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CHINE : LE GRAND BOND À GAUCHE

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À l’heure où une nouvelle guerre froide s’installe entre les États-Unis et la Chine, le Parti communiste chinois s’est réuni en congrès et a décidé de resserrer très largement la vis du pouvoir central. Ce durcissement parachève la constitution d’un modèle communiste alternatif au modèle occidental, et qui doit replacer la Chine au centre du monde.

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À force de lire le présent au prisme de l’économie, les élites occidentales, enivrées de mondialisation, de libre-échangisme et d’uniformisation culturelle, ont oublié une évidence : la Chine est un État communiste. Ses dirigeants ont réussi là où Gorbatchev a échoué : maintenir les structures politiques héritées du marxisme-léninisme et libérer les énergies du monde économique et social afin d’enrichir une société appauvrie. Le rêve d’un communisme producteur de richesses, d’un socialisme libéral toujours maître de l’économie est devenu réalité. Ce rêve a un visage, celui de Xi Jinping.

La prise du pouvoir de Mao en 1949, rappelons-le, marque la fin du siècle de la honte (1840-1949) qui a vu l’empire du Milieu sombrer dans le chaos et l’humiliation d’être envahi par les Barbares (les Occidentaux) et par un vassal (les Japonais). Avec le Grand Timonier, la Chine retrouva puissance militaire et politique, prestige dans le monde ; une histoire que les jeunes générations connaissent par cœur. Ne lui manquaient plus que la richesse et la puissance économique que lui apporta la politique d’ouverture de Deng Xiaoping et de ses successeurs.

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Fils d’un dignitaire du Parti communiste chinois épuré, lui-même marqué par la révolution culturelle de 1966-68, le maître actuel de la Chine n’a rien renié de son héritage. À ceux qui en douteraient, on ne peut que conseiller de méditer ses propres paroles qui dévoilent, sans fausse pudeur, les ressorts et les objectifs de son projet : « Construire un socialisme qui est supérieur au capitalisme ». On croirait entendre Marx quand il affirme sa conviction que « la disparition ultime du capitalisme et la victoire finale du socialisme vont requérir un long processus avant d’arriver à terme ». Mais ils y parviendront. Aucun doute ne l’habite : « La pensée et la théorie de Marx sont l’essence de l’esprit de toute l’humanité. »

Difficile d’être plus clair. Le voile alors se déchire : la mondialisation libérale, dans laquelle la République populaire s’est glissée avec une facilité déconcertante, ne constitue qu’un instrument de sa rénovation interne et de sa puissance externe. Pékin élabore, en fait depuis des décennies, d’une part sa propre mondialisation qui ne se confond pas avec le mondialisme démocratique, droit-de-l’hommiste et supranational, et d’autre part son propre socialisme de marché à la chinoise, comme le maoïsme s’était auto-défini en son temps comme la voie chinoise du communisme le plus orthodoxe.

Pékin est en réalité en train de parachever la constitution d’un modèle alternatif au modèle occidental qui paraît à bout de souffle : la dictature politique coexistant avec un capitalisme libéral encadré par la puissance étatiste

Ce qui précède nous éclaire sur le sens du « grand bond à gauche » tous azimuts que Xi Jinping opère. Aucun domaine ne semble à l’abri : ni la culture où, avec des accents rousseauistes que n’auraient pas reniés les dirigeants soviétiques, on s’attaque aux « idoles efféminées » et où l’on sonne la mobilisation des intellectuels au service du Parti ; ni l’économie sur laquelle l’État fait sentir une poigne qui pourrait marquer la fin de la récréation libérale sans frein. Sus aux riches, aux profiteurs et aux corrompus au nom d’une morale socialiste renouvelée. Pékin est en réalité en train de parachever la constitution d’un modèle alternatif au modèle occidental qui paraît à bout de souffle : la dictature politique coexistant avec un capitalisme libéral encadré par la puissance étatiste.

Ainsi présenté, ce modèle de tyrannie sociale-libérale a de quoi séduire une partie des élites occidentales mais surtout les pays à la recherche de la richesse et dubitatifs sur les vertus des droits de l’homme. Tout un habile système de propagande médiatique, assis sur la puissance des nouvelles technologies de l’information, diffuse au niveau mondial les réussites d’une nation autrefois bafouée et aujourd’hui triomphante, succès qui annonce la fin du monopole occidental sur la pensée politique et économique. C’est un aspect capital à bien comprendre car, comme l’a écrit Henry Kissinger, « durant des millénaires, la Chine a plus souvent cherché à abuser et à séduire ses adversaires qu’à les vaincre par la force des armes ».

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On prendra donc garde à ne pas oublier que Xi Jinping ne renie pas pour autant le patrimoine légué par l’histoire pluriséculaire de la Chine, notamment le confucianisme, philosophie de l’harmonie et de la hiérarchie fort pratique pour tenir en respect une population de plus d’un milliard d’individus. Bref, à l’instar de Vladimir Poutine et Recep Erdogan, Xi Jinping glorifie le passé impérial et maoïste comme un tout mis au service de la fierté patriotique et de la grandeur de l’ancien Empire du milieu qui veut le redevenir. Et c’est peut-être ce qui constitue l’une des forces de la Chine d’aujourd’hui.

Le cœur de ses ambitions hégémoniques ne repose pas sur un projet de Chine-monde qui, à l’instar de celui des États-Unis, chercherait à siniser la planète. Il s’agit de replacer le pays à sa véritable place : le centre du monde à partir duquel les autres peuples et nations sont perçues à travers le prisme de cercles concentriques et d’une hiérarchie. Insistons sur ce point : la Chine est à la fois un empire et une civilisation qui recherche la paix et l’harmonie. Mais elle le fait par le biais d’une paix de type impérial, pour reprendre une terminologie chère à Raymond Aron, et non d’une paix d’équilibre, concept européen avant tout et dont elle se sert pour affaiblir l’hégémon américain.

On parvient là au cœur du problème que pose la Chine à l’Occident. Son passé autant que sa dynamique idéologique actuelle lui interdisent d’accepter le système international hérité des traités de Westphalie signés au XVIIe siècle et l’ordre libéral installé par les États-Unis en 1945. En tout cas, elle ne le peut qu’avec d’extrêmes réserves sauf exercer une influence profonde sur les institutions internationales auxquelles elle appartient, voire à « siniser les normes internationales », surtout si celles-ci portent atteinte aux principes sacro-saints de la souveraineté étatique et du respect des cultures non occidentales. Cette divergence profonde porte-elle les germes d’un conflit futur ? Laissons l’avenir le dire.

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