MEMORABILIA

Taïwan: l’Amérique est-elle encore capable de défendre «l’île rebelle» face à la Chine?

Réservé aux abonnés

Par Maurin Picard. LE FIGARO. 18 octobre 2021

DÉCRYPTAGE – Au cœur du Pentagone, un immense kriegspiel est censé prédire le véritable affrontement que redoutent les stratèges. Depuis qu’il existe, les chances de victoire américaine sont allées s’amenuisant.

L’invasion de Taïwan se joue chaque année dans le plus grand secret, au cœur du Pentagone: forces «bleues» américaines contre forces «rouges» chinoises, pour un immense kriegspiel censé prédire le véritable affrontement que redoutent les stratèges. Or, depuis que ce kriegspiel existe, les chances de victoire américaine sont allées s’amenuisant. En 2018, un des «gourous» de ces simulations suggérait aux généraux de faire cesser l’exercice, chaque scénario aboutissant à une victoire inéluctable de l’adversaire et ne présentant plus guère d’intérêt intellectuel, vu le déséquilibre insoluble entre belligérants.

Vu d’ailleursNewsletter

Le samedi

Le meilleur du journalisme européen, sélectionné et traduit par Édouard de Mareschal.S’INSCRIRE

À LIRE AUSSITaïwan, épicentre des tensions militaires entre la Chine et les États-Unis

Le constat ne s’est pas arrangé depuis. «La question n’est plus de savoir si on perd, mais à quelle vitesse on va perdre, résume le général Clinton Hinote, de l’US Air Force. Nous savons ce qui va se passer, désormais. Et si l’armée américaine ne change pas de cap, nous allons perdre très rapidement. Dans ce cas, un président américain se verrait présenter un quasi-fait accompli.» On imagine le premier briefing de Joe Biden sur la question le 20 janvier 2021 lors de son entrée à la Maison-Blanche, et son humeur massacrante à l’issue.

L’Amérique peut-elle dans ces conditions prétendre protéger efficacement l’île nationaliste, ou bien celle-ci est-elle la Pologne de son temps, un territoire allié mais trop lointain comme le fut Varsovie pour Londres et Paris en 1939, sauf à déclencher une conflagration planétaire?

Ce spectre d’Armageddon constitue paradoxalement peut-être la seule planche de salut dont dispose encore une Amérique stratégiquement battue sur le papier, avant même le premier tir de missile dans le détroit, la première botte de fusilier marin chinois sur les plages insulaires.

Puisque la Chine, pour parvenir à ses fins, serait obligée de déployer un déluge de feu préalable contre toutes les bases américaines de la zone Asie-Pacifique, ouvrant ainsi le bal de la Troisième Guerre mondiale, peut-être des garde-fous sont-ils encore activables.

Dépasser les archaïsmes

«Nous avons oublié l’art de la dissuasion, relèvent Bryan Clark et Dan Patt, du Hudson Center for Defense Concepts and Technology. Le Pentagone doit rechercher une approche plus sophistiquée que le simple fait de menacer d’étendre une zone d’interdiction (autour de Taïwan) ou de représailles. Il faut faire monter le prix d’une agression éventuelle, en réduire les bénéfices potentiels, prévenir en amont des répercussions économiques, politiques et militaires.»

Ce qui nécessite de hâter l’effort diplomatique visant à isoler la Chine vis-à-vis de tous ses interlocuteurs régionaux et mondiaux, et surtout penser en termes de cyberdissuasion, la nouvelle arme du futur, en maintenant un «engagement permanent», sorte de guerre souterraine pour rendre l’invasion de Taïwan «indésirable aux yeux du pouvoir chinois».

Sur un plan militaire, la suprématie chinoise annoncée peut encore être contestée. Mais elle implique un changement de paradigme urgentissime au Pentagone. Une poignée d’experts, de généraux, de hauts fonctionnaires ont pris la mesure du désastre annoncé en haute mer et son corollaire, la reddition de Taïwan, mais nombre d’officiers supérieurs peinent à en tirer les conséquences, continuant à penser en termes de chars lourds et destroyers disponibles. Une guerre en retard.

Pour dépasser ces archaïsmes, les suggestions se multiplient en coulisses. La dernière, soumise par les experts de Rand Corporation, consisterait à neutraliser sans délai une flotte d’invasion chinoise détectée par des satellites espions. Une flotte qu’il s’agirait alors de détruire, dans un très court laps de temps.

Pour ce faire, Thomas Hamilton et David Ochmanek préconisent de déployer, via des sites mobiles et aussi dispersés que possible, une nuée de drones de reconnaissance et d’acquisition de cibles, qui viendrait «trianguler» les navires ennemis et orienter sur eux une vague de missiles d’une précision dévastatrice. «La finalité d’un tel maillage de cibles serait de guider les missiles droit sur des navires bien identifiés, et si c’est un grand navire, de les diriger droit vers la salle des machines», explique Thomas Hamilton.

À LIRE AUSSILa question taïwanaise peut-elle déclencher la Troisième Guerre mondiale?

Cette flotte de drones présente un autre avantage, celui de constituer une solution low cost, à condition de s’y prendre à l’avance et d’en activer rapidement la production de plusieurs milliers d’exemplaires, sous la forme d’une version allégée du (très lourd) drone XQ-58 Valkyrie, que les auteurs surnomment «kitten» (chaton) et chiffrent à 300.000 dollars l’unité. Le salut de Taïwan est peut-être à ce prix.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :