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Aquilino Morelle: «Les socialistes français ont libéré les forces de la finance en Europe»

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Par Alexandre Devecchio. LE FIGARO. 7 octobre 2021

Aquilino Morelle. Frédéric STUCIN

GRAND ENTRETIEN – Dans un essai historique, l’ancien conseiller de François Hollande avance que les socialistes, Mitterrand en tête, ont bâti une Europe antidémocratique soutenue par la suite, par la majorité des élites, de gauche comme de droite.

Votre livre s’intitule L’Opium des élites. Il fait référence au livre de Raymond Aron, qui avait analysé l’emprise du communisme sur les esprits. Aujourd’hui, l’européisme exerce-t-il la même attraction que le communisme?

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Dès les années 1920, celles de son âge d’or, l’européisme fut érigé en mystique, en «religion séculière», selon la formule de Raymond Aron, avec sa foi, son clergé, ses figures saintes, ses textes sacrés, ses prophètes. L’européisme, comme toute croyance, ignore les dénis que la réalité lui inflige, qu’ils soient économiques, industriels, politiques, culturels, démocratiques. Stefan Zweig, peu avant sa mort, revendiquant appartenir à cette «génération qui croyait à l’unité de l’Europe comme à un évangile» , affirmait ainsi qu’«une vraie conviction n’a pas besoin d’être confirmée par la réalité pour se savoir juste et vraie» . Dans un monde désormais dominé par de gigantesques États-nations, ceux que de Gaulle appelait déjà en 1963 les «gros animaux» – les États-Unis, la Chine, la Russie, demain l’Inde -, on comprend que l’européisme représente une illusion au sens freudien du terme: une croyance mue par une dynamique de désir bien davantage que par une logique de réalité. Et, comme toute religion, l’européisme a une visée à la fois téléologique et théologique.

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Téléologique car la fin – «l’Europe» – justifierait tous les moyens. Tous, y compris le déni de démocratie, puisque l’Europe serait la «Terre promise»… Il en fut ainsi lorsque Nicolas Sarkozy, avec la complicité de François Hollande, fit adopter par la voie du Congrès, en février 2008, le traité constitutionnel européen – rebaptisé pour l’occasion traité de Lisbonne – que le peuple français avait rejeté par référendum le 29 mai 2005. Théologique car, même si tous ses prêtres, petits et grands, se sont taillé de prestigieuses et lucratives carrières – à Bercy, à la Banque de France et dans les banques privées, mais aussi à la Commission, à la Banque centrale européenne, dans les institutions internationales -, c’est d’abord animés par une même foi et au service d’un même dogme qu’ils ont agi.

L’européisme réunit-il les élites de droite et de gauche?

Le reniement de 2008 l’a tristement illustré: une très large partie des élites, gauche et droite confondues, communie en effet dans cette religion européiste: toute question – géopolitique, stratégique, économique – devrait trouver sa réponse au niveau de l’Europe. Cette «pensée unique» a engendré la «politique unique» – «There is no alternative», selon la formule de Thatcher. Les électeurs ont certes gardé le droit de vote et peuvent toujours changer de majorité ou de président, ils ont été, en revanche, dépossédés du pouvoir de changer les politiques conduites. S’est ainsi ouvert le règne de la «démocratie conforme aux marchés» – la Marktkonforme Demokratie prônée par Merkel en 2011.

De gaulliste, la droite devint orléaniste. De la «fracture sociale» de Philippe Séguin, elle passa à la «facture fiscale» d’Alain Juppé. Soumise culturellement à la nouvelle gauche issue des années 1980, elle se «recentra»: la création de l’UMP, le 23 avril 2002, concrétisa l’emprise de l’idéologie européiste sur la droite. Historiquement force de transformation de la société, le Parti socialiste se réduisit progressivement à une «gauche morale». Il troqua le mot d’ordre rimbaldien qui avait symbolisé son projet et contribué à sa victoire – «Changer la vie» – pour un «Touche pas à mon pote» conforme à son nouvel objet social, menant une politique de droite avec des mots de gauche.

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Le socialisme visait à représenter le peuple, à agir en son nom et pour son bien – Léon Blum fut porté à Matignon par le Front populaire. Le gaullisme prétendait, lui, en être l’incarnation naturelle – «le gaullisme, c’est le métro aux heures de pointe», avait résumé André Malraux. Ces deux traditions politiques populaires ont fini par s’embourgeoiser et par converger en un même centrisme européiste. Mitterrand et Delors ont liquidé le socialisme en mars 1983 ; Chirac et Juppé en firent de même avec le gaullisme en octobre 1995. Dans les deux cas, le sabordage se fit pour et par l’Europe, au nom de celle-ci et par son truchement.

Selon vous, le fameux «tournant» de François Mitterrand en mars 1983 n’était pas un tournant économique, mais un tournant politique: un tournant fédéraliste…

Il n’y avait pas de crise financière en mars 1983. L’endettement public, en particulier, n’était que de 20 % du PIB ; aujourd’hui ce même ratio atteint 116 %! Les chiffres d’alors ont été dramatisés à dessein pour une situation certes sérieuse mais en rien dramatique. Surtout, on pouvait très bien engager cette politique «de rigueur» sans en faire la première étape d’une glissade fédéraliste. Or, c’est bien ainsi que Mitterrand et Delors ont conçu et décidé le revirement de mars 1983, qui fut un tournant fédéraliste et non un virage «libéral». C’était là pour eux le moyen de convaincre Kohl et Thatcher de nommer Delors à la tête de la Commission européenne (janvier 1985), de préparer la présidence de l’Europe par Mitterrand (janvier-juillet 1984), de lancer l’acte unique européen (1986) qui enclencherait à la fois un nouvel engrenage fédéraliste (extension du vote à la majorité) et le grand mouvement de libéralisation de l’Europe (297 directives pour mettre en place le «grand marché unique»). Rien n’imposait de passer de la «rigueur» au fédéralisme, si ce n’est la volonté politique de Mitterrand, dont c’était là le «grand dessein». Mitterrand était un fédéraliste de toujours, une conviction qu’il a longtemps dissimulée. Dès 1968, il avait lui-même posé le dilemme qui serait celui de la gauche au pouvoir: «le socialisme ou l’Europe». Il fit son choix en 1983: ce fut celui de l’Europe.

« ­Notre malaise existentiel s’explique largement par le ­grignotage, quinquennat après quinquennat, de notre modèle et de notre identité par le fédéralisme européen. »Aquilino Morelle

Vous expliquez également que le capitalisme globalisé et financiarisé est aussi une invention des socialistes français et non des États-Unis…

Rawi Abdelal, professeur à Harvard, a consacré un livre entier à cette histoire édifiante. Il a en particulier recueilli les témoignages de ses deux protagonistes, Delors et Lamy. Ce sont eux qui ont fait adopter la directive européenne du 24 juin 1988 imposant la libéralisation totale des mouvements de capitaux en Europe et, par contrecoup, dans le reste du monde. Cette première globalisation, celle de la finance, a entraîné celles de la production – les délocalisations – et du commerce – les porte-conteneurs peuplant désormais nos océans. Ce ne sont donc pas de «méchants» anglo-saxons – Thatcher, Reagan – qui ont décidé de libérer les forces de la finance et inventé la globalisation, mais de braves «socialistes» français. Et ces apprentis sorciers l’ont fait pour relancer le fédéralisme en Europe. Fédéralisme européen et globalisation financière sont les deux faces d’une même pièce.

L’Européisme serait, selon vous, la cause du malaise français. Pourquoi?

Avec l’Angleterre, la France est la plus vieille nation au monde. «En France, la conscience de soi est liée au pouvoir, à l’État, et elle est, à ce titre, fondamentalement politique», comme en a jugé Pierre Nora. Toucher à l’État, remettre en question le politique, revient dès lors, dans notre pays, à saper l’identité nationale.

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Or, précisément, la globalisation financière et la spirale fédéraliste ont déstabilisé l’État, suscité l’impuissance du politique et l’indifférenciation de la politique, bouleversant ainsi l’équilibre identitaire de la France.

D’autres pays à l’intérieur de l’Europe s’en sortent mieux que nous. Doit-on vraiment attribuer tous nos malheurs à l’Europe? N’est-ce pas la facilité?

Même s’il connaît des raisons strictement nationales, notre malaise existentiel s’explique largement par le grignotage, quinquennat après quinquennat, de notre modèle et de notre identité par le fédéralisme européen. Par ailleurs, hormis l’Allemagne qui a construit l’Europe actuelle à son image et à son profit, les peuples européens sont majoritairement opposés à la «construction européenne» actuelle. La «facilité» consiste donc à vouloir «bruxelliser» en rond alors que l’Europe ne cesse de se diviser entre pays riches du Nord et pays endettés du Sud, et, plus grave encore, entre Europe de l’Ouest et Europe de l’Est.

Vous défendez l’Europe comme civilisation. L’Union européenne est-elle en train de défaire cette civilisation? Pourquoi?

L’Europe est une civilisation fondée sur l’admirable diversité des nations qui la composent et lui donnent sa chair et son esprit. La civilisation européenne, ce sont ces merveilleuses cultures nationales, couronnées par leur participation à une figure spirituelle supérieure, celle de l’Europe. Ainsi que le résuma Fernand Braudel, l’unité de l’Europe est «avant tout une unité culturelle, c’est-à-dire une certaine façon de vivre et de penser, où que nous vivions en Europe, et qui nous est toujours compréhensible». Or, cette magnifique civilisation, notre bien commun et notre bien le plus précieux, n’est pas défendue par la Commission, ni dans sa substance ni dans ses frontières, obsédée qu’elle est de s’approprier des prérogatives qui doivent rester celles des nations.

Emmanuel Macron, contrairement à ses prédécesseurs, s’est fait élire sur une ligne européiste assumée. Comment analysez-vous sa politique européenne? Que pensez-vous de son concept de «souveraineté européenne»?

Sur le plan rhétorique, on est passé des envolées lyriques, des discours fédéralistes de la Pnyx et de la Sorbonne (septembre 2017) aux incantations souverainistes provoquées par la crise de la Covid-19: où est la cohérence? Sur le plan des actes, le plan «historique» de relance annoncé en juillet 2020 a été voulu par Macron comme un pas en avant vers la constitution d’un État européen: inquiétante perspective! Quant à la «souveraineté européenne», c’est un oxymore.

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Qui dit souveraineté dit souverain. Et en démocratie, ce souverain ne peut être que le peuple. Or, il n’y a pas de peuple européen. De surcroît, la souveraineté se définissant comme le pouvoir de décider en dernier ressort, elle est par nature indivisible: on ne peut pas être souverain à 27, un seul doit décider. Pour reprendre l’image glaçante et si juste de Régis Debray: «Combien de doigts sur le bouton nucléaire?»

N’avons-nous pas besoin, malgré tout, de l’Europe, pour peser face à la Chine et aux États-Unis?

Si, bien entendu! À condition que ce soit une Europe respectant les nations qui la composent, c’est-à-dire une confédération et non «l’empire» dont rêvent désormais les fédéralistes. Si l’on continue cette «intégration» impériale, l’Europe connaîtra la désintégration. Quant aux deux États-nations gigantesques que sont la Chine et les États-Unis, ils ne posent pas le même problème à l’Europe. L’Amérique, en dépit de toutes les tensions et tous les mauvais coups, est et demeurera notre alliée. Pour la Chine, l’Europe est une proie.

L’Opium des élites. Comment on a défait la France sans faire l’Europe , Grasset, 592 p., 25 €.

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