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La question taïwanaise peut-elle déclencher la Troisième Guerre mondiale?

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Par Sébastien Falletti. LE FIGARO. 18 octobre 2021

ANALYSE – L‘Union européenne serait inexorablement rattrapée par un conflit aux lourdes répercussions géopolitiques et économiques.

Pourquoi y a-t-il une escalade des tensions?

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Début octobre, plus de 150 avions de l’Armée populaire de libération (APL) ont pénétré dans la zone aérienne de défense (ADIZ) de Taïwan (à ne pas confondre avec l’espace aérien), un nombre record, mettant en alerte les pilotes de l’île. Cette démonstration de force à l’occasion de la fête nationale chinoise, célébrant la victoire de Mao Tsé-toung en 1949, face aux troupes «nationalistes» de Tchang Kaï-chek replié à Taïwan vise à affirmer la détermination du président Xi Jinping à «réunifier» à terme l’ancienne Formose à la «mère patrie», en intimidant sa population et ses militaires. Et à mettre en garde les États-Unis et les pays européens sur les risques d’apporter leur appui à la jeune démocratie taïwanaise.

Le régime communiste considère cette île peuplée de 23 millions d’habitants comme partie intégrale du territoire chinois et rêve d’achever l’œuvre de Mao, qui préparait une invasion de l’île en 1950, avant d’être détourné de son objectif par la guerre de Corée. Mais, la présidente Tsai Ing-wen, réélue triomphalement dans les urnes en 2020 a réaffirmé la farouche volonté de résister au rouleau compresseur autoritaire, affirmant l’identité démocratique de l’île, sans pour autant franchir la ligne rouge d’une déclaration formelle d’indépendance.

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La Chine et Taïwan sont-ils deux pays différents? D’où vient le différend historique?

Cette île volcanique située à 160 km environ au large des côtes du Fujian, anciennement peuplée d’aborigènes venus de Polynésie, puis colonie portugaise et hollandaise, fut conquise par la dynastie Qing à la fin du XVIIe siècle, et resta sous son emprise deux siècles environ, avant d’être cédé au Japon en 1895. Après la défaite nipponne en 1945, son destin bascule à nouveau avec le repli à Taipei du généralissimo nationaliste Tchang Kaï-chek, défait sur le continent, qui fonde la «République de Chine» défiant celle de Mao.

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Depuis la fin de la guerre froide, Pékin et Taipei ont développé les échanges économiques, grâce à un compromis ambigu, le «Consensus de 1992», contournant la question de la souveraineté. Mais la relation s’est à nouveau tendue depuis l’arrivée du président Xi en 2013, partisan d’un nationalisme décomplexé, et l’élection de Tsai, candidate du Democratic Progressive Party (DPP), champion de l’autonomie de l’ancienne Formose. Une dérive tectonique aux résonances politiques: à mesure que le dirigeant impose une reprise en main idéologique sans merci en Chine, l’électorat taïwanais se détourne du continent, redoutant l’asservissement.

Quelle est la position de la communauté internationale?

Dans la foulée de la France du général de Gaulle, en 1960, la plupart des pays occidentaux abandonnent Taipei pour reconnaître diplomatiquement la République populaire comme seule représentante de la Chine aux Nations unies. Cependant, ils maintiennent des relations commerciales, culturelles et parfois de sécurité avec l’île.

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En 1979, les États-Unis embrassent à leur tour Pékin, et la politique «d’une seule Chine» , tout en offrant des réassurances à Taipei, promettant de la défendre en cas d’attaque, par la voix de Ronald Reagan. Devenue démocratique, Taïwan réclame une présence dans les instances internationales comme l’OMS, ou l’OMC pour sa population mais est constamment barrée par le veto de la grande Chine.

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La Chine prépare-t-elle une invasion militaire?

Le président Xi a relancé l’inquiétude des Taïwanais en évoquant une réunification «par tous les moyens» lors d’un discours en 2019, augurant d’une action militaire. La mise au pas brutale de Hongkong, a encore accentué leur défiance, plombant l’horizon du principe «un pays, deux systèmes», offrant à Tsai une réélection triomphale, et accentuant le fossé entre les deux rives du détroit.

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Alors que la perspective d’un rapprochement pacifique s’éloigne, l’APL met les bouchées doubles pour combler son retard technologique notamment en moyens amphibies, afin d’être en mesure de lancer une invasion gigantesque de l’île, qui dépasserait l’ampleur de l’opération Overlord, en Normandie. Sa flotte étant déjà plus imposante que celle de l’US Navy et équipée de missiles balistiques DF21 capables de menacer les porte-avions américains, elle pourrait passer à l’action «à partir de 2025», selon le ministre de la Défense taïwanais Chiu Kuo-cheng, qui décrit les relations les plus tendues depuis quarante ans. Les mentions répétées de Xi laissent entendre que le dirigeant souhaite régler la «question taïwanaise», durant son règne, alors qu’il se projette vers un troisième mandat sans partage en 2022.

Mais le risque d’un conflit frontal avec les États-Unis pourrait amener les stratèges chinois à temporiser, et attendre le moment opportun, notamment un président isolationniste à la Maison-Blanche, et que les opinions occidentales se détournent pleinement de ce dossier en apparence lointain. Les militaires chinois travaillent également sur des scénarios «gris», tel un blocus naval, ou une prise de gage dans le détroit, sur des îles secondaires comme Matsu ou Pratas, moins risqués, mais permettant d’agiter un trophée sur le front intérieu.https://static.lefigaro.fr/eidos-infographies/WEB_inter_202142_Taiwan_chine/html/WEB_inter_202142_Taiwan_chine.html

L’enjeu taïwanais risque-t-il de déclencher une guerre entre les États-Unis et la Chine?

«Si Taïwan est attaquée, nous allons voir un conflit majeur entre les États-Unis et la Chine, qu’il sera très difficile de contenir, avec un risque d’escalade nucléaire» juge Bonnie Glaser, du Center for Strategic and International Studies (CSIS), l’une experts les plus chevronnés du dossier, à Washington. Malgré les ventes d’armes américaines de pointe, dont des missiles et des chasseurs, l’armée taïwanaise ne pourrait tenir que quelques jours au mieux en cas d’attaque, et compte sur l’appui américain et d’autres forces, potentiellement, le Japon, l’Australie, voire des Marines européennes pour résister.

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Si aucun traité de défense mutuel ne lie Taipei et Washington, qui manie «l’ambiguïté stratégique» pour ne pas encourager une déclaration d’indépendance, l’Amérique a offert en privé ses assurances de venir à la rescousse de l’île. Déjà en 1996, Bill Clinton, avait déployé un porte-avions pour faire taire l’artillerie grondante de l’APL, qui a depuis grandement affûté son arsenal. Un scénario périlleux pouvant mener à l’escalade nucléaire que la Maison-Blanche, comme Zhongnanhai, la résidence des dirigeants du Parti, veulent éviter.

Le président Xi a réaffirmé que la «réunification pacifique» restait l’option préférée de Pékin, mais toute velléité d’indépendance à Taipei de la prochaine administration en 2024 fera l’effet d’un chiffon rouge aux allures de perte de face pour le régime nationaliste. Et la multiplication des sorties des avions de l’APL franchissant la ligne médiane du détroit comme les patrouilles de l’US Navy accroissent le risque d’un dérapage d’ici là

Pourquoi la question de Taïwan est-elle un enjeu aux dimensions planétaires?

Taïwan est la ligne de faille la plus périlleuse dans le bras de fer stratégique au long cours dans lequel sont engagées les deux premières puissances mondiales, avec pour enjeu la suprématie en Asie-Pacifique et à l’échelle planétaire. Abcès de fixation existentiel pour un régime communiste plus nationaliste que jamais, l’ancienne Formose est la clé de voûte du dispositif de la première puissance mondiale dans la région poumon de l’économie mondiale.

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Si aucun traité de défense ne lie formellement les deux alliés, une dérobade du Pentagone, mettrait à bas la crédibilité américaine aux yeux des autres pays asiatiques, de la Corée du Sud, à l’Asie du Sud-Est, précipitant la région dans l’orbite chinoise, selon un effet domino, avec de lourdes conséquences pour les intérêts économiques occidentaux, et européens. Il signerait aussi le triomphe d’un modèle autoritaire et de la force militaire sur une démocratie vibrante, signant une défaite cinglante du modèle libéral occidental. L’enjeu de Taïwan dépasse donc celui d’un territoire plus petit que les Pays-Bas, pour décider en partie de la face du XXI siècle, sur le plan géopolitique, économique, et politique.

La France et l’Europe peuvent-elles jouer un rôle?

Le Vieux Continent serait inexorablement rattrapé par un conflit aux allures de troisième guerre mondiale aux lourdes répercussions géopolitiques et économiques. Taïwan détient plus de 60 % des parts de marché des semi-conducteurs, nerf de la quatrième révolution industrielle, sous la houlette du leader mondial TSMC, et sa mise au pas bouleverserait les chaînes d’approvisionnement et la croissance planétaire.

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Pour défendre le fragile statu quo, garantissant une Asie-Pacifique ouverte, la France et l’Europe n’ont pas la carte militaire maîtresse des États-Unis, mais possèdent des leviers diplomatique et économique importants. Premier investisseur à Taïwan, à hauteur de 38 %, loin devant la Chine et les États-Unis, l’UE peut dissuader un conflit en promouvant activement l’intégration économique, culturelle de Taipei dans les instances internationales, et négocier un accord bilatéral sur les investissements, sans remettre en cause la politique «d’une seule Chine» ni s’aligner sur le dispositif militaire américain. Une ligne de crête délicate que Paris, Berlin et Bruxelles hésitent à emprunter de peur de subir l’ire de Pékin. Un test de crédibilité grandeur nature pour «l’autonomie stratégique» revendiquée par Emmanuel Macron pour exister en Indo-Pacifique

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