MEMORABILIA

Écriture féminine, disent-elles…

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Polémique en Espagne: l’écrivaine était en réalité… trois hommes!

Jean-Paul Brighelli – 20 octobre 2021 CAUSEUR

Écriture féminine, disent-elles…
La Reine Letizia (à droite) et le Roi Felipe (à gauche) remettent le prix Planeta aux écrivains Jorge Diaz, Augustin Martinez et Antonio Mercero, Barcelone, 16 octobre 2021. C’est le prix littéraire le mieux pourvu du monde, avec 1 000 000 euros © PPE/SIPA Numéro de reportage : 01043981_000004

Derrière le pseudonyme de Carmen Mola se cachaient trois écrivains espagnols de sexe masculin. La supercherie a été révélée lors de la remise du prix littéraire le mieux doté du monde, ce qui a suscité des grincements de dents…


Beatriz Gimeno n’est pas contente. La militante espagnole des LGBT et élue de Podemos a stigmatisé la supercherie de trois comparses, Jorge Diaz, Agustin Martinez et Antonio Mercero, qui sous le pseudonyme de Carmen Mola ont publié ces dernières années des romans policiers à succès. Tant et si bien qu’on a décerné à la mystérieuse rédactrice, qui ne donnait jamais d’interview publiques, le prestigieux prix Planeta — 1 million d’euros quand même — qui fut l’occasion pour les trois compères de révéler que ces chefs d’œuvre de l’écriture féminine étaient rédigés par trois hommes. Fatalitas !

Un artifice éditorial, à une époque où 80% des lecteurs sont des lectrices ? Ou simplement un jeu pour unifier trois voix mâles sans qu’aucune ne prenne de prépondérance…

Ce n’est pas la première supercherie littéraire. En 1825 une comédienne espagnole, Clara Gazul, publie neuf pièces de théâtre, dont six sont traduites en français par un certain Joseph Lestrange — l’un des pseudonymes de Mérimée, qui berna un certain temps la bonne société toute prête à vanter les mérites de cette nouvelle étoile féminine des Lettres ibériques. Delécluze fit le portrait de ladite Clara, dont on apprit, à la première édition, qu’elle était « de sang mauresque et arrière-petite-fille du tendre Maure Gazul, si fameux dans les vieilles romances espagnoles ». Et Stendhal interpelle souvent Mérimée, dans ses lettres, d’un affectueux et ironique « ma chère Clara »…

Et pourtant les lecteurs, à l’époque, étaient plus souvent des hommes que des femmes.

Et plus près de nous…

En 1996, j’écrivis un roman érotique dont je constatai, quand il fut fini, et à ma grande consternation, qu’il n’avait pas de dynamique interne. Tout retombait à plat. Le matériau pourtant me paraissait intéressant, mais quelque chose dysfonctionnait. En vingt-quatre heures, je réécrivis à la première personne et au féminin une histoire initialement rédigée à la troisième personne. Et je priai une amie — par ailleurs héroïne de cette histoire abominable — de bien vouloir l’assumer, en échange de 50% des droits.

Nous bernâmes déjà l’éditeur, Franck Spengler, qui crut dur comme fer que « Florence Dugas » était l’auteur de cette bleuette, et de celles qui suivirent. Jusqu’à ce que nous choisissions de le lui révéler — sans rien dire à l’extérieur des Editions Blanche. Le livre marcha fort bien, et je reçus un courrier considérable me félicitant d’avoir enfin si bien rendu l’approche féminine de la sexualité et du masochisme… En tout cas, Thierry Ardisson, qui l’invita à lire un fragment de son œuvre, en bavait de désir et d’excitation — devant elle ou devant le texte, allez savoir…https://www.youtube.com/embed/fTxqMKE4rec?feature=oembed

Le pseudonyme de sexe inversé est fort ancien. Aurore Dupin se rebaptisa George Sand, Marie D’Agoult devint Daniel Stern, Mary Ann signa George Elliot, Elsa Triolet prétendait être un certain Laurent Daniel, J.K. Rowling signe « Robert Galbraith » ses romans policiers — et Jeanne Loviton, maîtresse de Valéry / Malaparte / Giraudoux / Robert Denoël et Yvonne Dornès, était Jean Voilier. Pour se couvrir, pour des raisons commerciales, parce qu’elles se sentaient au fond transgenre — comme on ne disait pas alors — et exprimaient leur part de masculinité — que sais-je… Il n’est pas exclu qu’en publiant Dolorosa sororl’Evangile d’ErosPost Scriptum et quelques nouvelles sous le pseudonyme de Florence Dugas, j’aie exprimé moi-même quelque ambiguïté… J’ai d’ailleurs aussi pratiqué le pseudo masculin — parfois pour de simples raisons de confidentialité.

Il n’existe pas une écriture « féminine » — ni une écriture « masculine ». À moins de confondre style et thèmes : la pêche à l’espadon, c’est mâle, c’est Hemingway, et le sexe, ce serait femelle, c’est Florence Dugas ? Balivernes. Un roman est bien écrit ou mal écrit, et c’est tout. On n’écrit pas avec sa bite, ni avec son vagin — mais avec un cerveau, dont les caractéristiques sexuées ne s’expriment pas dans le langage.

Il en est de même au cinéma : voilà déjà une bonne trentaine d’années que l’on nous fatigue avec des festivals de « films de femmes » — comme si c’était une garantie de qualité. Imaginez-vous un festival de « films d’hommes » ? Et un festival de « bons films », ce ne serait pas mieux ? Duras filme comme un camion, Chantal Ackerman comme une serpillère, mais Leni Riefenstahl est un génie. John Huston ou Jean Renoir sont de grands artistes — mais Xavier Giannoli est un tâcheron. C’est un fait. Jane Austen, les sœurs Brontë, Colette ou Simone de Beauvoir n’ont pas pris de pseudo masculin — et leurs œuvres sont des chefs d’œuvre — que vous les aimiez ou non. Et alors ?

D’où l’imbécillité de la « parité ». Que nous ayons un gouvernement majoritairement, voire exclusivement féminin ne me choquerait pas, si les personnalités (mot épicène !) qui le composent ont les talents requis pour la conduite d’un État. Je connais peu de chefs de gouvernement dans l’Histoire qui aient été à la hauteur d’Elisabeth Ière ou de Christine de Suède. Platon affirmait il y a 25 siècles que Sapho était le meilleur poète de Grèce — et dire « poétesse » (a fortiori « autrice », voire « auteure » — sommet du barbarisme) est une reductio ad vaginam dont les vraies femmes de Lettres devraient s’offusquer. Demandez donc son avis à Elisabeth Badinter.

Quant aux femmes politiques qui exigent qu’on les appelle « madame la ministre » ou « madame la présidente », les enseignantes qui se veulent « professeures » ou « maîtresses de conférence », ce sont de pauvres crétines — et je n’y peux rien.


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