MEMORABILIA

Alain Finkielkraut: «Ces humoristes qui se rêvent en rebelles sont le bras armé de la bien-pensance»

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Par Eugénie Bastié LE FIGARO. 18 octobre 2021

GRAND ENTRETIEN – Nous sommes entrés dans l’ère de l’après-humour: un monde où le sarcasme est mis au service de l’idéologie pour ostraciser et écraser des ennemis politiques, s’inquiète le philosophe et écrivain.


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Alain Finkielkraut est membre de l’Académie française.


En ces temps de précampagne présidentielle, le débat public se caractérise par des méthodes de plus en plus délétères, s’inquiète le philosophe et écrivain, qui déplore la violence croissante des propos dans l’espace médiatique. Le penseur s’interroge sur la légitimité de la rhétorique antifasciste employée à l’encontre d’Éric Zemmour. Philippe Muray appelait «rebellocrates» ces artistes pratiquant l’insoumission subventionnée. Aujourd’hui, ils font régner la terreur par le ricanement, de France Inter aux réseaux sociaux, constate Alain Finkielkraut.

LE FIGARO. – À quelques mois de la présidentielle, de nombreux commentateurs déplorent la «radicalité» du débat. Est-ce une inquiétude que vous partagez?

Alain FINKIELKRAUT. – Le climat qui règne dans l’espace public est de plus en plus malsain. Je déplore les anathèmes, les invectives, la violence croissante du débat. Mais je me réjouis, malgré tout, qu’on y traite de l’essentiel: dans quelle France voulons-nous vivre?

La rhétorique antifasciste est employée pour faire barrage à Éric Zemmour. Celle-ci n’est-elle pas contre-productive?

Il n’y a jamais eu, en Europe, autant d’adversaires résolus du fascisme et du nazisme que depuis l’effondrement du IIIe Reich. La très riche carrière posthume d’Adolf Hitler a fait surgir sur le Vieux Continent une multitude de résistants intrépides.

On peut et on doit même critiquer Éric Zemmour. Il faut l’interroger sur la nature de son patriotisme. Est-ce autre chose, au bout du compte, qu’une nouvelle variante de l’égoïsme sacré? Reconnaît-il une autre raison que la raison d’État? Au-delà de l’intérêt national, y a-t-il place, à ses yeux, pour la question qui détermine un sentiment moral national et que Paul Thibaud formule en ces termes: «À quoi servons-nous dans le monde? Quel est et quel peut être notre rapport à l’humanité?» Mais en le nazifiant, c’est l’inquiétude pour la continuité historique de la France qu’on identifie à la peste brune. Cette marque d’infamie ne fait que le renforcer. Avec des ennemis comme ça, il n’a même pas besoin d’amis.

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Des humoristes l’ont grimé en Hitler, un autre a souhaité faire un Bataclan avec ses supporteurs. Que vous inspire cette utilisation de l’humour? Contre ce qu’on considère comme le mal, tout est-il permis?

Celle qui lui a dessiné la moustache du Führer a aussi ajouté en rouge les deux lettres «OB» au Z de son nom. Qu’est-ce qu’on se marre!

Le 16 septembre dernier, il a été question de moi dans l’émission «humoristique» de France Inter «Par Jupiter!». À peine l’animatrice avait-elle prononcé mon nom qu’un des chroniqueurs a gloussé:«J’adore les antiquités, je suis passionné de diarrhée verbale, je suis fan de dégénérescence mentale.» Empruntée au lexique biologisant de l’ultradroite, cette dernière expression m’a fait sursauter. J’ai soudain réalisé que le rire humoristique n’était pas le tout du rire.

Antiracistes, antisexistes, hostiles à toutes les phobies, les joyeux lurons du service public sont idéologiquement impeccables (…). Leur empathie est telle qu’ils ne conçoivent pas qu’on puisse, sans être un monstre, sentir et penser autrementAlain Finkielkraut

Quelle différence faites-vous?

Qu’est-ce qui spontanément suscite l’hilarité? À cette question, Bergson répond par l’exemple d’un homme qui court dans la rue, trébuche et tombe. Il dit aussi que la difformité fait rire: «Devient comique toute difformité qu’une personne bien conformée arrive à contrefaire.» Bref, le rire est d’abord un châtiment social qui réprime impitoyablement la faiblesse, les anomalies, les excentricités, les différences. Comme l’écrit Victor Hugo dans son chef-d’œuvre L’Homme qui rit«Toutes les exécutions ne se font pas sur les échafauds et les hommes, lorsqu’ils sont réunis, qu’ils soient multitude ou assemblée, ont toujours au milieu d’eux un bourreau tout prêt: le sarcasme.»

Et n’oublions jamais que les nazis ont ri à gorge déployée du début à la fin de la solution finale. Ils riaient en coupant les barbes et les papillotes des Juifs du ghetto. À Berditchev, comme le révèle Vassili Grossman, ils se livrèrent à toutes sortes d’exécutions pour rire. Ils capturèrent par exemple quelques centaines de femmes, les menèrent au bord de la rivière, les forcèrent à se déshabiller et promirent à celles qui atteindraient l’autre rive qu’elles auraient la vie sauve. La plupart se noyèrent, celles qui réussirent furent obligées de faire sur-le-champ le trajet inverse. Les Allemands se divertissaient tandis que les malheureuses coulaient à pic les unes après les autres.

Non, décidément, l’humour n’est pas une pratique immémoriale. Cette «ivresse de la relativité des choses humaines», ce «plaisir étrange issu de la certitude qu’il n’y a pas de certitude», cet «éclair divin qui découvre le monde dans son ambiguïté morale et l’homme dans sa profonde incompétence à juger les autres», comme l’écrit Kundera, est le retournement du rire contre le rire barbare. Le rire barbare aujourd’hui prend sa revanche. L’humour cède la place à son homonyme.

Ne vous livrez-vous pas à une reductio ad hitlerum que vous déplorez par ailleurs quand elle s’applique à Éric Zemmour?

Ce serait non seulement tomber dans une facilité coupable, mais faire un contresens total que de pratiquer sur ceux qui s’arrogent aujourd’hui le nom d’humoristes la reductio ad hitlerum. Antiracistes, antisexistes, hostiles à toutes les phobies, sensibles à toutes les discriminations, éveillés à toutes les injustices, les joyeux lurons du service public sont idéologiquement impeccables. Leur cœur ne bat que pour la bonne cause. Leur empathie est telle qu’ils ne conçoivent pas qu’on puisse, sans être un monstre, sentir et penser autrement: «C’est compliqué de faire de l’humour en étant de droite. Rire des migrants, c’est chaud, quand même!» s’exclame ingénument l’un d’entre eux. Celui qu’ils appellent le «réac» s’amuse à voir des bateaux de migrants sombrer. Dans les blagues de droite, leurs oreilles aguerries entendent le rire de Berditchev. Contre une pareille engeance, tous les coups sont permis et même requis, la civilité n’est plus de mise. Quand la Bête immonde montre les dents, il faut arrêter de finasser: on a le devoir d’être grossier et même abject. Pas de pitié pour les ennemis de la pitié! C’est sous les auspices de la guerre contre la barbarie que renaît le rire barbare.

Les humoristes d’après (et d’avant) l’humour se drapent dans la tragédie de Charlie Hebdo pour se soustraire à toute critique. C’est une usurpation. Bien loin d’être des rebelles ou des hérétiques, ils font, avec leurs sarcasmes ciblés, la chasse aux déviantsAlain Finkielkraut

Vous avez défendu les caricatures de Charlie Hebdo… N’a-t-on pas le droit aussi de vous caricaturer?

Dans la lignée de Voltaire, les dessinateurs de Charlie luttaient contre le fanatisme avec les armes du rire. Ils l’ont payé de leur vie. «C’est dur d’être aimé par des cons», faisait dire Cabu à Mahomet. Visiblement, les cons n’ont pas apprécié. Les humoristes d’après (et d’avant) l’humour se drapent dans la tragédie du 7 janvier pour se soustraire à toute critique. C’est une usurpation. Bien loin d’être des rebelles ou des hérétiques, ils font, avec leurs sarcasmes ciblés, la chasse aux déviants. Ces prétendus insolents sont le bras armé de la bien-pensance. Ils se flattent, en frappant fort, de transgresser la norme alors même qu’ils punissent férocement toute transgression.

Vous vous souvenez peut-être de la chanson entonnée sur les ondes par le désopilant Frédéric Fromet: «Jésus, Jésus, Jésus est pédé / Membre de la LGBT / Du haut de la croix / Pourquoi l’avoir cloué / Pourquoi ne pas l’avoir enculé?» Les protestations ayant fusé de toute part, Frédéric Fromet a dû présenter ses excuses: «Ce sketch, je le regrette profondément. Je suis surtout très ennuyé que les associations LGBT se soient senties offensées par le mot pédé. J’essaie de l’oublier.» Peu lui importe que les catholiques aient pu souffrir dans leur foi: il est, à l’image de la radio qui l’emploie, progressiste. Et qu’est-ce que le progressisme aujourd’hui? C’est le partage du monde entre vivants de plein droit et scandales vivants. Ces catholiques qui, à l’heure de la PMA pour toutes, osent invoquer la loi naturelle pour dire qu’un enfant a besoin d’un père ou d’une mère appartiennent bien évidemment à la deuxième catégorie. On ne va pas demander pardon à des gens qui ont le toupet d’encombrer la terre après leur date de péremption. OK catho! Va mourir!

Je ne suis pas catholique, mais mon corps est vieux. Ma pensée est rance. Mon cerveau est cramé (aux dernières nouvelles, obligeamment fournies par les rigolos du service public, il me «coule du nez» tellement je suis décrépit). Bref, je n’ai plus rien à faire parmi les hommes. Ma place est au cimetière.

N’avez-vous pas cependant le sentiment que ces humoristes de gauche que vous critiquez sont devenus résiduels? La bien-pensance progressiste n’a plus l’hégémonie qu’elle avait pu avoir il y a une dizaine d’années…

Résiduels, vraiment? Si tel était le cas, la directrice de la chaîne où ils officient n’affirmerait pas fièrement dans M – le magazine de la radicalité et de la Fashion Week publié chaque vendredi par Le Monde – que leur émission «constitue, par son ton, un des marqueurs de France Inter». Et, en réponse aux académiciens qui s’inquiétaient du «péril mortel» que l’écriture inclusive faisait courir à la langue, la préposée au rire sur l’antenne d’Europe 1 ne se serait pas esclaffée : «Le seul péril mortel à l’Académie, c’est la prostate de ses membres.» À l’ère de la jeunesse triomphante, les vieux sont grotesques, jusque dans les maux qui les accablent. Que dire enfin de cette blague qui a enflammé les réseaux sociaux: «Si j’avais une machine à voyager dans le temps, je m’amuserais à louer la salle du Bataclan pour la soirée du 13 Novembre et j’y organiserais une rencontre entre Éric Zemmour et son public» ? Ce comique n’appartient pas à la bande de «Par Jupiter!». Mais, lui aussi, il se dit de gauche. Nous sommes, encore une fois, aux antipodes de Charlie. Les nouveaux plaisantins ne défient pas la Terreur, ils l’incarnent.

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Le débat politique se caractérise aussi par la lutte contre la désinformation et la culture du «fact checking». Le gouvernement vient même de lancer une commission «Lumières aux temps du numérique» pour lutter contre le complotisme. Que vous inspirent de telles initiatives?

Le président de cette commission a, chiffres à l’appui, qualifié de «mythe médiatique» la vague de suicides au moment de la crise de France Télécom. C’est l’une des plus belles fake news de la décennie! Les Lumières ont de drôles de représentants. Mais il n’y a pas seulement les fausses nouvelles que traque sans relâche la presse vigilante, il y a aussi la sélection de l’information par la vigilance elle-même. Quand vous êtes convaincu que sévit en France un racisme structurel et que la domination masculine bat son plein, vous êtes tenté d’écarter les faits qui perturbent votre système et dont la révélation risque de fortifier les oppresseurs en abîmant l’image de leurs victimes. Ainsi sont passés sous silence ou minorés dans les journaux les plus soucieux du vivre-ensemble la banalisation des violences anti-policières, l’existence de zones de non-France en France, la percée de l’islamo-gauchisme à l’université ou encore les violences conjugales dans les couples non hétérosexuels. Les déconstructeurs les plus performants de fake news et de vérités alternatives pratiquent eux-mêmes le «no news» pour ne pas attiser les braises. Cette «cancel culture» fait le bonheur d’Éric Zemmour: il prospère sur l’étouffement du vrai par des médias réputés pour leur rigueur.

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