MEMORABILIA

Le monde est-il devenu fou ?

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FRONT POPULAIRE 9 OCTOBRE 2021

OPINION. Les multiples crises qui agitent notre époque laissent, pour certains, présager la fin d’un cycle. Une perspective sombre génératrice d’angoisse, qui nécessite que l’on mette des mots dessus.

Le monde est-il devenu fou ?

On y est. 300 000 ans après l’apparition de nos premiers ancêtres, l’Homo Sapiens est-il devenu en 2021 cette créature maléfique tel un Frankenstein des temps modernes qui, incontrôlable et vengeur, aurait échappé à son créateur ? Après avoir colonisé le monde, surpassé les autres espèces humaines, dompté le feu, engendré 4 révolutions industrielles, développé de façon inédite sa pensée et sa créativité, l’être humain a-t-il cessé sa vertigineuse progression ou est-il entré dans une phase de stagnation, pire de régression ?

L’assassinat du prêtre Olivier Maire en Vendée le 9 août dernier par le ressortissant rwandais Emmanuel Abayisenga, le même qui avait mis le feu à la cathédrale de Nantes un an plus tôt (et qui était l’objet de 3 obligations de quitter le territoire) ou encore la décapitation de Samuel Paty (qui trouve sa source dans la diffusion virale d’un mensonge d’une collégienne) sont révélateurs des micmacs étatiques, des imbroglios administratifs et autres dérives de nos instances. Pire, ce sont ces dysfonctionnements qui ont permis l’existence de tels drames.

L’humanité serait-elle arrivée à son terme ? La société est-elle en train de rendre son dernier souffle ? Pourquoi avons-nous le sentiment que quelque chose de l’ordre d’une fin de cycle se joue aujourd’hui ? Sommes-nous allés trop loin ? Sommes-nous devenus fous ? La mondialisation a-t-elle eu notre peau ?

Une société à bout de souffle

N’avez-vous pas le sentiment de faire partie d’une société qui vous dépasse et vous écrase ? Que les lois qui sont censées nous gouverner et encadrer nos comportements ne sont plus suffisantes et qu’elles sont même contre-productives ? Que tout se désorganise, tout se délite, tout se désincarne, tout s’affole ? « Si on considère que la folie c’est l’inverse de la raison, alors le monde n’est pas plus fou aujourd’hui qu’autrefois », explique Nicole Gnesotto, historienne et experte des questions européennes et internationales. « Parce que le monde n’a jamais été raisonnable. Les relations internationales n’ont jamais été dictées par la raison depuis que l’homme est l’homme et que les groupes humains existent. L’organisation de la société internationale a toujours été plutôt dirigée par les passions que par la raison ».

Tout de même. « Si l’on considère que la folie c’est l’absence de règles du jeu, à ce moment-là effectivement, oui, on peut dire que le monde est plus fou qu’autrefois, concède-t-elle. Parce que nous n’avons pratiquement plus de règles collectives et, quand les règles collectives existent encore, elles sont très souvent impuissantes à changer l’actualité ». Regardons de plus près ces 5 dernières années. Pas 6 mois ne s’écoulent sans qu’un événement majeur émerge dans le monde, donnant l’impression d’un dérèglement généralisé, d’un monde désordonné qui ne sait quel chemin il va emprunter. Pêle-mêle, la guerre en Syrie, l’épidémie de Covid-19, le retour au pouvoir des talibans en Afghanistan, le Brexit, les printemps arabes, les mouvements sociaux en Amérique du Sud. Le monde semble être devenu fou, embarqué dans une spirale inexorable. Alors à qui la faute ? À quoi ? Pourquoi et comment en sommes-nous arrivés là ? Et surtout : comment peut-on en sortir ?

Un mal qui ne serait qu’européen

« Ce sentiment d’affolement est ressenti davantage en Europe qu’ailleurs » décrypte Pierre Gomart, directeur de l’Institut français des relations internationales (IFRI) et auteur de l’ouvrage Les Guerres invisibles (éditions Tallandier, 2021). La raison ? « Les Européens sont en train de comprendre, à leurs dépens, qu’ils se provincialisent, qu’ils vont être de moins en moins sujets et de plus en plus objets de l’histoire. Et cette situation crée une forme d’affolement, une perte de contrôle, une accélération ». Un argument avancé avec chiffres à l’appui : en 1900, la population européenne représentait 25 % de la population mondiale. Elle est tombée aujourd’hui à 7 %.

Nous voilà écartés de l’échiquier mondial. Nous voici accablés d’être devenus de vulgaires figurants. Au profit de qui ? La Chine bien sûr. « Aujourd’hui, l’Europe se voit contestée sur tous les fronts : politique, avec la prise en main de l’espace onusien par la Chine, espace qui devient d’ailleurs un lieu de contestation des valeurs européennes ; économique, avec la stagnation du marché européen et le développement irrésistible de l’économie chinoise ; et intellectuel, avec le délitement du modèle européen et de ses élites »explique Pierre Gomart.

La perte de la foi comme origine du mal

La Chine donc. Voilà pour le côté rationnel. Et pour le côté spirituel, c’est vers l’effondrement de nos valeurs et la perte du sentiment religieux qu’il faut regarder. « Nous avons connu, dans les années 70 un effondrement spectaculaire de la pratique religieuse »analyse Philippe Nassif, philosophe et essayiste, auteur notamment de La lutte initiale(éditions Denoël). « Les églises se sont vidées en Europe : il n’y a plus ce moment de rituels où l’on se retrouve le dimanche matin à la messe et où le prêtre va nous rappeler que nous sommes fragiles, mais que l’on peut être meilleurs ».

La France, qui est historiquement un pays catholique, ne comptait en 2018 que 32 % de catholiques, parmi lesquels 19 % sont non-pratiquants. Cette perte de la foi conduit à une perte de repères. Auparavant, la religion, phénomène public par nature et système solidaire de croyances dixit Durkheim, organisait nos vies, structurait nos pensées, installait nos destins dans un paradigme commun et intergénérationnel. Aujourd’hui cette perte de repères nous rend fous parce qu’elle nous plonge dans une crise identitaire douloureuse et profonde. « L’homme est un animal de croyance. L’homme est un animal qui a besoin de croire. Et cet appétit de croyance est tel que, pour pouvoir donner du sens à ce qui arrive, les gens sont prêts à croire aux choses les plus mortifères. » Neil Armstrong n’a jamais marché sur la lune ? Les avions n’ont jamais percuté les Twin Towers ? Les traînées d’avions dans le ciel sont la trace de produits chimiques répandus délibérément pour des raisons secrètes ? Les théories du complot, nouvelles formes du sacré, sont le miroir de notre siècle, décadent, déraisonné et désespéré.

L’homme a besoin de se référer à une « raison universelle transcendante » comme l’appelait le philosophe Malebranche. La philosophie des Lumières qui prônait la rationalité scientifique, la croyance dans le progrès technique, la tolérance religieuse et la paix universelle a joué ce rôle. Un temps seulement.

La technologie numérique comme accélérateur frénétique

La technologie, on le sait, on le sent, participe de cet affolement, de cette perte de contrôle. À l’horizon 2025, on table sur 100 millions de terminaux numériques dont un milliard de caméras de vidéosurveillance. Effrayant, mais inéluctable. « La propagation numérique est appelée à se poursuivre. Parce qu’elle est très accélérée en Chine d’une part, et parce que le système de contrôle collectif et individuel est extrêmement puissant. Nos systèmes économiques et politiques sont innervés par le numérique et cette mise en données du monde est inexorable », explique Pierre Gomart. « La crise du Covid-19 en est la preuve : c’est une crise techno-sanitaire. Sanitaire dans ses causes principales et technologiques dans ses conséquences. Elle met fin à une sorte d’innocence technologique. Elle a entraîné une accélération du pouvoir vers les plateformes numériques dont le modèle repose sur l’extraction des données ».

« On assiste à une « algorithmisation » de la vie », confirme Philippe Nassif, « c’est-à-dire une prise en charge par les robots ». « Le système dans lequel on est, une ère de l’abondance, l’organisation de notre vie, la mise en scène du monde par les médias et les réseaux sociaux nous dépassent forcément », concède-t-il. « On pourrait parler de “Netflixation de la vie”, car on se trouve dans un hyper choix de l’information, comme la page d’accueil de Netflix où l’on passe beaucoup de temps à chercher ce que l’on veut voir. Nous vivons dans une société qui aujourd’hui trouve son équilibre dans l’accélération permanente. Et ce manque d’ancrage, ce manque de sens dans lequel nous projette la vie contemporaine est source de grande angoisse ».

La philosophie pour nous sauver ?

Imaginez. Nous serions confrontés, individuellement, à 6 000 informations quotidiennes. En France, 1,7 milliard de mails seraient envoyés par jour — parmi eux, 80 % seraient des spams, c’est-à-dire des mails qui n’ont été ni demandés ni désirés par le destinataire. Bienvenue en Absurdie et en Névrosie.

De la surcharge informationnelle à la surcharge émotionnelle puis à la perte de rationalité, il n’y a qu’un pas. Comme pris au piège dans un engrenage puissant et ravageur, pauvres de nous, pauvres pêcheurs. Alors que faire ? Partir vivre sur une île perdue au milieu de l’océan ? Tout quitter et élever des chèvres naines dans le Larzac ? Utopie. Illusion. Chimère. « Nous vivons dans une société libérale qui part du principe qu’il n’y a que des êtres égoïstes qui persévèrent dans leurs intérêts particuliers et qui ne vont pas coopérer de façon contractuelle les uns avec les autres », explique Philippe Nassif. Mais, poursuit-il, « il y a quelque chose d’assez tragique aujourd’hui, c’est que d’un côté nous sommes fortement attachés à cette organisation libérale de la société, car elle nous offre une liberté de mouvements, de choix, de conscience et elle permet la coexistence pacifique de gens qui ont des options intellectuelles et spirituelles totalement différentes. Et en même temps, nous ne pouvons que constater que cette organisation détériore le sens et la croyance qui nous connectent à la vie […] Nous sommes dans une époque médiocre qui n’est pas à la hauteur des enjeux qui nous attendent, comme le changement climatique provoqué par l’activité de l’homme ». Alors faut-il croire à nouveau en Dieu ? « Il est difficile de regretter le temps où la religion menait le bal, car l’Europe s’est tant déchirée, à la Renaissance, au nom des idéaux religieux. Et puis nous sommes aujourd’hui viscéralement attachés à notre liberté de penser. Mais la question qui va être posée est : en quoi avons-nous besoin de croire pour persévérer dans notre être tout en restant connectés au réel et de manière pacifique ? ». Vaste question que le philosophe soulève.

Nietzsche, le poète-prophète, prédisait 200 ans de nihilisme après lui. Par nihilisme (du latin « rien »), comprenez la décadence de l’être humain et la négation des valeurs morales de la vie et de toutes croyances. « Nous avons encore 60 ans avant que cette prophétie ne touche à sa fin. À l’évidence, nous voyons qu’il se joue ici et là, loin de l’attention des médias, des contre-mouvements positifs qui viendraient annoncer et nourrir une ère nouvelle, une époque nouvelle, comparable à la Renaissance au XVIe siècle. Mais nous devons, en même temps, nous tenir prêts à affronter, avec le plus de présence d’esprit possible, les catastrophes qui risquent fort de survenir », conclut Philippe Nassif.

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