MEMORABILIA

Gare à la Chine! Philippe Gélie.

Par Philippe Gélie. 14 octobre 2021. LE FIGARO

LETTRE EXCLUSIVE ABONNÉS – Un regard à 360° sur la scène internationale, par Philippe Gélie.

Nous avons montré lundi 11 octobre dans Le Figaro l’importance des révélations contenues dans le rapport de l’IRSEM (le think-tank du ministère des Armées) sur «Les opérations d’influence chinoises». Mais cette somme de 646 pages, résultat d’un travail de deux ans mené par Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, contient encore une mine d’informations qui méritent d’être portées à la connaissance d’un public averti.

Gare à la Chine !

Machiavel. L’entrisme chinois, qui a d’abord profité de l’ouverture des sociétés occidentales, s’est durci à mesure qu’il était dévoilé. Pékin est passé du désir de «séduire et subjuguer» à la volonté d’«infiltrer et contraindre». Les auteurs qualifient cette évolution de «russianisation»: la Chine assume désormais son rôle d’adversaire et de perturbateur de l’ordre mondial à dominante occidentale. Elle serait ainsi dans un «moment machiavélien», substituant aux vertus de Confucius (bonté, science et courage) la maxime de Machiavel: «Il est plus sûr d’être craint que d’être aimé».

Concepts. Cette offensive ne relève pas du bricolage: elle est pensée, planifiée et mise en œuvre de façon méthodique en s’appuyant sur un corps doctrinal:

  • Le«Front uni», principe d’origine léniniste consistant à rallier toutes les forces autour du parti, à éliminer ses ennemis intérieurs ou extérieurs et à contrôler ceux qui pourraient défier son autorité.
  • Les«Trois guerres» – guerre de l’opinion publique, guerre psychologique et guerre du droit – visent à «vaincre sans combattre» en créant un environnement favorable. Cette notion est au centre de la «guerre politique» chinoise, qui veut affirmer la supériorité de son modèle (autoritaire) sur les démocraties.
  • Les «mesures actives» ou le recours aux ingérences électorales, à la déstabilisation des gouvernements étrangers, à l’érosion de la cohésion sociale, à la manipulation des réseaux sociaux, à la désinformation, au sabotage, au rapprochement avec les courants politiques extrêmes…

Arsenal. Sur ces piliers, une véritable armée d’agents est déployée au service de l’influence chinoise. Cela va du «Département du Travail de Front uni» (DTFU) et ses douze bureaux dépendant du PCC, à la «Base 311» de l’Armée populaire (APL), dédiée à l’application des «Trois guerres», en passant par une myriade d’associations d’apparence anodine – l’Association pour les contacts internationaux amicaux (CAIFC) ou l’Association pour la promotion de la culture chinoise (CAPCC) –, sans oublier les Instituts Confucius, les think-tanks ou départements d’universités financés par Pékin, etc. La Chine fait feu de tout bois, s’appuyant sur ses propres diplomates «loups guerriers» (dont Lu Shaye est un bon exemple à Paris) mais aussi sur des partis politiques radicaux à l’étranger, sur ses relais dans les «nouvelles routes de la soie» (en Europe l’Italie, la Grèce, le Portugal, la Hongrie…) et même sur des mouvements indépendantistes comme en Nouvelle-Calédonie.

Objectif. «Pénétrer lentement les sociétés adverses afin d’entraver toute velléité d’action contraire aux intérêts du PCC». Les méthodes incluent la coercition et la dépendance économiques, l’infiltration des universités, l’ingérence politique, le contrôle des médias, les manipulations de l’information, les faux comptes sur les réseaux sociaux… «La promotion du modèle chinois passe par la dégradation des autres modèles, en particulier celui des démocraties libérales, comme le font les opérations d’influence russes depuis des années», écrivent Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer. Cette stratégie s’est nettement accélérée depuis l’accession au pouvoir de Xi Jinping en 2012, et plus encore à la faveur de la crise du Covid en 2020.

Pourquoi ? Elle répond «à l’ambition hégémonique et révisionniste» du PC chinois, «révisionniste au sens où il aspire à une reconfiguration du système international selon ses normes, valeurs et institutions.» Cela explique en particulier l’entrisme de la Chine dans les institutions internationales productrices de règles et de normes, phénomène auquel nous avions déjà consacré un numéro de «Périscope»«La mondialisation n’a pas libéralisé le régime chinois, note l’IRSEM: elle a formidablement développé l’économie chinoise, donc sa puissance, sans pour autant affaiblir le Parti». Un autre rapport récent du German Marshall Fund sur «Les implications sécuritaires des investissements chinois dans les infrastructures en Europe», souligne en outre que «les plans chinois de “circulation duale” pour son économie domestique signalent une approche plus radicale d’autosuffisance pour elle-même et de dépendance pour les autres».

Le PCC tolèrerait-il que nous fassions en Chine ce qu’il fait chez nous?Charles Parton, chercheur britannique

Limites. Les Occidentaux se retrouvent donc face à un dilemme: où tracer «la frontière entre l’influence (légitime) et l’ingérence (illégitime)»,s’interrogent Charon et Jeangène Vilmer. La réponse est moins simple qu’il n’y paraît. Ils citent l’ancien premier ministre australien Malcolm Turnbull, pour qui «la ligne rouge est tracée par les activités secrètes, coercitives ou corrompues». C’est bien le minimum. Mais l’étude du GMF se demande aussi quelles installations nous devrions considérer comme stratégiques du point de vue de la défense nationale. Une équipe de 130 chercheurs ayant passé au crible 13.427 projets lancés dans le cadre des «routes de la soie» a conclu que la Chine détenait le total faramineux de 330 milliards d’euros de dettes dans 165 pays. En 2019, le Sri Lanka, incapable de rembourser, a dû lui céder pour 99 ans l’exploitation du port de Hambantota, qu’elle avait construit dans l’océan Indien.

La vraie limite politique devrait être celle de la réciprocité: «Le PCC tolèrerait-il que nous fassions en Chine ce qu’il fait chez nous?», interroge le chercheur britannique Charles Parton. Mais cette posture suppose d’être dans un face-à-face plus ou moins égalitaire, ce que la puissance et la démarche masquée de la Chine empêchent la plupart du temps.

Parades. Sans doute faudrait-il commencer par une prise de conscience. Or, selon l’ECFR, seulement 15% des Européens pensent que leur pays est en conflit avec la Chine. Les États commencent à mettre en place des procédures de «screening» des investissements chinois, mais ce n’est qu’un premier pas. Les controffensives américaine (Blue Dot Network) ou européenne aux routes de la soie doivent encore gagner en muscle. Le GMF pointe en particulier «la nécessité d’une offre de financement des investissements plus robuste» de la part des Occidentaux afin de rivaliser avec l’offre chinoise dans le monde.

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