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Grand remplacement et transhumanisme : les deux mondes de Zemmour et Onfray

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OPINION. Lors du débat organisé par Front populaire le 4 octobre, Michel Onfray et Éric Zemmour ont dénoncé les principales menaces pesant selon eux sur l’Occident : grand remplacement pour l’un, transhumanisme pour l’autre… et s’ils avaient tous les deux raison ?

Grand remplacement et transhumanisme : les deux mondes de Zemmour et Onfray

Lors du débat entre Michel Onfray et Éric Zemmour, a été abordée la question de « guerre civile » larvée en France et de ses causes. Pour Éric Zemmour, la thèse du Grand Remplacement l’emporte, constatant que le peuple européen (dont celui de France) est passé du statut de colonisateur à celui de colonisé.

Grand replacement contre transhumanisme

Deux civilisations, l’Orient et l’Occident, tiennent tour à tour ces rôles. Les débuts de cette confrontation furent la colonisation par l’Occident et plus précisément par les Romains à travers les guerres perso romaines qui durèrent près de trois siècles (de -100 av. J.-C. jusqu’en 224, date de la chute de l’Empire parthe). De nos jours, et après de multiples confrontations, c’est l’Orient qui conquiert l’Occident par l’immigration. Ceci s’explique, entre autres, par le renversement démographique, puisqu’en 1900, l’Europe (équivalent de l’Union européenne actuelle) possédait quatre fois plus d’habitants que l’Afrique (420 millions contre 100), tandis qu’en 2020, elle en compte deux fois moins (0,720 Milliard contre 1,35). Ce mouvement migratoire étant aussi encouragé par les difficultés économiques et politiques africaines que l’on connaît.

Pour Michel Onfray, l’Occident est d’abord victime de son propre désamour responsable à la fois de son affaiblissement et de sa perméabilité à d’autres influences. Selon lui : « Nous [Occidentaux] sommes morts de ne pas nous aimer. » Un désamour aboutissant à une « décomposition de l’Europe judéo-chrétienne » qui s’illustre par la réification des êtres humains, c’est-à-dire leur transformation de sujet en objet, par la disparition de la spiritualité et de la transcendance de notre quotidien au profit du matérialisme et de l’immanence. Historiquement, cette évolution a été marquée notamment par la loi du 9 décembre 1905, puis par les guerres mondiales qui dévastèrent l’Europe et dont l’horreur nazie ainsi que l’emploi de la bombe atomique abîmèrent considérablement la foi en l’humanité. Le plan Marshall fit basculer l’Europe vers le consumérisme, et mai 68 donna naissance à une génération de destructeurs des valeurs traditionnelles judéo-chrétiennes dont ils avaient hérité.

Actuellement, la mouvance transhumaniste se traduit par le « wokisme » incarné en politique (voir les propos de Sandrine Rousseau, candidate EELV) et diffusé par les GAFAM et certains médias. Rappelons deux chiffres démontrant l’influence de ces derniers, qui sont à la fois promoteurs et censeurs d’informations en fonction de critères qui n’appartiennent qu’à eux. Facebook revendique en 2019 2,2 milliards de membres, et le chiffre d’affaires d’Amazon en 2019 est de 296 milliards de dollars, soit plus que la République tchèque ou la Finlande. Pour appuyer l’implication des GAFAM, reprenons l’exemple cité par Michel Onfray à propos de la start-up Neuralink. Fondée par Elon Musk, celle-ci a implanté une puce connectée dans le cerveau d’une truie, afin de permettre à un ordinateur de stimuler son cerveau et ainsi commander ses membres. Ces premiers travaux étant les prémices du cerveau humain augmenté qui sera à la fois la nouvelle interface homme-machine, et une intrusion sans pareille dans l’être humain.

Une intention derrière ces deux forces

Pour le grand remplacement, voici trois citations éloquentes. D’abord Mouammar Kadhafi, qui avait une conception très stratégique des migrants à destination de l’Europe. Ce dernier avait déclaré, lors du discours de juin 2010 à Al-Shams en Libye, que les musulmans, qui constituent actuellement une minorité en Europe, allaient devenir une majorité et « hériter du continent (européen), malgré les tentatives de l’impérialisme visant à éradiquer les musulmans dans le monde ». Plus radical, les propos du président turc Recep Tayyip Erdoğan en 1998, selon qui « les mosquées sont nos casernes, les coupoles, nos casques, les minarets nos baïonnettes et les croyants nos soldats », ou du Président algérien Houari Boumédiène en 1974 à l’ONU : « Un jour, des millions d’hommes quitteront le sud pour aller dans le nord. Et ils n’iront pas là-bas en tant qu’amis. Parce qu’ils iront là-bas pour le conquérir. Et ils le conquerront avec leurs fils. Le ventre de nos femmes nous donnera la victoire. » Si on ne peut prêter ces mêmes intentions de remplacement aux Français musulmans et étrangers musulmans présents en France, on ne peut ignorer que les plus radicaux ou sécessionnistes de la société sont une force politique susceptible d’être utilisée. De plus, le Medef — et derrière lui, les forces économiques qu’il représente — ne s’est pas caché de sa volonté d’accueillir des migrants, ce qui lui permet d’avoir un levier pour réduire ses coûts de production et disposer d’une main-d’œuvre disponible parfois surqualifiée pour les emplois proposés. Ces propos ont été tenus par l’ex-président du Medef Pierre Gattaz, selon qui « l’accueil des migrants est une opportunité pour notre pays », et Laurence Parisot.

Le transhumanisme est une manifestation de l’obligation d’expansion des GAFAM, et de leurs pairs (comme certains laboratoires privés de recherche en biotechnologies). Cette obligation concerne l’innovation, à laquelle est soumis tout entrepreneur dans une société capitaliste, ce modèle de société étant le seul moyen pour une civilisation de se développer (voir les écrits de Joseph Schumpeter notamment Capitalisme, socialisme et démocratie, 1942). L’innovation implique toujours d’abattre des obstacles dressés pas le conservatisme et dans le cas présent de modeler l’humanité en un agglomérat d’individus semblables nommés consommateurs. Ainsi, le transhumanisme est-il une traduction parmi d’autres (on pourrait citer le dogmatisme économique d’imposer des énergies renouvelables) de l’économie capitaliste sur laquelle s’est développée la civilisation occidentale.

La superposition de ces modèles et les limites de la pure vision historique

Il est irrécusable que ces deux mouvances citées par Éric Zemmour et Michel Onfray existent. Suffisamment d’éléments factuels l’attestent sans ambages. Pour en revenir à l’Europe et notamment la France, ces mouvances profitent effectivement de sa faiblesse, voire son refus de défendre son Histoire revisitée par des idéologues qui se décrètent historiens, de son incapacité à protéger ses frontières, bref, de son déclin. Les travaux de Claude Levi-Strauss ont bien montré que la faiblesse d’une civilisation incapable de se défendre est une condition nécessaire pour qu’elle soit renversée par une autre. C’est encore plus vrai lorsque celle-ci s’effondre d’elle-même (exemple dans Tristes Tropiques ou Race et Histoireavec les Nambikwara).

En revanche, deux choses sont discutables : La menace qui pèse sur la France n’est pas l’une ou l’autre de ces mouvances, mais bel et bien une superposition du grand remplacement et du transhumanisme. De plus, cette superposition implique une cohabitation plus complexe qu’il n’y paraît. La situation de la France en tant que membre de la civilisation judéo-chrétienne et nation telle que le définit Ernest Renan dans son discours de 1882 : « (…) Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. » Une définition à compléter par la pensée de Claude Levi-Strauss, qui aborde dans Race et Histoire la question complexe des cultures et des civilisations, de leur cohabitation à la fois nécessaire et salutaire.

Grand remplacement et transhumanisme une superposition et une opposition parcellaire

La France compterait environ 5 millions de fidèles musulmans (soit 8 % de la population), dont 50 % en 2016 étaient français de naissance. Pour qui connaît un minimum l’Islam, cette religion est incompatible avec le transhumanisme, en raison de l’irruption de la science dans le domaine du sacré. Afin de les protéger des dérives Trans-Humanistes qui font irruption dans l’Éducation nationale, certains parents musulmans inscrivent leurs enfants dans des établissements catholiques, davantage conservateurs et donc protecteurs à leurs yeux.

On connaît également l’attachement de l’Islam au dogme, qui surpasse en tout point celui du fait scientifique, l’Islam n’ayant toléré la science que lorsqu’il ne pouvait lutter contre elle (notamment la philosophie). Ainsi, le transhumanisme est-il freiné par 50 % des contributeurs du grand remplacement. Ce qui n’est pas négligeable. Pour aller plus loin dans le registre d’une population réfractaire au transhumanisme, il faudrait commencer par ajouter les sympathisants de François Fillon et de Jean-Frédéric Poisson en 2017, très justement identifiés par Michel Houellebecq sur le plateau de L’émission politique sur France 2 à l’occasion de l’élection présidentielle. Ces Français qui se retrouvèrent dans un élan de vote confessionnel, en opposition au mariage pour tous et à la PMA qui leur ont été imposés par François Hollande, ce sont eux que l’on retrouve en partie dans la partie conservatrice des sympathisants d’Éric Zemmour. Cette population est suffisamment importante, pour pousser les élus et ministres de LREM à des déclarations radicales et violentes.

De plus, cette vision n’intègre pas la dimension de classe sociale, qui ne peut être négligée. À l’encontre du transhumanisme et de ce qu’il représente se dresse le mouvement des Gilets jaunes qui regroupe la France des déclassés, les victimes de la « fracture sociale » ou en passe de l’être. Ces Gilets jaunes constituent une classe à la fois sociale et économique, née de la mondialisation et de ses conséquences néfastes (désindustrialisation, désertification des zones rurales, non-représentativité des élus…). Ils se sont opposés au modèle économique imposé par la mondialisation, dont les GAFAM sont le jockey, et l’Europe le cheval. Ils sont un bouclier, certes en ordre dispersé, contre le transhumanisme. Ces « Français périphériques », comme les dénomme Christophe Guilluy, sont bien distincts des grands remplaçants, totalement absents de leurs rangs. Cette distinction s’effectue également sur la vision de leur futur en France, les uns interpellant l’État pour être considérés dans une France républicaine et laïque dont ils se sentent exclus, les autres revendiquant un statut qui fait obstacle à cette même France républicaine et laïque.

Grand remplacement et transhumanisme : vertus et limites

La lecture de Claude Lévi-Strauss est instructive sur les deux plans. Que nous dit-il ? Au sujet du grand remplacement, Lévi-Strauss considère que l’évolution des cultures repose sur le fait qu’elles doivent cohabiter entre elles, et que leur évolution est fonction de ce degré de cohabitation et de leurs écarts. Et que toute culture qui vit isolément finit par disparaître. Cependant, il est bien entendu que « pour exister et se renouveler, de disposer en quelque manière d’une “base de repli identitaire” à partir de laquelle elles affirment une singularité qui paraît s’opposer à l’ouverture vers l’extérieur ». C’est dans ce cadre que doit être maintenue toute culture ou civilisation étrangère à la civilisation judéo-chrétienne, une présence bienvenue et bénéfique, mais sans renoncement de sa base identitaire.

Le transhumanisme pour sa part, nous l’avons vu, est consubstantiel au capitalisme. Il englobe un ensemble d’innovations, dont il ne faut pas redouter de facto l’existence, mais son usage, son but. Qui peut d’emblée prédire l’usage que l’on fera dans 10 ans de la médecine individualisée (le traitement génétique des maladies rares) ou des médicaments anti-âge (pouvant lutter contre la maladie d’Alzheimer) ? On l’a vu suffisamment avec la pandémie et le retard de l’Institut Pasteur pour les vaccins, toute entreprise et tout pays qui n’innove pas régresse inévitablement. Mais il y a deux limites fondamentales. La première est celle d’une gouvernance puissante et donc mondiale, indépendante, qui existe actuellement, mais qui est à revoir dans son fonctionnement. Toujours selon le même auteur : « Le progrès n’est pas fait à l’image confortable de cette ‘similitude améliorée’ où nous cherchons un paresseux repos, mais qu’il est tout plein d’aventuriers, de ruptures et de scandales. » Le modérateur de ce progrès doit être incarné par les instances internationales, dans lesquelles doit être représentée l’éthique des cultures et civilisations. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Prenons l’exemple de l’OMS, sur l’ensemble des fonds à sa disposition, moins d’un quart proviennent des contributions fixes des États membres. Le reste, soit la majorité, est constitué de contributions volontaires. La seconde limite tient à l’impossible regroupement des cultures et des civilisations en une seule. Aucune culture ne peut vivre isolément et donc uniquement, et d’autre part toute civilisation qui s’étend contient en elle-même des sources de subdivisions. Reprenons Claude Lévi-Strauss : « il n’y a pas, il ne peut y avoir, une civilisation mondiale au sens absolu que l’on donne souvent à ce terme (…). La civilisation mondiale ne saurait être autre chose que la coalition, à l’échelle mondiale, de cultures préservant chacune son originalité. »

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