MEMORABILIA

[Del Valle] De la « Mondialisation heureuse » à la post-mondialisation, les nations n’ont pas dit leur dernier mot…

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Pour notre chroniqueur, le mythe de la “mondialisation heureuse” ne dupe plus personne. Partout dans la vieille Europe occidentale “désouverainisée” elle-même, le réveil des peuples inquiets pour leur identité et leur souveraineté nationale est palpable. Mais la dénonciation du projet libéral-libertaire des élites occidentales mondialisées ne suffit pas. Elle doit en effet s’accompagner d’un plan global et ambitieux de relocalisations, de réindustrialisation et de “protectionnisme raisonnable” qui passe par la réhabilitation du politique, au service duquel l’économique doit se placer. Donc du retour de “l’Etat-Stratège”. 

Par  Alexandre del Valle Publié le 22 octobre 2021 VALEURS ACTUELLES

Usine français. Photo d’illustration. Photo © JEFF PACHOUD / AFPPartager cet article sur FacebookTwitterLinkedIn

Dans son ouvrage quasi-prophétique, Jihad vs. McWorld, publié en 1996, le politologue américain Benjamin Barber dépeignait de façon prémonitoire la lutte très actuelle entre, d’une part, l’empire anglosaxon-occidental consumériste “McWorld”, champion de la mondialisation marchande et informationnelle, et, de l’autre, “Jihad”, terme qui décrivait les forces identitaires radicales et “paroissiales” (pas seulement l’islamisme) qui défendent les valeurs traditionnelles, le nationalisme, la religion, et autres appartenances identitaires, bref, les réactions face au mondialisme acculturant de McWorld, associé à l’Occident universaliste et libéral-libertaire. Pour Barber, la mondialisation non réglementée et ses multinationales américaines couplées à la technologie de l’information formeraient une sorte d’empire anti-national planétaire alimenté par une déconstruction permanente des valeurs, des identités et des souverainetés, d’où la mode actuelle ethno-masochiste et auto-destructrice du wokisme et de la cancel culture. McWorld conduirait à l’anomie et à l’anarchie générale qui ne peuvent qu’appeler des réactions identitaires-populistes. Visionnaire, Barber annonçait ainsi la polarisation actuelle américaine entre le camp pro-Trump, anti-interventionniste, nationaliste, isolationniste et anti-mondialiste, et le camp démocrate Biden-Obama, politiquement correct, multilatéraliste, universaliste, assimilé à McWorld, aux délocalisations massives et aux GAFAMs. Plus largement, cette opposition barbérienne recoupe l’antagonisme majeur qui fracture les sociétés occidentales entre, d’une part les souverainistes/populistes, et, de l’autre, les mondialistes/multiculturalistes. La thèse de Barber mettait en lumière les revers de la mondialisation “pas toujours heureuse”. Sa proposition de conjurer le scénario chaotique d’un “Mad Max universel” par la réhabilitation de l’Etat souverain confirme que ce dernier demeure l’acteur majeur de la politique mondiale et le cadre le plus approprié pour assurer les droits des citoyens — donc la démocratie elle-même — comme seule alternative viable face aux forces impériales. Et cet Etat ne peut être également qu’un Etat-stratège, qui traduit une soumission de l’économique au politique et non l’inverse.

L’évolution de l’échiquier géoéconomique mondial de ces dernières années et les crises de 2008 et de 2020-21 ont porté un rude coup à la “mondialisation heureuse”, naguère tant vantée par Alain Minc et Francis Fukuyama, et ont confirmé l’observation tant de Samuel Huntington sur les chocs de civilisations que de Benjamin Barber sur les réactions identitaires contre le mondialisme déconstructeur de McWorld. Dans les années 1990-2000, ceux qui dénonçaient le plus la mondialisation marchande dite « néo-libérale », étaient les anti-capitalistes « No-Global » (cf mouvement ATTAC), situés à gauche et à l’extrême-gauche, marqués par un tiermondisme et un internationalisme prolétarien, qui proposaient un modèle alternatif à la mondialisation capitaliste-néo-libérale, donc une altermondialisation fondée sur le mantra paradoxal : act local (déglobaliser-renationaliser les entreprises, combattre les multinationales et le capitalisme financier) but think global (mondialiser les institutions publiques, c’est-à-dire supprimer des frontières qui empêchent les migrations — présentées comme bonnes en soi — et promouvoir une citoyenneté universelle. La contradiction résidait dans le fait qu’ils étaient identitairement mondialistes et économiquement nationalistes. Depuis que le monde est en voie de multipolarisation, ce sont des forces plus identitaires et nationalistes qui remettent le plus en question la mondialisation libérale à l’anglo-saxonne et qui oeuvrent à une démondialisation ou une post-mondialisation. Ces puissances nationalistes ne se limitent pas à des Etats semi-autarciques comme la Russie, et la plus hégémonique d’entre elles, la Chine mercantiliste, cherchent plus à désidéologiser, désoccidentaliser puis retourner la globalisation contre leurs auteurs anglo-saxons que la détruire: ils y voient un gigantesque champ de concurrence qu’ils utilisent de façon offensive et coordonnée au niveau national pour livrer une « guerre économique » qui leur permettrait d’en sortir vainqueur au détriment des pays concurrents, notamment occidentaux.

Post-mondialisation ou démondialisation?

A l’opposé des partisans du libre-échangisme économique, qui voient la mondialisation comme bénéfique en soi, les interventionnistes de droite et de gauche, adeptes de l’Etat-stratège, prônent une démondialisation, qui passe par la règlementation, les cycles courts, la réindustrialisation et les relocalisations, voir même par une forme de protectionnisme. La démondialisation ne décrit donc pas, selon nous, l’aspiration irréaliste à mettre fin aux échanges entre êtres humains, ni le “repli sur soi”, mais désigne la volonté des Etats à récupérer la souveraineté — politique, économique et financière — et l’aspiration des peuples à défendre leur identité nationale, qui ont été mises en danger par une mondialisation dérégulée à l’anglo-saxonne, une financiarisation excessive de l’économie, une désindustrialisation corrélative et l’action des puissances supranationales et multinationales dont la croissance a semblé s’opérer au détriment des Etats et des identités nationales. Cette démondialisation, ou « post-mondialisation », signifie plutôt une redistribution des cartes économiques sur des bases géographiques plus cohérentes. Elle implique la réorientation des économies vers la priorité de la production destinée aux marchés locaux; le rétablissement des « circuits courts »; l’interdiction ou la limitation des délocalisations; l’instauration d’un protectionnisme intelligent; l’imposition de taxes douanières plus élevées aux pays à bas salaires qui pratiquent le dumping social et/ou – comme la Chine – une concurrence déloyale et des échanges inégaux. On peut également mentionner les dernières mesures instaurées sous l’impulsion de Joe Biden et de l’OCDE visant à taxer à une moyenne de 20 % minimum les multinationales et les GAFAMs. Les penseurs de la démondialisation ajoutent la règle d’une nette séparation entre banques d’investissement et de dépôts, la lutte contre les fraudes et même parfois l’abandon du dollar comme monnaie de réserve mondiale, grande requête des pays multipolaristes de l’OCS et des BRICS . L’idée générale est qu’il serait possible de donner un autre contenu à la mondialisation, et empêcher que les délocalisations et la désindustrialisation ne continuent d’appauvrir les peuples et de rendre l’UE toujours plus dépendante, donc à la merci, des puissances commerciales asiatiques ou nord-américaines.


Alexandre del Valle vient de publier, avec Jacques Soppelsa, La Mondialisation dangereuse, Vers le déclassement de l’Occident? Editions L’Artilleur.

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