MEMORABILIA

L’horizon s’assombrit autour du nucléaire iranien

Le nouveau gouvernement à Téhéran, qui poursuit tambour battant son programme nucléaire, souhaite faire monter les enchères avec les États-Unis.

La centrale nucleaire de Bouchehr, dans le sud de l'Iran (photo d'illustration).
La centrale nucléaire de Bouchehr, dans le sud de l’Iran (photo d’illustration).© VALERIY MELNIKOV / Sputnik / Sputnik via AFP

Par Armin Arefi. Publié le 30/09/2021 LE POINT

L’optimisme était de mise. Sitôt élu à la présidence des États-UnisJoe Bidenavait annoncé sa volonté de réintégrer l’accord sur le nucléaire iranien (JCPOA), dont Donald Trump s’est unilatéralement retiré en mai 2018. À Téhéran, on promettait de respecter à nouveau à la lettre les strictes limitations des activités atomiques de l’Iran imposées par le texte, dès la levée de toutes les sanctions américaines introduites par l’ancien président américain. L’affaire n’était, pensait-on, plus qu’une question de semaines.

Des négociations indirectes entre Américains et Iraniens avaient même débuté au mois d’avril à Vienne, sous l’égide de l’Union européenne. Réunissant les sept pays signataires de l’accord (les États-Unis, l’Iran, la Russie, la Chine, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne), elles étaient censées fixer les détails du retour mutuel de Washington et de Téhéran dans le JCPOA, offrant un succès inespéré au président iranien sortant, le « modéré » Hassan Rohani, et permettant au nouveau pensionnaire de la Maison-Blanche Joe Biden d’écarter, au moins provisoirement, le risque d’une bombe atomique iranienne. C’était il y a à peine cinq mois.

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Nouveau président ultraconservateur

Depuis, l’horizon s’est subitement assombri autour de l’épineux dossier du nucléaire iranien. Les six salves de négociations organisées à Vienne n’ont pas permis d’aboutir à un accord, et les discussions demeurent suspendues depuis la fin du mois de juin. Il faut dire qu’entre-temps, un nouveau président, l’ultraconservateur Ebrahim Raissi, a été élu en République islamique. S’il ne se dit pas opposé au principe de pourparlers sur le nucléaire iranien, l’ancien juge du tribunal révolutionnaire de Téhéran a annoncé la couleur en nommant à la tête du ministère des Affaires étrangères de son pays le diplomate Hossein Amir Abdollahian, un fonctionnaire de 56 ans connu pour sa proximité avec « l’Axe de la résistance », les pays et mouvements opposés aux États-Unis au Moyen-Orient.

Pendant ce temps, les négociations de Vienne sont toujours au point mort, et les grandes puissances, États-Unis en tête, sont à l’affût du moindre signe de la République islamique. « Lors d’une réunion à New York, le ministre iranien des Affaires étrangères a assuré Josep Borrell, le haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, de sa volonté de reprendre les négociations à une date proche », indique une source européenne.

Plus de 1 500 sanctions

Après avoir acté son souhait de revenir à la table des pourparlers, la nouvelle administration iranienne s’attelle désormais à définir une position commune de négociation. « Nous sommes toujours dans la phase de révision des précédents pourparlers visant à comprendre pourquoi l’Iran et les États-Unis n’ont pas abouti à un accord, et nous n’attendrons pas une minute de plus lorsque celle-ci sera achevée », explique un haut diplomate moyen-oriental, qui parle d’un délai de « moins de quelques semaines » avant la prochaine session de négociations. « Il faut comprendre qu’un changement d’administration entraîne toujours des délais surtout quand la nouvelle demeure critique de la façon dont la précédente a mené les pourparlers. »

À LIRE AUSSICe que négocient l’Iran et les États-Unis à VienneLes six premiers cycles de discussions à Vienne avaient notamment buté sur le nombre exact de sanctions américaines à lever. Depuis le retrait unilatéral de Donald Trump du JCPOA en mai 2018, Washington a imposé plus de 1 500 mesures punitives contre Téhéran. Si certaines d’entre elles sont directement liées au programme nucléaire iranien, d’autres visent des organisations et des responsables politiques et militaires iraniens pour violation des droits de l’homme et soutien au terrorisme. Or, l’Iran réclame aujourd’hui la levée de la totalité de ces sanctions, estimant qu’elles ont été prononcées par la précédente administration américaine dans le but ultime de rendre impossible tout retour commun à l’accord. Téhéran attend, par exemple, de Washington qu’il retire de sa liste noire l’organisation des Gardiens de la révolution, l’armée idéologique de la République islamique, sanctionnée depuis avril 2019.

Position de force

Mais une telle décision américaine paraît politiquement hors de portée du président Joe Biden, sous la pression du Congrès et des alliés des États-Unis au Moyen-Orient (Israël, Arabie saoudite et Émirats arabes unis), opposés à la réhabilitation du bras armé de l’Iran à l’étranger. De la même manière, le pensionnaire de la Maison-Blanche ne semble pas en capacité d’assurer aux Iraniens que le prochain président américain ne se retirera pas à son tour du JCPOA, comme ces derniers le réclament. « Nous ne nous occupons pas cette fois de la politique intérieure des États-Unis », tranche le haut diplomate moyen-oriental. « Les États-Unis doivent faire preuve de plus de flexibilité. Il faut comprendre que sans levée de toutes les sanctions, l’Iran ne pourra pas engranger les bénéfices économiques d’un retour dans le JCPOA. »

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La République islamique s’estime en position de force. Depuis mai 2019, elle a repris pas à pas ses activités nucléaires les plus sensibles en violation de ses engagements. Téhéran a commencé à produire au mois d’avril de l’uranium enrichi à 60 %, un seuil bien supérieur à celui fixé par le JCPOA (3,65 %), et qui se rapproche dangereusement du pourcentage nécessaire pour une utilisation militaire de l’atome (90 %). L’Iran a entamé en parallèle la production d’uranium métal, officiellement pour alimenter son réacteur de recherche situé dans la capitale, mais qui peut être utilisé dans la confection d’une arme atomique. En outre, les Iraniens ont repris leurs activités illicites de recherche et de développement en mettant au point des centrifugeuses avancées, qu’ils ont abritées dans une partie souterraine de l’usine d’enrichissement de Natanz, dans le centre du pays.

Bombe atomique

Téhéran affirme agir en représailles aux actes de sabotage contre son programme nucléaire, imputés à Israël (explosions visant ses usines d’enrichissementassassinat de hauts scientifiques iraniens). Soupçonné de vouloir accélérer ses efforts en vue de l’obtention de la bombe, l’Iran assure que ses activités sont strictement pacifiques et réversibles. « La multiplication des violations iraniennes sert à obtenir davantage de leviers de pression dans les négociations, mais aussi à tenter de dissuader Israël d’autres actions de sabotage », estime Ali Vaez, directeur du projet Iran au sein du centre de réflexion International Crisis Group. Les responsables iraniens ont d’ores et déjà annoncé que leurs activités décriées seront démantelées dès lors que les États-Unis auront levé la totalité des sanctions contre la République islamique.

À LIRE AUSSILes services américains tempèrent la menace d’une bombe iranienne« L’idée serait d’obtenir en une seule fois un retour de l’Iran à ses obligations, ce qui prendrait moins de six semaines, en échange de la levée de toutes les sanctions américaines », explique le diplomate précité. Mais cette requête, déjà formulée par le précédent gouvernement iranien au printemps dernier, a déjà été rejetée à plusieurs reprises par l’administration Biden. « L’Occident pourrait s’accommoder d’un Iran qui insisterait sur quelques lignes rouges tout en faisant preuve de flexibilité sur d’autres demandes », explique Ali Vaez, de l’International Crisis Group. « En revanche, si les Iraniens mènent une négociation plus dure, comme cela est attendu, en demandant plus tout en offrant moins, alors cela conduira inévitablement les pourparlers à l’échec. »

Projet Amad

Le temps presse côté occidental. D’après le dernier rapport de l’AIEA, l’Iran avait accumulé fin août 2 441,3 kilos d’uranium enrichi, soit douze fois la limite autorisée par le JCPOA. Ainsi Washington, Londres, Paris et Berlin s’inquiètent-ils que ce stock réduise le breakout time, soit la durée qu’il faudrait à l’Iran pour accumuler assez de matière fissile afin de produire une charge atomique, s’il le décidait. Si l’accord sur le nucléaire iranien l’avait fixé à un an, un rapport alarmiste de l’Institute for Science and International Security publié le 13 septembre dernier l’établit désormais à « un mois ». De leur côté, les renseignements américains estiment le breakout time pour l’Iran à « quelques mois », et les Israéliens, à six. « Si la matière fissile est l’élément clé pour la production d’une arme nucléaire, ce n’est pas le seul », tempère toutefois Benjamin Hautecouverture, maître de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique. « Le processus technique d’armement est très complexe et les facteurs politiques qui influencent la décision de développer l’arme nucléaire sont déterminants. »

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D’après les services de renseignements occidentaux, les Iraniens ont bel et bien développé, en dépit de leurs dénégations, un projet à vocation nucléaire militaire de 1999 à 2003. Baptisé Amad, et placé sous la supervision du scientifique iranien Mohsen Fakhrizadeh, assassiné vraisemblablement par Israël en novembre 2020, il visait à terme à produire cinq têtes nucléaires, en violation des engagements de l’Iran en vertu du traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) qu’il a signé en 1970. La République islamique y a subitement mis fin suite à la révélation en 2002 de l’existence d’une usine secrète d’enrichissement d’uranium à Natanz, et sous la pression de l’intervention américaine en Irak.

Plan B

« Toute la stratégie iranienne depuis vingt ans se fonde sur l’entretien d’une ambiguïté permanente, mais il n’est pas aujourd’hui avéré que la décision de reprendre un programme opérationnel devant mener à l’acquisition de l’arme nucléaire a été prise au plus haut niveau de l’appareil politique iranien », souligne Benjamin Hautecouverture, de la Fondation pour la recherche stratégique. « Il se pourrait que l’Iran continue de développer son programme en décidant de ne pas décider. » En guise de bonne volonté, Téhéran a conclu le 12 septembre dernier avec l’AIEA un accord portant sur l’entretien des équipements de surveillance placés dans ses installations, quelques jours après que l’agence a dénoncé un manque de coopération en la matière. Un geste qui risque toutefois de ne pas suffire, alors que les États-Unis et leur allié israélien discutent déjà d’un « plan B », si la diplomatie avec l’Iran venait à échouer.

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