut prendre le risque de fragiliser le totem hérité d’une époque révolue. Car au temps d’un monde bipolaire, la complémentarité prévalait entre une France gaullienne qui exerçait une ascendance politique et une RFA du chancelier Adenauer qui se contentait du levier économique comme forme de maturation. Ce précieux agencement a incontestablement renforcé la construction européenne. Mais la chute du mur de Berlin et l’unification allemande ont changé la donne géopolitique. Quand Berlin s’émancipe en exprimant ses intérêts nationaux ou régionaux, Paris peine à intégrer le changement d’échelle de son partenaire qui renâcle à le suivre sur le terrain de la «souveraineté» et de «l’autonomie» européennes, chères à Emmanuel Macron.

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Aussi, le principe de la mutualisation des dettes mise en œuvre en pleine crise sanitaire, et dont l’adoption a conforté la gouvernance économique souhaitée par Paris, est-il l’arbre qui cache la forêt. Les exemples ne manquent pas pour souligner un malaise persistant. Qu’ils concernent la question énergétique avec le tracé du gazoduc russe Nord Stream 2, soutenu par Berlin et critiqué par Paris, ou le dossier commercial qui varie selon le volume des échanges avec les États-Unis, la Chine, voire la Russie, les divergences empêchent le fluide franco-allemand d’alimenter la machine communautaire.

Mais c’est le domaine de la défense qui cristallise avant tout la différence de culture politique et stratégique. Tandis que la France se positionne en puissance d’équilibre capable d’assumer sa propre indépendance comme celle de l’Union européenne, l’Allemagne se projette en puissance civile et pacifique. Et quelle que soit la configuration gouvernementale à venir, la vision française d’un renforcement des moyens d’action de l’Union européenne s’en trouvera passablement affectée. Le parti de la chancelière sortante pourrait même devenir le meilleur contradicteur de Paris avec une posture atlantiste réaffirmée au point de freiner certains projets de coopération militaire. Bien que les sociaux-démocrates d’Olaf Scholz paraissent les plus en phase avec le gouvernement français, ils devront quant à eux composer avec une formation écologiste opposée à toute intervention allemande sur les théâtres de conflit, au Sahel ou au Moyen-Orient.

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Dans ces conditions, faire du couple franco-allemand la cheville ouvrière d’une Europe dotée d’une armée commune sera une tâche délicate. Et la récente crise des sous-marins ne facilitera pas la convergence de vues. Alors qu’en réponse aux États-Unis, Paris souhaite remettre le concept d’une «troisième voie» sur le devant de la scène, l’Allemagne se montre embarrassée.

Si la France repense le partage du domaine régalien avec une Allemagne pleinement souveraine, Berlin devra investir le domaine sécuritaire de l’Union européenne sans se couper de l’Otan qui appartient à son ADN politique. Avec le retrait d’Angela Merkel dont le bilan européen reste en demi-teinte et à l’aube de la présidence française de l’Union qui fera de la défense un thème majeur, Paris espère obtenir au plus vite une feuille de route de Berlin en écho au discours de la Sorbonne du président français en 2017. Un signal fort du nouveau chancelier donnerait également du souffle au traité franco-allemand d’Aix-la-Chapelle signé en 2019. D’autant qu’une relation bilatérale à l’encéphalogramme plat reste une menace pour l’architecture de l’espace communautaire.

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