MEMORABILIA

EXCLUSIF. « Avec la cancel culture, les Monty Python ne pourraient plus travailler »

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Figure de la mythique troupe britannique, le réalisateur Terry Gilliam se confie à l’occasion de la réédition en vidéo de sa fable humaniste « The Fisher King ».

Robin Williams, dans The Fisher King de Terry Gilliam.
Robin Williams, dans The Fisher King de Terry Gilliam.© © 1991 TriStar Pictures Inc. Tous droits réservés.

Par Marc Godin. Publié le 19/10/2021 LE POINT

C’est le cinéaste de l’imaginaire débridé, mais aussi de tous les excès. Il nous a fait hurler de rire avec la légendaire trilogie Sacré Graal (1975), La Vie de Brian (1979) et Le Sens de la vie (1983), comédies cultes de la troupe britannique des Monty Python, coréalisées ou seulement écrites (pour la seconde) avec son compère le défunt Terry Jones. Seul Américain au sein de cette bande de zinzins, Terry Gilliam a ensuite décliné son univers fou et poétique en solo dans des œuvres majeures et visionnaires, telles que Brazil (1985)Les Aventures du baron de Münchhausen (1988), ou The Fisher King (1991), avant de ravager le box-office américain avec le plus classique thriller d’anticipation apocalyptique L’Armée des 12 singes, avec Bruce Willis. Foisonnante et rocambolesque, sa carrière fut régulièrement marquée par des tournages chaotiques, atomisant leur enveloppe et conflictuels avec ses producteurs.

Pamphlet à la fois drôle et effrayant entre Kafka et Orwell, dans lequel un employé se rebelle contre le système et la hiérarchie, Brazil sera handicapé par des problèmes de financement et le producteur Sid Sheinberg va retarder sa sortie, exigeant un remontage complet. Les galères s’enchaîneront ensuite d’un film à l’autre : le budget des Aventures du baron de Münchhausen passe de 20 à plus 40 millions de dollars ; Don Quichotte voit son tournage annulé en 1999 à cause (entre autres soucis) d’une hernie de son acteur principal Jean Rochefort ; Les Frères Grimm est plombé par les affrontements de Gilliam avec Harvey Weinstein ; et sur L’Imaginarium du docteur Parnassus, Heath Ledger, la star du récit, décède au beau milieu du tournage. On appelle ça la poisse…https://www.youtube.com/embed/RcCwp_FVhFo?info=1

Exception dans ce fleuve intranquille : The Fisher King – le roi pêcheur, son œuvre la plus apaisée, ou l’histoire d’un animateur radio (Jeff Bridges) cynique et arrogant, brisé par un drame. Un soir, il est sauvé d’une agression grâce à une bande de clochards dirigée par Parry (Robin Williams). Ancien prof, Parry a sombré dans la folie. Il est obsédé par le Graal et vit dans un monde peuplé de chevaliers menaçants. Liés par une tragédie, les deux hommes vont se rapprocher… Une rare expérience heureuse pour Gilliam, qui se souvient aujourd’hui avec tendresse du tournage avec le regretté Robin Williams. Alors que cette fable sur l’amour et l’amitié est rééditée en DVD/Blu-ray, ce 20 octobre, dans une très belle copie restaurée (et des bonus passionnants, dont un entretien de Gilliam avec son ami Albert Dupontel et un livret de 50 pages), le cinéaste, qui fêtera ses 81 ans le mois prochain, accorde une interview exclusive au Point Pop depuis sa maison londonienne.

Son amitié avec Williams, ses souvenirs de l’incroyable tournage du film à New York, son admiration pour Albert Dupontel, les projets faramineux qu’il a pourtant refusé (Forrest Gump, Braveheart…) et ceux qu’il n’a pu monter, son procès en cours avec son producteur de L’Homme qui tua Don Quichotte, sa détestation de la cancel culture et ses actuels ravages sur la liberté de création, sa foi dans l’avenir du cinéma… : Terry Gilliam se livre sans filtre au gré d’un entretien ponctué régulièrement de son rire dément si caractéristique, quelque part entre le sale gosse et le maniaque déjanté. Une vraie bouffée d’oxygène : longue vie au roi !

Le Point Pop : Quelle est la genèse de The Fisher King ?

Terry Gilliam :J’étais profondément déprimé après Les Aventures du baron de Münchhausen. Le film était formidable, mais le tournage avait été terrible. J’avais envie d’un film sans effets spéciaux, avec de vrais personnages, et j’attendais le scénario de La Famille Addams. Quand mon agent m’a enfin envoyé le script, il l’a accompagné de celui de The Fisher King. J’ai lu celui de La Famille Addams et je me suis dit « Oh, oh, ce n’est pas pour moi ! » Et j’ai jeté un œil sur le second que j’ai trouvé brillamment écrit. Les personnages étaient géniaux, les dialogues parfaits, bref, j’aimais tout ! J’ai fait savoir que j’étais intéressé, les producteurs étaient OK, mais c’étaient des producteurs de Hollywood et le projet d’un studio hollywoodien, bref, tout ce que je ne voulais pas faire et que j’avais dit que je ne ferais jamais. Mais j’adore briser les règles, surtout celles que je m’impose. Je me suis donc jeté dans la gueule du loup pour voir ce que cela faisait. Et ce fut mon film le plus facile à réaliser.

Est-il vrai que le script circulait depuis pas mal de temps et qu’il avait même été proposé à James Cameron, qui a préféré réaliser Terminator 2 ?

Je n’en sais rien. Plusieurs metteurs en scène ont été approchés. Mais j’avais un atout que les autres n’avaient pas : Robin Williams était mon ami. Et le studio voulait désespérément Robin. J’étais l’appât, l’asticot sur l’hameçon ! (rires) C’était le premier scénario de Richard LaGravenese (qui a ensuite écrit Sur la route de MadisonL’Homme qui murmurait aux oreilles des chevaux, NDLR). Le script était simplement fantastique, mais le traitement que j’ai lu n’était pas la version originale, Richard avait dû le réécrire pour passer dans les mailles du système hollywoodien. Il y avait même une séquence ridicule : la quête du Graal se faisait en roller skate. Je l’ai dit à Richard : « Pourquoi as-tu écrit cette scène débile ? » Et il m’a assuré que c’était une demande du studio, qui voulait faire un film de cambriolage en roller. Vraiment de la merde, quoi ! (rires) J’ai demandé à lire la première version de son script, avant qu’un producteur hollywoodien n’y mette ses gros doigts, et c’est le film que j’ai tourné.

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Comment aviez-vous rencontré Robin Williams ?

Sur l’émission Saturday Night Live. On s’est très vite entendus comme larrons en foire. Sur Münchhausen, j’ai eu de nombreux problèmes d’argent et Sean Connery a abandonné le projet. Il devait jouer le roi de la Lune dans des scènes avec 2 000 figurants. Eric Idle (membre de Monty Python, NDLR) était un ami proche de Robin et il a suggéré qu’il incarne le roi de la Lune. J’ai donc tout remplacé – Connery et les figurants – par Robin Williams tout seul, ce qui nous a fait gagner pas mal d’argent (rires). Robin a naturellement accepté, et nous nous sommes vraiment marrés. Dès que nous étions ensemble, cela faisait des étincelles.

Robin Williams et Jeff Bridges dans The Fisher King© © 1991 TriStar Pictures Inc. Tous droits réservés.

Robin Williams est la personne avec l’esprit le plus dingue que j’aie jamais rencontréeTerry Gilliam

Comme sur The Fisher King ?

Sur le plateau, c’était génial d’être à ses côtés. J’ai eu la révélation de Jeff Bridges en avion, vers L.A., en visionnant Susie et les Baker Boys (le studio avait envisagé un temps Bruce Willis, puis Kevin Kline, NDLR). Je me suis dit : « Bon Dieu, laissez-moi descendre de cet avion, il me faut Jeff Bridges. » Il a été l’ancre qui nous faisait garder les pieds sur terre à Robin et moi. Quand j’étais dans la même pièce que Robin, nous faisions les idiots tout le temps, et Jeff, avec sa puissance de jeu et son autorité naturelle, nous calmait un peu.

Est-ce qu’il improvisait beaucoup ?

Il ne pouvait s’empêcher d’improviser, c’est la personne avec l’esprit le plus dingue que j’aie jamais rencontrée. Il inventait tout le temps des trucs, des répliques, des situations. Il voulait toujours faire plus, car il sentait qu’il avait une sorte de responsabilité envers ses fans, pensant qu’ils voudraient qu’il fasse du Robin Williams. Au contraire, il devait jouer un personnage, un vrai personnage, rien à voir avec son numéro de stand-up habituel. Robin était une boule d’énergie, et tous les jours du tournage, je le laissais improviser, faire son numéro sur une ou deux prises. C’était absolument génial, mais cela n’avait rien à voir avec le film. Puis je lui disais : « Et maintenant, on revient au script, Robin. »https://www.youtube.com/embed/CzmhUxBCJp0?info=1

Comment s’est passée la scène où il est nu dans Central Park ?

C’était génial. Pour n’importe qui, cela aurait été pour le moins étrange de tourner à poil dans Central Park, avec la centaine de techniciens de l’équipe. Robin a juste dit : « Rien à battre, on y va ! » Il a impulsé toute son énergie dans cette scène.

Un mot sur la merveilleuse scène de bal dans Grand Central Station ?

The Fisher King est vraiment le film de Richard LaGravenese. J’ai donc voulu qu’il soit tous les jours sur le plateau à mes côtés. C’était son idée, et je ne voulais pas en faire un film de Terry Gilliam. Je me devais d’être fidèle à son scénario. La scène à Grand Central Station était complètement différente dans le script. Sur place, j’ai été émerveillé par l’énergie des gens à l’heure de pointe, qui bougeaient dans tous les sens. Et j’ai dit aux producteurs : « Ne serait-il pas merveilleux que toutes ces personnes se regardent, tombent amoureuses et se mettent à danser ? » Les producteurs ont adoré, mais j’ai dit qu’on ne le ferait pas, que c’était le film de Richard. Ils m’ont supplié, et c’est ma seule intervention sur le script de Richard. Cela n’a pas coûté beaucoup plus cher, on a tourné dans le laps de temps prévu, de 23 heures à 5 heures du matin, mais avec plus de figurants, qui ne savaient pas danser la valse… On les a fait répéter et répéter encore, et on a commencé à trois heures du mat. À cinq heures, nous devions avoir quitté Grand Central. Les premiers usagers ont commencé à débarquer dans la gare pour prendre leurs trains, et nous avons continué à mettre des plans en boîte. Dans la scène finale, vous avez donc des passagers dans le cadre. Bon, c’est donc un film de Richard LaGravenese et de Terry Gilliam (énorme rire).

La mythique gare de Grand Central, terrain d’une des scènes les plus mémorables de The Fisher King.© © 1991 TriStar Pictures Inc. Tous droits réservés.

Paulo Branco est une personne maléfique, comme un enfant avec un ego surdimensionné.Terry Gilliam

Dans les bonus du film, vous êtes interviewé par votre ami Albert Dupontel.

C’est le meilleur cinéaste français du moment. J’adore ses films, et il me demande tout le temps d’y participer. Depuis Bernie, je suis accro comme un junkie aux films d’Albert. Il est malin, intelligent, il a un grand cœur et il dit des choses importantes sur notre société. Et il est incroyablement drôle. J’adore son dernier film, Adieu les cons, qui doit sortir en Angleterre. Je sais qu’il aimerait tourner à l’étranger, mais il n’aura jamais autant de liberté qu’en France, où il a du succès.

Vous avez passé trente ans de votre vie à essayer de monter au cinéma votre Don Quichotte, initialement prévu avec Johnny Depp et Jean Rochefort, puis abandonné et finalement ressucité et sorti en 2018 avec un nouveau casting (L’Homme qui tua Don Quichotte, avec Adam Driver). Avec le recul, êtes-vous satisfait du film ?

Il a mûri avec le temps, en même temps que moi sans doute. La distribution a été catastrophique et il y a toujours ce problème juridique (en 2016, Gilliam décidait de mettre fin à sa collaboration avec le producteur portugais Paulo Branco, estimant que ce dernier ne lui laissait pas suffisamment de liberté, NDLR). Le 9 novembre prochain, nous aurons le jugement en appel de la cour de Versailles. Paulo Branco n’a pas été le producteur du film et les procès se multiplient. Je pense que j’aime le film, j’ai rencontré plein de spectateurs qui l’adorent, mais ma vision est obscurcie par ces problèmes juridiques. Branco est une personne maléfique, comme un enfant avec un ego surdimensionné. C’est pathétique !

À LIRE AUSSITout savoir sur l’imbroglio cannois autour du Don Quichotte de Terry Gilliam

Au fil des années, vous avez refusé de tourner Qui veut la peau de Roger RabbitForrest GumpAlien, la résurrectionBraveheartTroie

(Il explose de rire une nouvelle fois.) C’est vrai pour certains. Je ne me souviens plus pour Roger Rabbit, mais je suis sûr d’avoir refusé Forrest GumpThe Truman ShowBraveheart, car, à l’époque, je travaillais à l’adaptation du Conte des deux cités, d’après Charles Dickens. J’ai rencontré Mel Gibson, que j’ai adoré, mais je n’avais pas envie de faire un nouveau film médiéval. Et Mel a fait un super job.

Vous aviez également un projet d’adaptation de The Watchmen ?

J’ai écrit un script, le film aurait duré 2 h 30. Ce n’était pas aussi bon que la BD d’Alan Moore, mais probablement mieux que le long-métrage de Zack Snyder ! Le timing n’était pas le bon, et nous n’avons jamais réussi à obtenir le financement. Joel Silver était sur le coup, mais il venait de faire un gros flop, Le Dernier Samaritain. Il n’était pas bankable, je n’étais pas bankable, et donc nous avons abandonné…

La cancel culture est encore pire quand elle s’attaque à l’HistoireTerry Gilliam

Et ce projet d’après une idée de Stanley Kubrick, Lunatic at Large ?

Les producteurs n’ont pas trouvé l’argent ! C’est une idée de Stanley Kubrick qui remonte aux années 1950. L’écrivain de polars Jim Thompson a écrit un premier traitement. Des producteurs ont essayé de monter ce film en 2013, avec Sam Rockwell et Scarlett Johansson. Puis ils m’ont contacté en 2019 pour le faire ce Lunatic at Large, avec Benicio del Toro, Matthias Schoenaerts et Lily-Rose Depp, un vrai film noir. J’ai travaillé plus d’un an, et les producteurs n’ont pas trouvé les 20 millions du budget…

Terry Gilliam en novembre 2019, lors du Festival international du film du Caire© KHALED DESOUKI / AFP

Vous avez déclaré vouloir réaliser encore un film avant de mourir…

… ou deux, ce serait encore mieux (rires). Mais avec le Covid, la situation est compliquée. Et mes idées « inappropriées » ne correspondent plus vraiment à ce monde politiquement correct dans lequel nous vivons désormais. Et je ne peux écrire de séries, car j’aime bien le format cinéma de deux heures.

À propos de politiquement correct, quel regard portez-vous aujourd’hui sur la fameuse cancel culture ?

C’est absurde, nous sommes désormais sous le règne des néo-calvinistes, des gens étroits d’esprit et sans humour. Ces personnes ne voient que par leur façon de penser le monde, tandis que tous les autres ont tort. Vous avez vu ce qui se passe à propos du one-man-show de David Chappelle ? (dans The Closer, diffusé sur Netflix, l’humoriste balance des blagues jugées transphobes et homophobes. Énorme scandale et des employés de Netflix appellent à la grève, envisagent de démissionner, NDLR). Le show est brillant, tellement drôle, comment peut-on réagir de la sorte, ils ne peuvent même plus accepter une bonne plaisanterie. Chappelle raconte des BLAGUES ! Ma femme me dit de me taire, que je vais avoir des problèmes… Je suis certain que les Monty Python ne pourraient plus travailler à la BBC de nos jours ! C’est ridicule. La cancel culture est encore pire quand elle s’attaque à l’Histoire. Vous voulez démonter la statue du confédéré Robert E. Lee ? Eh bien, il va falloir aussi déboulonner celles de George Washington et de Thomas Jefferson, qui avaient des esclaves.

Alors que les plateformes multiplient les abonnés, croyez-vous toujours au cinéma ?

Plus que jamais. Le nouveau James Bond vient de sortir en Angleterre, et c’est un triomphe. Je crois que les gens ont besoin de se retrouver, d’être ensemble dans une salle de cinéma et vibrer. Je viens de voir Dune et le 007, ce sont des films qui ont été conçus pour le grand écran. Il faut retourner dans les salles.

The Fisher King : une nouvelle édition DVD/Blu-ray du film en version restaurée.© Wild Side

The Fisher King de Terry Gilliam (2 h 12). Blu-ray + DVD + Livret de 50 pages écrit par Frédéric Albert Lévy. Sortie le 20 octobre chez Wild Side Editions. Prix public indicatif : 29,99 €.

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