MEMORABILIA

«Attention aux prédictions sur la fin des États-Unis comme puissance mondiale»

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Par Adrien Jaulmes. LE FIGARO. 23 septembre 2021

«Le monde est devenu de moins en moins un monde américain et de plus en plus un monde multipolaire», estime Paul Kennedy. Fabien Clairefond

ENTRETIEN EXCLUSIF – Alors que la fin piteuse de l’aventure militaire américaine en Afghanistan relance le débat, l’historien britannique Paul Kennedy revient sur ce sujet clé.

Avec Naissance et déclin des grandes puissances, publié en 1987, l’historien avait suscité un débat fiévreux sur l’avenir de la superpuissance américaine. Dans cette vaste étude historique, Paul Kennedy démontrait comment les grandes puissances devaient pour le rester, parvenir à équilibrer leur richesse économique avec leur puissance militaire et leurs engagements stratégiques.

LE FIGARO. – A-t-on assisté avec le retrait chaotique d’Afghanistan au début du déclin de la superpuissance américaine?

Paul KENNEDY. – Ce sont des sujets vastes et complexes et il faut prendre garde aux conclusions hâtives. J’ai été frappé ces dernières semaines par le ton plein d’assurance des éditorialistes et des analystes sur la fin des États-Unis en tant que puissance mondiale, ou sur le recul de la puissance américaine. Ces jugements me semblent un peu trop définitifs, et je préfère m’en tenir à des comparaisons mesurées et relatives. Beaucoup de mes collègues spécialistes de la politique étrangère et de la diplomatie ont parfois tendance à commettre ce genre d’erreurs lorsqu’ils abordent des sujets qui leur sont moins familiers, comme les affaires militaires ou l’économie. Déjà à l’époque où j’écrivais Naissance et déclin des grandes puissances, ma méthodologie consistait à tenter d’évaluer la puissance militaire et économique relative de diverses nations dans le monde et d’essayer de mesurer si elles étaient en augmentation ou bien en diminution, et de les comparer entre elles.

Il est possible que les historiens regardent dans quelques décennies la décision du président Biden de se retirer d’Afghanistan et de se désengager du Moyen-Orient comme très raisonnable. Elle peut être comparée à celle prise par la Grande-Bretagne il y a 120 ans, quand Londres a décidé de se retirer par la négociation du continent américain, partageant le contrôle du canal de Panama avec les États-Unis et mettant fin à sa querelle à propos des frontières de l’Alaska et de la Colombie-Britannique, ainsi que d’autres dossiers. Les Britanniques avaient considéré comme étant préférable de les laisser de côté, pour se consacrer à l’essor de la puissance de l’Allemagne.

La décision de Biden sera peut-être même considérée comme extrêmement sage, si elle permet aux États-Unis de se concentrer sur des régions plus importantes pour eux, l’Europe et l’Extrême-Orient, et de renforcer leurs alliances face à l’essor de la Chine. Elle permettra peut-être de réduire la taille de l’armée américaine et des forces terrestres en général, pour investir dans la modernisation nécessaire de l’US Navy et de l’US Air Force et dans la guerre cybernétique. Si l’économie américaine parvient à opérer l’une des révolutions et modernisations industrielles comme technologiques dont elle est périodiquement capable, ainsi qu’à reconfigurer ses déploiements militaires en dehors du Moyen-Orient pour se renforcer en Extrême-Orient et en Europe, cela aura alors été une décision avisée plutôt que le signe d’un déclin impérial.

La conviction très américaine que leur pays a un destin unique leur donne une grande confiance en eux-mêmes, mais elle s’accompagne aussi parfois d’un certain aveuglement stratégique et culturel

Si les États-Unis ne sont pas en déclin, leur puissance n’a-t-elle pas au moins diminué en termes relatifs?

Oui, le monde est devenu de moins en moins un monde américain et de plus en plus un monde multipolaire. En termes relatifs, la part des États-Unis dans la production mondiale est comprise entre 20 % et 22 %, juste devant la Chine, et inférieure à l’Union européenne.

En ce qui concerne les investissements dans l’intelligence artificielle et les communications, les États-Unis sont une puissance parmi d’autres dans la compétition, et elle ne détient pas une grande avance. Le monde est plus multipolaire qu’il ne l’était il y a encore vingt ans, et la position relative américaine a décliné. Dans ce monde, dominé par quatre ou cinq grandes puissances, les États-Unis devront avoir recours de plus en plus à la diplomatie, et ses capacités militaires seront de moins en moins utiles.

Quelles sont les conséquences pour les relations internationales?

Les quarante ans de monde bipolaire nous ont habitués à un type particulier de relations internationales. Entre les deux superpuissances nucléaires, les stratèges de la guerre froide évoluaient dans un système relativement simple, où la diplomatie se résumait parfois à un coup de téléphone entre Moscou et Washington.

Dans un monde multipolaire, finalement plus classique, une diplomatie intelligente et subtile redevient nécessaire. Dans ce système plus complexe, les États-Unis doivent tenir compte d’autres puissances, comme l’Union européenne, la Russie, la Chine ou l’Inde, et peut-être du Japon. Ils auront de nouveau besoin d’un corps diplomatique professionnel et étoffé, de diplomates chevronnées. Ils devront utiliser beaucoup plus les institutions internationales, tels que le Conseil de sécurité de l’ONU. Beaucoup d’Américains n’apprécient pas beaucoup ces organismes, mais il est probable qu’ils seront obligés d’y avoir recours beaucoup plus.

La course actuelle aux armements navals entre les États-Unis et la Chine représente-t-elle un danger, comme cela avait été le cas au début du XXe siècle, quand la Grande-Bretagne et l’Allemagne s’étaient lancées dans une compétition similaire?

Les questions navales sont une fois encore au cœur de la rivalité entre grandes puissances. La liberté des mers qui permet le commerce maritime, si indispensable à notre monde globalisé est assurée depuis soixante-dix ans par la Marine américaine, comme elle l’était par la Royal Navy au XIXe siècle. Présumer que notre monde d’échanges maritimes va continuer d’exister sans risque d’interruption est un peu imprudent.

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Le lien entre ces questions est rarement étudié. Si l’on parle avec des économistes de l’essor de la Chine, ils décriront un monde plutôt optimiste de développement et d’échanges. Si l’on s’adresse au Collège naval de l’US Navy à Newport, où a été créé un centre consacré aux études maritimes sur la Chine, vous trouverez des gens obsédés par la croissance de la Marine chinoise, comptant leurs nouveaux porte-avions et sous-marins. Les investisseurs et les économistes ne savent rien des affaires navales, alors que les stratèges de la marine ne connaissent pas les questions financières. Or ces questions sont étroitement liées, ce sont les deux faces d’une même pièce.

Les préoccupations des États-Unis pour leur propre statut, pour leur destinée manifeste, leur rendent parfois difficile d’apprécier correctement leur position relative dans le monde

Les marines, comme toujours dans l’histoire, coûtent très cher à construire et à maintenir à un niveau opérationnel. Toutes les forces armées sont confrontées aux coûts de plus en plus élevés des systèmes d’armes, mais particulièrement la marine, pour laquelle ils augmentent le coût d’un simple remplacement des bâtiments.

Même pour un pays aussi riche que les États-Unis, ces coûts rendent très difficile aux Américains d’augmenter leur budget militaire. Or, pour maintenir leur position de première puissance militaire du monde, les États-Unis devront consacrer de 4 à 5 % de leur PIB à la défense. Même sans crise navale majeure avec la Russie ou la Chine, cela risque presque inévitablement d’entraîner une crise budgétaire. Le Congrès va s’opposer à de nouvelles dépenses, et les États-Unis vont devoir réduire une partie de leurs forces armées.

Votre livre avait déclenché de vives réactions aux États-Unis à sa sortie. Les Américains sont-ils toujours autant préoccupés par la crainte de perdre leur place de première puissance mondiale?

La conviction très américaine que leur pays a un destin unique leur donne une grande confiance en eux-mêmes, mais elle s’accompagne aussi parfois d’un certain aveuglement stratégique et culturel. Quand ils échouent ou doivent battre en retraite, ou se sentent humiliés, leur réaction peut être exagérée. Quelqu’un de raisonnable comme votre grand Raymond Aron leur dirait: il n’était pas prudent de s’aventurer dans les jungles du Sud-Vietnam ou les montagnes d’Afghanistan ; vous avez ainsi gaspillé de nombreuses ressources, et dépensé du sang et de l’argent, et vous avez perdu ; mais ça ne veut pas dire que vous avez perdu votre statut de grande puissance. Vous avez juste perdu une aventure militaire en Asie, rien de plus. Les préoccupations des États-Unis pour leur propre statut, pour leur destinée manifeste, leur rendent parfois difficile d’apprécier correctement leur position relative dans le monde. Or ils conservent des ressources gigantesques, et une position géographique extraordinairement favorable, que je rappelle constamment à mes étudiants: la Chine a onze ou douze voisins, dont beaucoup ne sont pas très amicaux, la Russie en a treize, qui la regardent avec méfiance. Les États-Unis n’ont comme voisins que le Canada et le Mexique: ce n’est pas si mal!

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