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Michel Onfray : « Notre époque est celle de l’effacement de notre civilisation »

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Le philosophe publie une histoire personnelle de l’art chez Albin Michel. Lascaux, Christo, plug anal, les artistes qu’il aime… Entretien.

Michel Onfray l’annonce au Point : il veut créer à Chambois, son village natal, dans l’Orne, une université populaire des beaux-arts dans laquelle il enseignerait bénévolement à tous les publics une histoire des théories de l’art. Le livre qu’il publie ces jours-ci chez Albin MichelLes Raisons de l’art, sous la houlette de Nicolas de Cointet, pourra servir de manuel d’initiation. On y retrouve le Onfray pédagogue et mentor, déchiffrant minutieusement le sens caché des œuvres, jonglant avec les théories artistiques et dévoilant ses propres goûts, notamment pour le photographe plasticien Joan Fontcuberta. Enfin, ce guide hors pair sait se hisser au-dessus des querelles stériles sur l’art contemporain pour nous donner à voir les œuvres de qualité.

Le Point : Peut-on encore sereinement parler de l’art contemporain ? Entre sa défense absolue ou sa critique absolue, il semble ne plus exister d’alternative…

Michel Onfray : La France est un pays de guerre civile à bas bruit que certains boutefeux remettent à feu et à sang régulièrement. C’est le pays des guerres de religion, mais aussi celle des guerres philosophiques, littéraires ou esthétiques : Voltaire ou Rousseau ? Robespierre ou Condorcet ? Hugo ou Stendhal, demandait récemment Régis Debray ? Boulez ou Dutilleux ? Bordeaux ou bourgogne ? Delon ou Belmondo ? De Gaulle ou Vichy, demandent certains aujourd’hui ?

Il faut mettre votre question en relation avec la fin de l’expertise : la légitime passion pour l’égalité devenue l’illégitime religion égalitariste permet à chacun de s’estimer expert sans capacité à l’expertise. L’ubérisation de la société est générale : jadis, il fallait des compétences pour être chauffeur de taxi ; aujourd’hui, il suffit de posséder un GPS. Chacun s’autorisant de lui-même juge de tout sans avoir travaillé en amont.

Je côtoie régulièrement sur les plateaux des chaînes d’info en continu des piliers qui, de huit heures le matin à minuit, donnent leurs avis sur tous les sujets. Le jour où Christo est au menu, même s’ils ont découvert son nom le matin en lisant la presse, ils expriment tout de même un avis tranché sur le plateau un quart d’heure plus tard. Il se peut qu’on y ait aussi invité une personne qui aura soutenu une thèse sur Christo, mais si elle n’a ni le culot, ni la tchatche, ni la mauvaise foi, ni la grande gueule des piliers de plateaux, son avis ne comptera pour rien, il sera même éventuellement ridiculisé, méprisé.

On n’enseigne les beaux-arts que dans les écoles du même nom. Michel Onfray

Comment dès lors un débat pourrait-il être possible ? Il faudrait, sur le service public, des émissions d’éducation populaire consacrées à éclairer les citoyens afin qu’ils aient des lumières avant de s’exprimer sur ces sujets. Car on n’enseigne les beaux-arts que dans les écoles du même nom, où l’on s’adresse à un public déjà acquis.

J’ai enseigné la philosophie dans un lycée technique pendant vingt ans à des élèves qui se fichaient comme d’une guigne de ma discipline. L’art était une notion au programme. J’avais pour habitude de commencer ce cours en disant : « Si un Chinois entre dans cette salle et s’adresse à vous, vous n’allez pas dire : “Ça ne veut rien dire”, mais : “Je ne comprends pas.” Car vous savez que, si vous apprenez cette langue, vous la parlerez et la comprendrez. Vous pourrez alors juger de ce qu’on vous dira. C’est la même chose avec l’art en général et l’art contemporain en particulier, car l’art est un langage qu’il faut apprendre avant de pouvoir le juger. » Et je racontais comment le portrait de Louis XIV par Hyacinthe Rigaud, qui leur semblait simple, lisible, et facile d’accès, était pourtant tout aussi énigmatique et codé que la Fontaine de Duchamp. J’expliquais ensuite pourquoi et comment. Et le message passait.

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« Tout art est production de formes induites par l’état spirituel d’une civilisation », écrivez-vous. Or, vous jugez la nôtre décadente. Qu’en conclure pour l’art d’aujourd’hui ?

Mes armes philosophiques pour aborder l’esthétique sont, en effet, à chercher du côté de Bergson et Malraux. L’un pour l’élan vital qui concerne la force qui va vers là où la vie va et l’autre pour l’art comme cristallisation de formes issues d’une religion fondatrice de civilisation via sa spiritualité. L’art accompagne les mouvements de la civilisation. Une civilisation naissante, croissante, culminante, déclinante, décadente et disparaissante produit un art naissant, croissant, culminant, déclinant, décadent et disparaissant. Notre époque est celle de l’effacement de notre civilisation, son art accompagne bien évidemment ce mouvement. Le triomphe médiatique de l’art qui excelle dans le régressif, le scatologique – avec « merde d’artiste », vagin de la reine, plug anal, etc. – est la partie émergée de l’iceberg. Un grand nombre d’artistes travaille sur notre présent ou les enjeux de la civilisation à venir : je songe à Joan Fontcuberta, qui permet de penser les fakes news ; à Eduardo Kac, qui envisage les chimères du transhumanisme ; à Orlan, qui questionne l’identité corporelle. On trouve donc du meilleur, dont on parle moins, et du pire, souvent le plus scandaleux pensé et voulu comme tel pour déclencher le buzz médiatique, donc créer la valeur marchande, donc espérer de substantiels profits…

 J’ai lu sur ce que je regardais.Michel Onfray

Comment distinguer une œuvre de qualité aujourd’hui ?

Avec un œil éduqué capable de faire la différence entre le vrai et le faux, la copie et la réalité, la croûte et le chef-d’œuvre. Il faut se créer un regard en apprenant, en saisissant ce qui fait la patine d’un objet, son « aura », disait Walter Benjamin, en se trompant aussi. Il faut aller dans les musées près de chez soi, les musées de province sont remplis de chefs-d’œuvre inconnus ou méconnus. Il faut renoncer aux vacances de viande huilée et grillée sur la plage pour se rendre dans des pays où l’on découvrira soit des sommets de l’art occidental soit des œuvres nationales qui voyagent peu – la peinture scandinave est sublime… Il faut envisager de longs week-ends pour découvrir la peinture flamande ou la peinture italienne, la peinture espagnole ou la peinture française ! Il faut lire des biographies d’artistes, des monographies, des histoires de l’art. Il faut apprendre la langue étrangère si l’on veut filer la métaphore de mon chinois…

Comment vous-même vous êtes-vous converti à l’art contemporain ?

On sait que mon père était ouvrier agricole et ma mère femme de ménage. Il n’y avait aucun livre à la maison, aucun souci de la culture, aucune éducation à la culture. Le quotidien était le seul horizon. Je suis un autodidacte… La réponse que je viens de vous faire révèle ma méthode : pendant des années, j’ai pris une semaine de vacances d’été avec ma compagne, aujourd’hui décédée, nous étions tous les deux enseignants, dans une formule train + hôtel qui nous permettait d’aller dans des capitales européennes pour en visiter les architectures, les urbanismes, les musées. J’ai donc lu sur ce que je regardais.

J’ai pu ensuite rencontrer des artistes vivants. Mon ami Jacques Pasquier, qui a passé sa vie à Caen et y travaille encore, à qui j’ai consacré ma première monographie d’artiste, il y a plus de trente ans, L’Œil nomade, m’a ouvert son atelier qui est pour tout artiste un chef-d’œuvre en soi : c’est le lieu dans lequel s’élabore l’œuvre. J’ai ensuite organisé bénévolement des expositions pendant une décennie à la médiathèque d’Argentan (Orne), où je vivais, ce qui m’a permis de rencontrer des artistes, dont certains sont devenus des amis : Vladimir Vélikovic, Ernest Pignon-Ernest, Adami, Gilles Aillaud, Combas, Ben, Gérard Fromanger, Gérard Garouste, mais aussi les photographes Bettina Rheims ou Willy Ronis. J’ai publié des monographies sur eux, écrit des textes ou réalisé un film pour Gérard Fromanger, avec mon ami Bruno Picot.

J’ai rencontré l’art contemporain d’une façon très précise et datée. J’avais été sollicité en 1990, je crois, par une conservatrice du Centre d’art contemporain de Bordeaux, Sylvie Couderc, hélas aujourd’hui décédée, qui m’avait invité à rédiger la préface de l’un des catalogues du CAPC. Pas encore initié, j’avais prévenu que le texte escompté serait probablement critique et qu’il valait mieux éviter… Elle m’a dit qu’elle courrait le risque et que même un texte de moi contre l’intéressait. Dès mon arrivée, elle m’a fait une visite commentée des pièces permanentes du musée : Mario Merz, Kounellis, Richard Serra, entre autres artistes. Coup de foudre ! J’ai été immédiatement séduit et honteux d’avoir pu m’autoriser un avis sur un univers que je ne connaissais pas. Je me suis mis au travail immédiatement et j’ai rédigé à cette époque nombre de textes sur des artistes vivants.

De même, j’ai été initié à la musique contemporaine par mon ami compositeur Éric Tanguy, il y a trente ans, et pour lequel j’ai composé des textes mis en musique par lui. Je lui ai même écrit un livret d’opéra, alors que nous avions une commande qui a disparu pour d’obscures raisons administratives, ce qui a empêché la création de l’œuvre…

Voilà pour quelles raisons je sais qu’il faut un initiateur, un passeur, pour entrer dans le monde assez fermé de l’art en général et de l’art contemporain en particulier.

L’art ne dit jamais le Beau.Michel Onfray

L’œuvre d’art ne figure pas la beauté, dites-vous. Et ce n’est pas le souci premier de l’artiste. Quelles sont donc les raisons de l’art ?

Ce livre les donne… Elles sont chaque fois différentes, mais toujours elles disent le sens. L’homme des cavernes, quand il dessine et peint un mammouth, ne se dit pas qu’il va réaliser une belle peinture. Pas plus Picasso quand il peint Guernica n’a envie de faire un beau tableau. Ou même Hyacinthe Rigaud, une belle peinture de Louis XIV. Tous figurent, c’est-à-dire donnent figure qui porte un sens. Et ce sens varie avec les moments de la civilisation.

L’art ne dit jamais le Beau, il signifie toujours un sens – qui reste à découvrir : peut-être saisir l’âme et l’esprit des animaux à Lascaux, manifester la puissance des puissants avec les sculptures d’Assur, Sumer, Babylone, exprimer l’éternité figée dans le temps avec la statuaire grecque ou le temps vernaculaire figé dans le temps de la statuaire romaine, célébrer la mythologie religieuse judéo-chrétienne dans le temps chrétien, mettre en scène la richesse des marchands vénitiens ou des bourgeois flamands, résoudre le problème de la peinture après que la photographie réalise parfaitement le projet de la duplication du réel, etc. Aujourd’hui, refléter et célébrer l’idéologie dominante de certains milliardaires de la planète qui sont les collectionneurs et les commanditaires.

Le Beau arrive en biais, via les philosophes qui écrivent sur les œuvres d’art et, pour ce faire, recyclent les Idées de Platon ad nauseam. C’est l’affaire de l’esthétique, qui se veut science du Beau, mais pas des artistes. Lisez leurs correspondances, les artistes n’ont aucun souci du Beau ou de la Beauté. Seuls les bavards qui parlent de la peinture effectuent d’infinies variations sur cette idée, jamais les artistes.

Vous insistez sur la signification des œuvres. Pourquoi faire si peu de cas de l’émotion qu’elles peuvent procurer ?

L’émotion est toujours secondaire, car elle procède d’une éducation, d’une sociologie, d’une grande Histoire, celle de son temps, et d’une petite histoire, celle du sujet en présence de l’œuvre. On n’a jamais naturellement une émotion pour Praxitèle, Poussin, Wagner ou Proust. L’émotion est toujours culturelle. Pierre Bourdieu a tout dit sur ce sujet dans La Distinction. Précisons d’ailleurs en passant que ce livre magnifique déclasse la Critique de la faculté de juger de Kant qui, de ce fait, devient un reliquat platonicien sur la question de l’art.

L’émotion est le produit de cette éducation.Michel Onfray

Dès le ventre de la mère, le goût, y compris en matière de gastronomie, se constitue. Boris Cyrulnik a écrit sur ce sujet des pages magnifiques dans Sous le signe du lien. Dès le surgissement au monde, à la naissance, en fonction du milieu dans lequel arrive l’enfant, en fonction de son éducation, de ses rencontres, le jugement de goût se constitue – ou pas…

L’émotion est le produit de cette éducation. Un Papou quittant sa forêt pour venir directement à Bayreuth où on lui ferait entendre L’Or du Rhin ne pourra pas compter sur sa seule émotion. Idem pour le touriste normand venu assister à un spectacle de nô au Japon. Une émotion suppose toujours la culture en amont, car elle en est le produit. Faire confiance à sa seule émotion, c’est s’assurer de n’aimer et n’apprécier que les produits les plus sommaires et les moins culturellement élaborés.

Vous déplorez que l’on n’éduque plus le regard des Français. Vous sentez-vous une vocation d’éducateur dans ce domaine-là ? Pourquoi ne pas créer une nouvelle université populaire ?Vous ne pouvez mieux dire, c’est mon projet ! Des coups bas de basse politique politicienne de droite et de gauche ont réussi à mettre par terre ce que je faisais à l’université populaire de Caen, que j’avais créée en 2002.J’ai le projet, à Chambois, dans l’Orne, c’est mon village natal, de créer une université populaire des beaux-arts dans laquelle j’enseignerai bénévolement à tous les publics, c’est le principe, une histoire des théories de l’art : comment a-t-on pensé les œuvres d’art depuis les présocratiques (car il existe une esthétique chez les présocratiques…) jusqu’à aujourd’hui ! Qui a écrit quoi sur quelles œuvres en matière d’art ? Comment penser l’art préhistorique jusqu’au notre époque : par exemple, l’emballage de l’Arc de Triomphe par Christo ! Quelques amis seront à mes côtés dans cette aventure où il sera question de musique classique, mais aussi de musique contemporaine, de gastronomie et d’œnologie, car l’une et l’autre procèdent du jugement de goût, de cinéma et de littérature, etc. La revue Front populaire m’accompagne également dans cette aventure modulable. D’abord un amphithéâtre, c’est l’essentiel, dont j’aimerais qu’il soit une maison viking, comme il en existe une reconstituée au Danemark, à Hobro. Puis, peut-être, un restaurant, un bar, une bibliothèque. Les raisons de l’art constituent la trame de ce projet : j’aimerais un film en 3D projeté à tous les publics qui permette une initiation, scolaires compris. Une salle dans laquelle mes amis artistes me prêteraient des œuvres qui seraient exposées en permanence et qui tourneraient régulièrement. Des résidences d’artistes pour des jeunes qui ne sont pas dans le circuit et qui pourraient travailler avec tous les publics pour expliquer leurs travaux que l’on exposerait et commenterait chaque année. Des initiations à l’œnologie qui suppose un jugement de goût elle aussi. De concerts expliqués de musique classique et de musique contemporaine en présence des compositeurs avec l’aide de mon ami Eric Tanguy. Etc. On verra en fonction des mécènes que je réussirai à convaincre. Je ne manque pas d’idées. J’ai 62 ans, c’est le projet de ma fin de vie.« Bon sens ne saurait mentir » est la dernière phrase de votre livre. Le bon sens est un bon critère de jugement en art ?Je crois, en effet, au bon sens, mais je crois aussi qu’il est un produit culturel ! Il n’est sûrement pas assimilable à l’instinct ou au primat d’une émotion sans formation. Disons que c’est le résultat d’une raison bien conduite – c’est la leçon de Descartes et des cartésiens… Et une raison bien conduite, c’est aussi une production culturelle – c’est celle de la philosophie !Les Raisons de l’art, de Michel Onfray (Albin Michel, 176 p., 29,90 €).

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