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Crise des sous-marins: «Le “contrat du siècle” traduit aussi un fossé culturel entre Français et Anglo-Saxons»

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TRIBUNE – Philippe d’Iribarne, directeur de recherche honoraire au CNRS, a bâti une œuvre consacrée à la spécificité de chaque culture nationale et au système de valeurs de ses citoyens. Le sentiment d’humiliation nationale éprouvé par les Français après la rupture du contrat des sous-marins et la bonne conscience de Canberra, Londres et Washington s’expliquent, en dernier ressort, par des facteurs culturels, argumente le sociologue.


Philippe d’Iribarne est, en particulier, l’auteur de «La Logique de l’honneur. Gestion des entreprises et traditions nationales» (Seuil, 1989) et de «L’Étrangeté française» (Seuil, 2006).


La rupture par l’Australie, au profit des États-Unis, du contrat prévoyant l’achat de sous-marins français suscite une large émotion en France. Celle-ci est alimentée par la manière dont s’est faite cette rupture, ce qu’elle signifie quant aux relations entre les pays concernés plus encore que par la perte économique. Certains faits, en particulier la dissimulation manifestée par Canberra, Londres et Washington, sont vécus comme spécialement inacceptables. Il est question de trahison, de retournement d’alliance, de coup dans le dos, de rupture de confiance, de complot, d’humiliation nationale. Le sentiment demeurera sans doute longtemps en France qu’on ne peut compter sur de tels alliés.

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Or ceux-ci, Américains, Australiens et Britanniques, paraissent avoir du mal à percevoir en quoi ils sont en faute. Dans l’avalanche de commentaires qu’a suscitée cet événement, un point paraît étrangement négligé: la difficulté qu’il y a à coopérer quand on a des visions très différentes de ce qu’implique une bonne coopération. D’un côté comme de l’autre on parle de contrats, de partenariat et d’amitié, mais c’est en ne les comprenant pas de la même manière.

Certes, en France, on conclut sans cesse des contrats, mais avec une certaine pudeur. Pour peu qu’il ne s’agisse pas d’un simple achat mais qu’on ait affaire à une coopération qui dure, il est courant, quand un contrat comporte des pages et des pages détaillant à l’infini les obligations des parties, que ceux qui en pratique auront à coopérer prennent quelque distance. On les voit évoquer avec humour l’intervention de services juridiques pointilleux et bornés ou l’existence d’obligations légales produites par des bureaucrates qui n’ont rien de mieux à faire. Il arrive, aussi, que le contrat dûment signé régularise des opérations qui ne l’ont pas attendu pour démarrer en vertu d’une relation de confiance.

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Quand on est entre partenaires ayant construit une relation durable il est souvent considéré comme une mauvaise manière d’appliquer à la lettre les pénalités prévues en cas de manquements. Un comportement de «marchand de tapis» constitue une référence négative. Ce n’est pas qu’il soit illégitime de défendre ses intérêts, mais il faut mettre en scène une relation qui les dépasse. Et, dès qu’on a établi des relations un peu durables, qu’on se sent «partenaires», voire «amis», des égards appropriés s’imposent.

On a affaire à des attentes significativement différentes à l’égard de la vie en société et des rapports sociaux

Aux États-Unis, qui paraissent bien suivis par l’Australie, on est dans un autre monde. La lettre du contrat constitue une référence autrement respectée. Tout doit être couché sur le papier autant qu’il est humainement possible. Ce n’est pas qu’une dimension morale soit absente des relations entre les contractants, mais il s’agit de bonne foi dans le respect de ce qui est écrit. Même si les contractants s’entendent le mieux du monde, il est seulement attendu de chacun qu’il cherche avec son cocontractant ce qui est conforme à leur intérêt commun sans abuser d’une éventuelle position dominante. Il est vu comme allant de soi que les intérêts de chacun peuvent évoluer dans le temps et qu’il est essentiel de prévoir dans le contrat des clauses qui en tiennent compte. Il est difficile de délaisser cette perspective comme on l’a vu, par exemple, quand certains théoriciens du management ont incité à s’en écarter en s’inspirant d’approches japonaises.

L’attachement à cette logique contractuelle ne concerne pas seulement la vie des entreprises. Ainsi, la dimension contractuelle du mariage, l’attention prêtée dès le départ aux clauses d’un divorce éventuel, la vision du mariage comme un stade d’une relation qui peut se poursuivre sous d’autres formes quand les perspectives des partenaires évoluent (le cas de Bill Gates et de son ex-épouse est significatif) paraissent beaucoup plus normales aux États-Unis que ce n’est le cas en France.

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Cette opposition de pratiques est liée au fait qu’on a affaire à des attentes significativement différentes à l’égard de la vie en société et des rapports sociaux.

Aux États-Unis, on trouve un grand attachement au fait de rester à tout moment maître de son destin. Il est clair que l’on a besoin en permanence de s’associer à ses semblables pour mener des actions communes, mais il importe que ce à quoi on s’engage soit aussi bien délimité que possible, à la fois dans son contenu et dans le temps. La méfiance est grande à l’égard d’engagements flous qui mettent à la merci de l’arbitraire de celui avec qui on coopère. Et il est bien admis qu’autrui n’est pas plus engagé dans la relation que l’on ne l’est soi-même ; par exemple que, de même qu’un salarié peut quitter son entreprise quand il le juge bon, son entreprise peut opérer une compression sévère de son personnel quand elle le juge bon.

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En France, par contraste, l’attachement est grand à la stabilité d’un statut. Cela est frappant dans les rapports de travail où la défense des statuts tient une place éminente, jusque dans le droit du travail, ou encore dans l’attachement toute la vie durant aux titres scolaires et universitaires. Est en question ce que l’on «est». De manière beaucoup plus large, la manière dont on est traité, avec respect, insolence, indifférence, attention est à la fois intimement liée au statut de chacun, signe de ce statut et élément de celui-ci. Madame Verdurin sera-t-elle reçue chez les Guermantes? Compte-t-on pour quelque chose ou est-on quantité négligeable?

Cette différence de repères entre l’univers anglo-américain et l’univers français a été à l’œuvre dans l’affaire des sous-marins.

Côté américain et australien, tant qu’on applique correctement et de bonne foi les clauses du contrat prévoyant ce qui doit se passer en cas d’arrêt des opérations, au premier chef les dédommagements dont doit bénéficier la partie lésée, rien de choquant ne s’est produit. Pour le moment rien ne semble indiquer qu’il n’en sera pas ainsi.

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Mais côté français, il en va bien différemment. Même si les intérêts industriels et financiers ne sont pas dramatiquement en cause, c’est le statut même de la France, et c’est bien plus grave, qui est menacé. À travers ce contrat et le partenariat stratégique qu’il instaurait pour des décennies au sein d’une zone capitale pour l’avenir de la planète, la France s’assurait une position dans la cour des grands. Exclue sans le moindre ménagement, elle a été en quelque sorte congédiée comme une moins que rien.

Les États-Unis viennent de montrer en Afghanistan, comme précédemment en Irak, à quel point la compréhension des peuples leur est étrangère. C’est peut-être inhérent à leur position dominante. Pour sa part la France ne paraît pas plus clairvoyante en la matière. Dans un monde difficile, il serait temps qu’elle se montre plus avisée. Elle devrait s’attacher à mieux comprendre la manière dont le monde prend sens pour ses divers partenaires et à mieux anticiper ce qu’il en résulte dans leurs façons d’agir. Il en est ainsi, au-delà des États-Unis, pour les divers pays européens au même titre que des pays plus lointains, du Moyen-Orient à la Chine.

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