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Les faux attraits du nouveau monde

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FRONT POPULAIRE. 17 octobre 2021

OPINION. Vendu comme l’apogée du progrès, le nouveau monde risque fort vite d’apparaître comme une illusion : un monde dans lequel une multitude d’intermédiaires fausse notre rapport au temps et au réel.

Les faux attraits du nouveau monde

Le temps, celui qui court sur nos montres, nous entoure. Nul n’y échappe, où qu’il soit. Il est un repère universel, permettant de placer dans l’histoire de tous et de chacun chaque évènement, chaque instant vécu ou à vivre. Ceci n’a pas changé depuis les origines, et ne changera jamais.

Le nouveau et l’ancien monde qu’on nous impose comme vision

Ce qui a changé, c’est notre relation avec le temps. Celle-ci a considérablement évolué, et cette tendance ne fait que s’accentuer. On en est venu à séparer le monde en deux, comme l’aime à le faire Emmanuel Macron, en distinguant « le nouveau monde » de « l’ancien monde ». Cette distinction s’appuie sur le progrès, défini comme ce qui est nouveau ou novateur. On ne considère plus la productivité, encore moins l’épanouissement ou le bonheur et la liberté des peuples. Cette approche toute conceptuelle de nouveau et de l’ancien monde considère que la maîtrise du temps relève du progrès. On tient pour plus avancées que les autres les sociétés ayant la faculté de pouvoir accomplir davantage et plus rapidement, toujours dans cette perspective du progrès. Ceci, sans inclure dans ces réalisations la durabilité, la beauté, ou encore son accessibilité à tous. Ainsi, nos élites et adeptes de la mondialisation ne parlent plus de conservateurs et progressistes, ils ont recours à un vocabulaire plus clivant et péjoratif. Le nouveau s’oppose à l’ancien, l’ancien appartient au passé. Le temps fait irruption dans notre appartenance au monde.

Il est évident que ces deux mondes qui se font face sont virtuels. Nous ne sommes plus au XVe siècle lors de la découverte des Amériques par Christophe Colomb. Chacun d’entre nous est dans le monde. Cependant, la perception qu’il a du temps le fait basculer soit dans l’un, soit dans l’autre.

Le nouveau monde, la « start-up nation », revendique l’apport du progrès, indissociable de la mondialisation, du numérique, du digital. Mieux, il nous propose le virtuel comme représentation de la nature et de notre environnement, à travers les fenêtres de nos smartphones, de nos tablettes et écrans, à travers leur cortège d’applications et de services digitaux. En cela, il propose (ou impose, c’est selon) un autre rapport au réel, via ces intermédiaires numériques et digitaux. Cette intermédiation change notre rapport au temps. Elle abolit les heures de voyage grâce à des réunions virtuelles, ainsi que les décalages horaires, elle raccourcit notre temps d’attente pour commander un plat, ou faire ses courses. Mais le temps demeure inflexible, il s’agit bien de la perception que nous en avons qui change. Préparer un repas, réunir les parties d’un meuble à monter, se les faire livrer, tout cela prend plus de temps que celui que l’on consacre à le commander et à l’obtenir. Ceci nous entraîne dans l’exigence du rapide, de l’immédiat, et inéluctablement, dans l’oubli du réel.

L’ancien monde n’a pas d’intermédiation avec le réel, il l’est, tout simplement. Ainsi, notre rapport avec le temps est-il direct, et celui avec les choses : physique. Nous sommes ainsi confrontés aux contraintes du réel, et surtout à nos propres limites. Hormis toute considération de productivité, quelle tâche sommes-nous en mesure de réaliser aussi rapidement que le temps nécessaire pour la commander ? Par exemple, recevoir chez soi un panier de légumes nous fait oublier le temps nécessaire à leur croissance dans le sol, leur ramassage. Pour aller plus loin, répondre à une question en consultant internet sera toujours plus rapide que d’y réfléchir par soi-même ou en collectivité.

On voit bien que la satisfaction du résultat, que ce soit un repas livré, la réponse à une question, ne se fait plus en fonction de sa qualité, mais en fonction du délai pour l’obtenir. En quoi ceci est-il dommageable, lorsque cette exigence devient systématique, ou un critère de qualité ?

L’accomplissement de soi dans le temps et le réel

Premièrement, ne nous laissons pas entraîner dans cette conception de nouveau et ancien monde. Chacun de nous appartient au monde. Même s’il est plus gratifiant de s’annoncer comme nouveau plutôt qu’ancien, ce vocabulaire, on l’a vu, est utilisé délibérément pour valoriser ceux qui adhèrent à une définition toute subjective du progrès.

Deuxièmement, le temps, la confrontation directe au réel nous permet d’en apprendre sur nous même, en plus que d’acquérir du savoir et de l’expérience. On pourrait discourir longtemps sur ces aspects. Disons simplement qu’à l’image du lecteur qui parcourt toutes les pages d’un livre plutôt que de se satisfaire de son résumé, celui-ci développe des qualités de concentration, de persévérance, et de réflexion, et en apprend sur lui-même par sa confrontation avec des personnages en lesquels il se reconnaît ou non, des arguments auxquels il souscrit ou non. Il vit par ailleurs une expérience, grâce notamment à cette confrontation au réel, combinée avec le temps pour l’ancrer dans sa mémoire. On pourrait décliner cet exemple avec un randonneur qui souhaite se rendre par ses propres moyens à un endroit, plutôt que de s’y faire conduire, à un vulgus pecum comme moi qui cultive son potager…

Enfin, le temps nous rappelle notre précarité, notre fragilité d’être humain. Nous l’avions oublié, la pandémie que nous vivons nous l’a douloureusement rappelé. Avec le respect du temps, la satisfaction immédiate cède la place à la joie durable, l’immanence à la transcendance. Et si la sagesse consiste à rendre le bonheur possible, alors il est sage de respecter le temps.

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