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Dans les Hautes-Alpes, à la frontière, “c’est une catastrophe”

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Si l’arrivée au pouvoir des talibans en Afghanistan a relancé le débat sur la pression migratoire, la situation est déjà hors de contrôle à la frontière franco-italienne, où les forces de l’ordre subissent l’abandon par leur hiérarchie et la toute-puissance des associations promigrants. Témoignages exclusifs. 

Par  Thomas Nasri Publié le 23 septembre 2021 VALEURS ACTUELLES

Migrant qui traverse la frontière franco-italienne dans les Hautes-Alpes; ©LAURENT_CARRE/MAXPPPPartager cet article sur FacebookTwitterLinkedIn

Ça fait neuf mois que ça dure et en ce moment, chaque nuit, on a 50 personnes supplémentaires qui passent. C’est une catastrophe. À l’autre bout du fil, le constat est lapidaire. S’ils sont tenus à l’anonymat, les agents de la police aux frontières (Paf) des Hautes-Alpes n’hésitent plus à évoquer leur quotidien. La surveillance impossible à deux ou trois la nuit, alors qu’ils sont en charge de dizaines de kilomètres de montagne, entre le col de Montgenèvre et celui de Larche. L’absence de soutien de leur hiérarchie, effrayée à l’idée de faire la moindre vague médiatique sur les migrants. L’impuissance, surtout, devant l’état du droit européen, « qui fait du renvoi d’un clandestin l’exception plutôt que la règle ».A LIRE Immigration : l’Autriche mobilise des centaines de soldats à ses frontières

Pour comprendre ce qui se passe à la frontière, « il faut se plonger dans le code d’entrée et de séjour des étrangers en France, abonde Nicolas Faure, ancien délégué départemental RN et juriste. Et là, vous découvrez une liste d’articles du droit européen qui empêchent tout refoulement. Quand le gouvernement parle aujourd’hui de contrôle aux frontières, c’est de la pure commedia dell’arte ». Les propos d’Emmanuel Macron, annonçant que la France allait désormais prendre « toute [sa] part » dans l’arrivée d’Afghans, ont néanmoins déjà produit leur effet. « Les Maghrébins, qui se déclaraient libyens pendant la guerre en Libye, puis syriens pendant la guerre en Syrie, se présentent désormais comme afghans quand on les arrête », témoigne-t-on à la Paf.

À chacun sa technique pour passer

Il y a deux mois, on a arrêté 35 mecs et la préfète nous a dit de relâcher tout le monde dans la nature. On n’a pas de place pour déférer et tous les centres de rétention administrative sont pleins dans la région Paca.

Jour après jour, les fonctionnaires de police voient défiler les méthodes pour franchir la frontière franco-italienne. « Depuis l’extension du regroupement familial, en 2018, les passeurs arrivent régulièrement en voiture depuis Turin avec trois ou quatre individus qu’ils présentent comme parents. S’ils n’ont pas sur eux la preuve d’un paiement, l’infraction n’est pas caractérisée. » Les migrants qui se proclament mineurs entrent également en France s’ils ne sont pas fichés en Italie. Mais même dans ce cas, les autorités transalpines renâclent, laissent filer les heures ou répondent simplement qu’elles ne peuvent pas venir. « De toute façon, même les obligations de quitter le territoire (OQTF) ne sont pas exécutées chez nous », déplore un policier.

Le mal-être des agents de la Paf est profond. Dans les Hautes-Alpes, le récent départ du capitaine s’ajoute à la dépression d’un collègue et à la longue liste de postes renouvelés année après année, tant l’incapacité à travailler dans de bonnes conditions épuise jusqu’aux plus dévoués. « Il y a deux mois, on a arrêté 35 mecs et la préfète nous a dit de relâcher tout le monde dans la nature. On n’a pas de place pour déférer et tous les centres de rétention administrative sont pleins dans la région Paca. » À Montgenèvre, les policiers disposent d’une seule cellule de rétention, dont la capacité est limitée à trois individus. Faute d’être toujours payés à temps, des traducteurs en viennent même à refuser de se déplacer jusqu’au poste-frontière.

Les associations qui font la loi

De tout cela, les migrants sont quant à eux bien informés. « Ils ont mis en place un système de “mulets”, avec trois individus qui passent sur les pistes de ski le soir pour être volontairement repérés puis arrêtés. » Pendant que les forces de l’ordre rentrent avec eux et mettent plusieurs heures à accomplir la procédure, des dizaines d’individus en profitent pour franchir la frontière. L’appui des membres des associations promigrants est essentiel, selon un policier de la Paf, qui détaille la traversée : « Avant, ils marquaient les rochers avec de la peinture fluo, dans les sentiers en montagne, pour indiquer la voie aux clandestins. Maintenant, c’est beaucoup plus perfectionné. Ces derniers se font envoyer l’itinéraire en Italie, avec des balises GPS. »

Le passeur Cédric Herrou, dans les Alpes-Maritimes, “récompensé” par le Conseil constitutionnel en 2018 qui a considéré qu’il avait appliqué le « principe de fraternité »« valeur constitutionnelle », a fait des émules. « Puisque aider un irrégulier en France n’est plus illégal, les associations s’en donnent à coeur joie », constate-t-on à la Paf. Les migrants qui prennent encore la peine de faire face aux policiers demandent « immédiatement l’asile politique. Et les associations leur donnent des papiers où c’est écrit en français : “Je m’appelle…, je demande l’asile politique. Et je ne me sens pas bien. J’ai mal à la jambe, j’ai mal aux reins, etc.” ».

L’inconscience face aux répercussions

L’hiver dernier, les policiers ont vu ainsi s’effondrer subitement dans la neige les migrants, l’un après l’autre, une fois arrivés à la frontière. Ce qui a automatiquement enclenché l’arrivée des pompiers et leur descente véhiculée jusqu’à Briançon. « Peu importe que ce soit faux, si un seul d’entre eux a un vrai problème, on va nous tomber dessus. » Au fil de la conversation, l’impression grandit d’une culpabilisation des forces de l’ordre sans cesse rendues honteuses de faire leur métier. « On n’a aucun soutien de la hiérarchie. On voit arriver trois fois les mêmes clandestins, qui changent à chaque fois d’identité, jusqu’à ce qu’on ne les revoie plus parce qu’ils ont réussi à passer. Et la seule consigne répétée quotidiennement, c’est : “Attention, on ne veut pas de vague.” »

Les agents nous expliquent qu’ils sont surveillés et filmés par des membres d’associations promigrants à l’aide de téléobjectifs et de caméras vidéo. Ce qui permet à ces derniers de connaître les horaires de relève des gendarmes mobiles, présents pour cinq jours, et de faciliter le passage des migrants. Plus ouvertement encore, l’association Amnesty International va disposer dans les prochains jours d’une permanence située juste à côté du poste de la Paf à Montgenèvre, « afin de conseiller les migrants, de nous observer et de s’assurer du respect du droit européen », croit savoir un policier. Un renversement d’autorité « décidé par la préfète, Martine Clavel, pour bien se faire voir des associations », poursuit l’agent, interloqué.

Alors que le maire LR de Briançon, Arnaud Murgia, et la députée LREM des Hautes-Alpes Claire Bouchet n’ont pas souhaité nous répondre sur le sujet, Nicolas Faure pose la question du financement des différentes associations pro-immigration : « Quand j’étais au Rassemblement national, j’ai voulu lancer un audit de leurs comptes, notamment de Tous migrants, la plus grosse. Mais personne ne m’a soutenu. » Désormais, le juriste ne peut que constater l’achat d’un nouveau site de 1 600 mètres carrés sur les hauteurs de Briançon, dénommé Les Terrasses solidaires, afin d’accueillir plusieurs centaines de migrants. « On est passé du refuge solidaire où ils dormaient à 100 pour 50 places, à un établissement de 500 personnes. Et ce n’est que le début, parce que ceux qui quittent l’Afghanistan aujourd’hui ne seront là que dans trois ou six mois. J’ai appelé le maire pour lui conseiller d’apprendre à parler afghan. »

En attendant, sept militants d’extrême gauche briançonnais, condamnés pour avoir aidé au séjour irrégulier d’étrangers en France, viennent d’être relaxés par la cour d’appel de Grenoble. À l’hôpital de Briançon, des migrants qui s’étaient “effondrés” à la frontière sont « aidés par le personnel soignant afin de passer par la fenêtre et de s’enfuir dans la nature », confie un agent de la Paf. Début septembre, 50 clandestins sont même conduits des Hautes-Alpes jusqu’à Paris par un chauffeur de bus. Comme si les habitants de Briançon étaient convaincus de ne jamais être qu’une étape sur la route des migrants… Dans le quartier résidentiel où Les Terrasses solidaires se sont installées cet été, les différences de moeurs avec les nouveaux arrivants commencent déjà pourtant à faire grincer des dents. « Quand on met des migrants à côté des prolos, ça va, réagit un témoin. Mais à côté des bourges, là, ça plaît beaucoup moins. »

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