MEMORABILIA

Dans les rues de Cologne, le chant du muezzin sème le trouble

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Par Pierre Avril 20 octobre 2021. LE FIGARO

La Mosquée centrale de Cologne avec ses deux minarets de 55 mètres. Êrik Lattwein/picture alliance / Zoonar

REPORTAGE – La mairie a autorisé les mosquées de la ville à lancer l’appel à la prière le vendredi, une initiative qui divise.

Envoyé spécial à Cologne

C’est le son lointain et familier des cloches qu’on surprend en se promenant dans le paisible quartier d’Ehrenfeld, probablement celles de l’église baptiste de la Stuppstrasse, toute proche. À ce tintement métallique et rituel, pourrait bientôt se superposer, chaque vendredi, entre midi et 15 heures, l’appel du muezzin à la prière, diffusé par la Mosquée centrale établie à deux pas.

Le même régime est censé s’appliquer à la quinzaine de mosquées que compte la cité rhénane. Ainsi en a décidé Henriette Reker, la maire sans étiquette de la quatrième ville d’Allemagne, au motif que dans une ville aussi diverse que Cologne, les signaux de reconnaissance des deux religions du Livre, chrétienne et musulmane, s’équivaudraient. «Je suis heureuse que nous prenions en compte les intérêts religieux justifiés des nombreux musulmans de notre ville cosmopolite, et que nous nous engagions en faveur de la liberté confessionnelle protégée par la Constitution», a déclaré l’édile le 7 octobre.

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Dans l’esprit d’Henriette Reker, dont 10% des administrés sont musulmans, son message se suffisait à lui-même. Mais dans les faits, l’annonce a pris la population par surprise, ouvrant la voie à la polémique. Bien que situé à des années-lumière des querelles identitaires occupant la France, le débat bouscule les certitudes allemandes, dans un pays où les sujets de l’identité nationale et de la laïcité restent difficiles à appréhender. En début de semaine, sous la pancarte «la laïcité plutôt que l’appel du muezzin», une vingtaine de personnes ont manifesté devant la mosquée d’Ehrenfeld, dont plusieurs femmes réfugiées politiques et musulmanes. Selon un sondage de l’institut Insa, 61 % des Allemands se déclarent hostiles à l’initiative de la maire de Cologne.

Lorsqu’il s’agit de la religion des autres, ça ne va plus. On peut toujours se plaindre que ça fait trop de bruit ou trouver d’autres arguments hypocrites mais on ne peut tout de même pas contester la liberté confessionnelleRafet Öztürk, responsable du dialogue interreligieux à l’association Ditib.

Dans son bureau de la Mosquée centrale, où il reçoit avant la prière du déjeuner, Rafet Öztürk, responsable du dialogue interreligieux à l’association Ditib supporte mal ces critiques. Tout en plaidant pour «le dialogue et la coexistence pacifique», le responsable turc contre-attaque et s’indigne à l’idée de devoir restreindre l’exercice de la foi musulmane. «Quand il s’agit de sa propre religion, tout va bien, on parle de liberté, mais lorsqu’il s’agit de la religion des autres, ça ne va plus. On peut toujours se plaindre que ça fait trop de bruit ou trouver d’autres arguments hypocrites mais on ne peut tout de même pas contester la liberté confessionnelle», s’emporte le porte-parole de la plus grosse organisation sunnite d’Allemagne.

«Projet pilote» expérimental

Derrière l’appel contesté à la prière du vendredi, c’est l’Union turco-islamiste de l’office pour la religion (Ditib), et ses liens avec le régime du président Recep Tayyip Erdogan, qui sont visés. Outre le fait d’afficher son influence urbanistique dans le quartier d’Ehrenfeld avec ses deux minarets d’une hauteur de 55 mètres, la mosquée s’est adjoint un vaste centre culturel et commercial. Dans la librairie, on vend un petit fanion siglé Diyanet, la puissante administration turque des affaires religieuse qui forme et salarie les imams envoyés en Allemagne. Vue comme un instrument de prosélytisme politico-islamiste piloté par Ankara, Ditib a été, selon nos informations, la seule organisation musulmane à avoir été mise dans la confidence de l’initiative municipale. Celle-ci a, au contraire, «surpris» les autres responsables politiques et religieux.

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La mairie, qui a décliné toute demande d’interview, évoque un «projet pilote» expérimental, d’une durée de deux ans. L’appel à la prière sera diffusé uniquement le vendredi, entre midi et 15 heures, et n’excédera pas cinq minutes. Il sera précédé d’une campagne de consultation menée dans le voisinage par les mosquées elles-mêmes. Ces dernières devront déposer au préalable une demande individuelle à la mairie. À ce jour, aucun permis n’a été sollicité.

Dans le voisinage de la Mosquée centrale, l’initiative est plutôt accueillie avec bienveillance. «Dans la mesure où ce n’est pas 6 heures du matin, ça me va très bien. Il faut être ouvert et tolérant et en Allemagne, Dieu merci, nous n’avons pas une culture uniforme mais plusieurs cultures», estime Katharina, une enseignante quadragénaire habitant en face du centre religieux.

«Message politique»

Mais le débat, désormais, a débordé les frontières géographiques du quartier. L’affirmation d’Henriette Reker, notamment relayée par la nouvelle députée écologiste, Lamya Kaddor, présidente de l’Alliance libérale-islamique, selon laquelle l’appel du muezzin équivaut aux cloches de la grande cathédrale de Cologne, est contesté. «L’appel du muezzin exprime clairement qu’il n’y a pas d’autre Dieu qu’Allah. Il s’agit là d’un indice signalant une prétention islamique à gouverner, contraire à l’esprit invoqué de tolérance et de diversité», critiquent Matthias Büschges et Stefan Boyens, membres de la fraction AfD au Conseil municipal, dont l’influence reste néanmoins mineure. «L’appel du muezzin est un message politique» acquiesce Fritz Schramma, l’ancien maire CDU de Cologne, et adversaire de l’AfD.

Bien que cataloguée « ville chrétienne », Cologne a largement accueilli l’immigration turque au début des années 1960. L’usine Ford fut le symbole industriel de ce multiculturalisme

Élu de la cité rhénane de 2000 à 2009, ce responsable chrétien-démocrate fut au cœur des polémiques entourant la construction de la Mosquée centrale. Bien que cataloguée «ville chrétienne», Cologne a largement accueilli l’immigration turque au début des années 1960. L’usine Ford fut le symbole industriel de ce multiculturalisme. «Ces gens sont venus avec leur culture, soucieux de pratiquer leur religion dans un État démocratique. Mais ils ne veulent pas se contenter de contribuer à la prospérité économique. Ils veulent aussi être visibles, susciter des débats et des changements sociaux», plaide désormais le responsable du Ditib, Rafet Öztürk, plaidant pour leurs «droits». Cette organisation ainsi que sa concurrente, le Vikz – qui administre 300 mosquées et centres religieux en Allemagne – ont toutes deux établi leur siège à Cologne

Pour avoir soutenu et accompagné le projet du Ditib, Fritz Schramma fut la cible du mouvement d’extrême droite Pro Cologne, aujourd’hui dissous. À l’époque, l’élu avait conditionné son soutien à la garantie qu’aucun appel à la prière ne sera entrepris. Il juge aujourd’hui cette promesse informelle violée, principalement par le régime Erdogan, dont il a constaté le durcissement. Fondé en 1984, «le Ditib nous est devenu de plus en plus en plus étranger. Des personnes référentes avec qui j’ai été en contact, sont tombées en disgrâce à Ankara et ont disparu, puis les rencontres ont commencé à se faire en turc par le truchement d’un interprète», se souvient l’élu.

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Après le coup d’État de 2016 à Ankara, l’organisation a été soupçonnée par Berlin d’abriter des espions du régime turc. Jusqu’en 2018 où l’inauguration de la mosquée, célébrée en grande pompe par Recep Tayyip Erdogan, fut vécue comme un affront par les hôtes allemands. Empêchée de prendre la parole par Ankara, Henriette Reker, a boycotté la cérémonie. Trois ans plus tôt, en 2015, la même élue avait été victime d’une attaque au couteau perpétrée… par un militant d’extrême droite.

Durant la pandémie, la fermeture des mosquées avait déjà conduit le Ditib dans certaines communes proches de Cologne à demander des compensations spirituelles sous forme d’un appel public à la prière le vendredi. À Kerpen, l’appel du muezzin a retenti du 16 avril au 30 avril 2020, mais les tentatives visant à pérenniser l’initiative n’ont pas abouti. À la même époque un tribunal local a donné raison au Ditib contre deux plaignants d’Oer-Erkenschwik, qui contestaient depuis 2015 le droit de la mosquée à appeler à la prière le vendredi entre midi et 14 heures. «Toute société doit accepter que l’on remarque que d’autres vivent leur foi», avait estimé la justice. À Niederkassel, le maire a refusé la demande du Ditib d’un appel au moment du ramadan, au motif de contraintes institutionnelles.

Pas de date pour le premier appel

À Cologne, la voie est désormais ouverte mais face à l’opposition, les responsables musulmans se montrent moins empressés. Tout en dénonçant «leséparatisme et l’isolationnisme» manifestés selon lui par les adversaires de l’appel religieux, Rafet Öztürk se refuse à cocher la moindre date pour le premier vendredi. «Nous devons d’abord connaître plus en détail les conditions du contrat», confirme Erol Pürlü, représentant de l’association Vikz et du Conseil de coordination des musulmans allemands, bien que ces conditions soient déjà affichées. Le centre religieux de la communauté n’exhibe aucun minaret et la prière s’effectue dans une coquette mosquée, mais au sous-sol. «On pourrait accrocher un haut-parleur à la fenêtre», envisage l’imam, «mais le son ne sera pas aussi fort que dans les pays islamistes: l’islam n’a pas pour but de faire fuir les gens mais d’encourager les musulmans à prier».


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