MEMORABILIA

Incursion record de 39 avions chinois au large de Taïwan : pourquoi Pékin fait monter la pression

Par Ségolène Ginter d’Agrain LE FIGARO. 2 octobre 2021

Un bombardier H-6 chinois à capacité nucléaire intercepté par un chasseur taïwanais en février 2020.
Un bombardier H-6 chinois à capacité nucléaire intercepté par un chasseur taïwanais en février 2020. AFP

ENTRETIEN – Pékin a envoyé 39 avions militaires survoler samedi la zone d’identification de défense aérienne de Taïwan, forçant Taipei à faire décoller à son tour ses appareils. Le chercheur Antoine Bondaz nous éclaire sur la stratégie d’usure de Xi Jinping.

La tension est encore montée d’un cran entre Pékin et Taipei dans le détroit de Formose après une journée déjà difficile vendredi. Samedi, la Force aérienne chinoise a envoyé 39 avions dans la Zone d’identification de défense aérienne de Taïwan (ADIZ), un record, forçant l’île-État à faire décoller ses propres aéronefs pour leur intimer l’ordre de partir. Vendredi déjà, 38 incursions avaient été enregistrées, battant le record de 28 incursions en une journée de juin dernier. Parmi les appareils chinois : un bombardier H-6 à capacité nucléaire. Depuis l’accession au pouvoir de Xi Jinping en 2012, ces incursions n’ont cessé de monter en intensité, cependant l’ampleur de l’opération de vendredi a conduit Taïwan à protester avec virulence : «La Chine a été belliqueuse et a porté atteinte à la paix régionale tout en se livrant à de nombreux actes d’intimidation», a ainsi déclaré le premier ministre Su Tseng-chang. Pourquoi Pékin montre-t-il ainsi les muscles ? Quels sont ses objectifs à court et moyen terme ? Répondant à nos questions ce samedi en réaction au record (battu) des 38 incursions de vendredi, Antoine Bondaz, directeur du programme «Taïwan» à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), nous éclaire.

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LE FIGARO.- Pour quelles raisons la Chine a-t-elle procédé à une opération militaire de cette ampleur le 1er octobre ?

Antoine BONDAZ. – Par cette nouvelle incursion aérienne, Pékin a procédé à une démonstration de force nationaliste. La date du 1er octobre n’a pas été choisie au hasard, c’est le jour du 72e anniversaire de la création de la République populaire de Chine. Il s’agit pour le pays de faire vibrer le patriotisme chinois et de montrer au monde que le pays est à la pointe de la technologie militaire. Ce coup de force s’inscrit également dans une dynamique de pression économique, militaire et diplomatique sur Taïwan.

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Plus de 500 incursions chinoises ont été détectées cette année, contre 380 précédemment, ce qui constituait déjà un record. De quoi cette montée en puissance de la Chine dans l’espace aérien proche de Taïwan est-elle le signe ?

La Chine est entrée dans une stratégie d’intimidation permanente pour rappeler à Taïwan qu’il n’est pas une nation indépendante mais une province chinoise. Cependant, ces incursions ne constituent pas pour l’instant une violation de sa souveraineté. Les objectifs des pouvoirs chinois sont aujourd’hui multiples : normaliser ces incursions en «internalisant» le détroit de Taïwan, tester et accélérer le vieillissement des capacités aériennes de l’île. La Chine cherche également à démoraliser la population taïwanaise et à décrédibiliser son armée. Enfin, elle veut jauger la réaction de la communauté internationale.

Taïwan est-elle suffisamment pourvue militairement pour faire face aux pressions grandissantes de la Chine ?

Pour faire face aux incursions aériennes actuelles, les capacités défensives de Taïwan sont conséquentes : anti-missiles, anti-aériennes, antinavires. Cependant, la difficulté pour le pays réside dans l’asymétrie de ses dépenses militaires avec la Chine depuis une vingtaine d’années, en dépit d’achats d’armes américaines. La Chine consacre entre 200 et 250 milliards de dollars à son budget militaire, alors que l’État insulaire y consacre seulement 15 milliards.

Jusqu’où les tensions peuvent-elles aller ? La Chine a beau montrer les muscles, l’hypothèse d’un affrontement armé conventionnel entre Pékin et Taipei est-elle réellement crédible ?

Pékin ne respecte désormais plus la zone médiane dans le détroit ainsi que la zone d’identification aérienne de défense (ADIZ) de Taïwan. Si un jour un avion chinois entrait dans l’espace aérien proprement dit de l’île, ce serait une raison légitime pour entrer dans un conflit militaire dans le détroit. La réforme et la modernisation de l’armée chinoise visent à pouvoir assurer l’envahissement de l’île et sa neutralisation. Cependant, le coût trop élevé de cette manœuvre pourrait l’en dissuader.

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Un bâtiment de guerre britannique a récemment croisé dans le détroit de Formose, une première depuis 2008. D’autres, américains ou français, en ont déjà fait de même. Pourquoi les Occidentaux sont-ils attachés à la défense de la souveraineté de Taïwan, et jusqu’où sont-ils prêts à aller ?

Le message des Occidentaux à la Chine est plus politique et diplomatique que militaire. Ils sont attachés à la liberté de circulation dans le détroit de Taïwan, qui est une zone internationale. Face aux provocations chinoises, et surtout face à la remise en cause unilatérale du statu quo de Taïwan, l’Union européenne appelle à la paix et à la stabilité. Cependant, une intervention militaire européenne serait peu probable en cas de rapport de force. Son rôle se cantonnerait à la prévention, notamment parce que 15.000 ressortissants Européens vivent à Taïwan.

Enfin, un conflit entre Pékin et Taipei entraînerait un affrontement entre la Chine et les États-Unis. Les Américains entretiennent volontairement l’ambiguïté sur une éventuelle intervention massive de leur part en cas de conflit dans le détroit de Taïwan, ce qui induit une incertitude du côté des Chinois et le dissuade d’attaquer.

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