MEMORABILIA

Algérie-Maroc, l’histoire d’une relation tumultueuse

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Par Elisabeth PiersonService Infographie et Guillaume BalavoinePublié hier à 20:39

(Image d'illustration)
(Image d’illustration) FADEL SENNA, RYAD KRAMDI / AFP

DÉCRYPTAGE – Du Sahara occidental aux conflits de frontières, l’escalade de tensions entre les deux puissances du Maghreb arrive à son paroxysme avec la fermeture de l’espace aérien commun.

L’atmosphère se fait glaciale au Maghreb. Un mois après la rupture des relations diplomatiques avec le Maroc, Alger annonce, ce 23 septembre, la fermeture de l’espace aérien commun. Terminés les vols Alger-Casablanca. Désormais, les voyageurs devront faire un crochet par Tunis pour joindre le pays voisin. Une pièce de plus dans un engrenage assassin entre les deux pays, qui a déjà connu une accélération inédite cet été. Mi-juillet, Alger rappelle son ambassadeur à Rabat pour «consultations avec effet immédiat», affirmant avoir surpris la représentation diplomatique marocaine à New York distribuant une note officielle aux pays membres du mouvement des non-alignés soutenant l’autodétermination du peuple kabyle, sujet hautement sensible pour l’Algérie.

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En août, l’Algérie fait face à de redoutables feux de forêt, générant plusieurs dizaines de morts. Elle accuse les autonomistes de Kabylie d’en être à l’origine, avec la complicité du Maroc. Le président Tebboune, pour ce qu’il considère des «actes hostiles incessants perpétrés par le Maroc contre l’Algérie», annonce alors l’intensification des «contrôles sécuritaires aux frontières ouest». Le 24 août, c’est la rupture: le ministre des affaires étrangères algérien, Ramtane Lamamra, ne mâche pas ses mots pour pointer l’attitude supposément agressive de son voisin. «Les services de sécurité et la propagande marocains mènent une guerre ignoble contre l’Algérie, son peuple et ses dirigeants», affirme-t-il, déclarant avoir toutes les preuves que «leroyaume (du Maroc, NDLR) n’a pas cessé un jour ses œuvres inamicales, basses et hostiles contre l’Algérie depuis l’indépendance». D’où vient une telle animosité entre les deux États voisins ?

Guerre des frontières, 1963

L’histoire remonte plus de soixante ans en arrière. Devenu royaume indépendant en 1956, le Maroc apporte une aide précieuse à l’Algérie pour gagner la sienne, six ans plus tard. En échange de ses services, le prince héritier Hassan II réclame le contrôle de la bande frontalière ouest de l’Algérie, considérant qu’elle lui appartient. Un accord est signé en 1961 avec Ferhat Abbas, l’homme fort du FLN, déclarant la restitution de ce territoire au Maroc. Mais la prise de pouvoir par son rival Ahmed Ben Bella rend ce texte inopérant.

«C’est le premier point de rupture entre les deux pays : Hassan II s’est senti floué», explique Khadija Mohsen-Finan, spécialiste du Maghreb et des questions méditerranéennes et enseignante à Paris I. S’ensuit la guerre des Sables, en 1963, lorsque les forces armées marocaines attaquent les points frontaliers de Tindjoub et Hassi Beïda au nord de Béchar. «Tout cela dans un contexte de guerre froide, où le Maroc se positionne en allié occidental, tandis que l’Algérie, en tant que république socialiste, est proche du camp soviétique et entretient une relation d’amitié avec Cuba», fait valoir Kamal Kajja, professeur de géopolitique à l’université Euromed de Fès, au Maroc.

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En 1969, les accords d’Ifrane scellent la paix. Le roi Hassan II et le président Boumediène déclareront quelques années plus tard que «la qualité des relations de fraternité qui existent entre l’Algérie et le Maroc ne saurait ériger la frontière en obstacle, mais en faire au contraire un lieu d’interpénétration des sentiments et des intérêts».

Soutien algérien au Sahara occidental, 1975

Derrière ce réchauffement pourtant, les deux puissances du Maghreb n’en demeurent pas moins rivales. «On a face à face deux régimes politiques qui se disputent le leadership dans la région», souligne la chercheuse Khadija Mohsen-Finan. Si le conflit n’est pas direct, il se fera «par guerre interposée» à travers la problématique du Sahara occidental. Depuis le départ des Espagnols en 1975, ce territoire désertique est revendiqué à la fois par le royaume du Maroc et le Front Polisario, mouvement indépendantiste. «Une situation qui, 45 ans plus tard, n’a pas encore trouvé de solution politique, entre une pression grandissante de l’État marocain et l’espoir d’un référendum d’autodétermination espéré par le Front Polisario», explique la spécialiste.https://static.lefigaro.fr/infographies//WEB_202138_sahara_occidental_maroc/WEB_202138_sahara_occidental_maroc.html

Dès le départ, l’Algérie témoignera d’un soutien sans faille envers les autonomistes, qui proclament en 1976 la «République arabe sahraouie démocratique» (RASD), considérant qu’il s’agit d’une «colonisation». Le lien avec l’Algérie? «Une république fantoche à sa solde lui permettrait d’obtenir un accès direct à l’océan atlantique, plutôt que d’acheminer le pétrole via la Méditerranée, ce qui revient plus cher», fait valoir le chercheur Kamal Kajja. «Mais le jeu est également géopolitique, pour permettre de rester la seule grande puissance de la région». Pour la première fois, les relations diplomatiques entre les deux pays sont rompues.

Fermeture de la frontière terrestre, 1994

Le climat reste glacial jusqu’en 1989. La fin de la guerre froide, l’implosion de l’URSS et la création de l’Union du Maghreb arabe à Marrakech viennent alors apaiser les relations. Mais l’Algérie est profondément affaiblie en interne. L’apparition de plusieurs partis politiques, dont le Front islamique du salut (FIS), mène à des élections législatives en 1992 qui tournent mal, et donneront lieu à de multiples violences pendant une décennie.

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En 1994, un attentat contre un hôtel de Marrakech provoque la mort de deux touristes. Parmi les islamistes qui l’ont commandité figure un Franco-algérien. Le Maroc instaure alors un système de visa pour son voisin, et accuse les renseignements algériens d’être impliqués. Immédiatement, l’Algérie réagit en fermant ses frontières terrestres. «Tous les échanges commerciaux et économiques sont suspendus. Le minimum qui reste transite par Marseille, une situation ubuesque», commente Kamal Kajja. Une frontière qui n’a jamais rouvert depuis.

Le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie, bête noire de l’Algérie, 2001

En 2001, l’Algérie est à son tour confrontée à une mouvance indépendantiste, à travers le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK). Dans cette région historique située à l’est d’Alger, la population, lassée du régime, se soulève pour réclamer la justice sociale, avant d’être sévèrement réprimé par le pouvoir. Depuis ce «Printemps noir de Kabylie», le mouvement des souverainistes kabyles, considéré comme terroriste par Alger, reste la bête noire du pouvoir. Telle la réponse du berger à la bergère après le soutien algérien au Front Polisario, le Maroc s’empresse de prendre le parti des autonomistes.

Les événements qui suivent au niveau régional ne contribuent pas à rassurer l’Algérie. La chute de Kadhafi en Libye (2011), les tentatives d’indépendance de l’Azawad à sa frontière sud avec le Mali (2012), les attaques des djihadistes contre son site gazier d’In Amenas (2013)… jusqu’au mouvement du Hirak qui, à partir de février 2019, s’illustre par des manifestations hebdomadaires, ébranlant le pouvoir algérien.

Depuis 2020, la tension à son comble

En novembre 2020, les choses se cristallisent lorsque le Maroc déclenche une intervention militaire au poste-frontière de Guerguerat, entre le Sahara occidental et la Mauritanie. Officiellement, Rabat affirme chasser des «milices affiliées au Front Polisario». Mais pour les Sahraouis comme les Algériens, il s’agit d’une violation du cessez-le-feu signé en septembre 1991 sous l’égide de l’ONU.

Pire encore: un mois plus tard, le Maroc normalise ses relations diplomatiques avec Israël. S’ensuivent des échanges commerciaux et la création de lignes aériennes entre les deux pays. «Ce rapprochement est un point de bascule», souligne Khadija Mohsen-Finan«Il introduit un déséquilibre dans les relations intermaghrébines, puisqu’à partir de là, le Maroc va bénéficier de l’aide d’Israël et des États-Unis, sortant d’un tête à tête avec l’Algérie». En contrepartie, Donald Trump accorde la reconnaissance américaine pour la «souveraineté» du Maroc sur le Sahara occidental. Lorsque, quelques mois plus tard, l’affaire Pegasus révèle que des responsables algériens auraient été mis sur écoute par les services de renseignements marocains grâce au logiciel israélien, l’Algérie ne doute plus d’un complot de son rival.

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«C’est un jeu qui se joue à deux», décrypte Khadija Mohsen-Finan. «Les classes politiques des deux pays sont encore dans le même état d’esprit qu’au lendemain des indépendances. Les sociétés ont évolué, l’environnement géopolitique s’est métamorphosé, mais les régimes sont comme fossilisés», affirme l’enseignante à l’université Paris I. Un avis que partage Haoues Seniguer, maître de conférences à Sciences Po Lyon. «D’un point de vue officiel, il n’y a pas de preuve tangible de ces accusations. Mais tandis que les Algériens se ferment sur eux-mêmes, les Marocains sont bien plus attentifs à l’image qu’ils renvoient à l’international et se font plus nuancés. D’autant que le royaume est pus ouvert au monde extérieur, sur un plan touristique, religieux, commercial…. Côté algérien, cette fermeture des frontières aériennes est le dernier vestige d’un nationalisme suranné». Et Kamal Kajja de conclure: «Avec cette dernière sanction, l’Algérie ne fait plus du Maroc un rival, mais un ennemi. C’est un jeu dangereux».

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