MEMORABILIA

«La France n’a pas dit son dernier mot: un livre d’amour et de fierté»

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Par Robert RedekerPublié hier à 19:41, mis à jour hier à 19:50

TRIBUNE – La vision de la France que le candidat présumé à l’Élysée, Éric Zemmour, expose dans son ouvrage permet de comprendre son succès, argumente le philosophe.

Robert Redeker est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages. Dernier livre paru: «Les Sentinelles d’humanité. Philosophie de l’héroïsme et de la sainteté» (Desclée de Brouwer, 2020).À découvrir


Le chœur des bien-pensants et des vigilants sonne l’alarme. Le Diable aurait ajouté un nouvel opus à sa bibliographie. Pour cette sinistre besogne, il se serait servi d’Éric Zemmour comme un ventriloque use de sa marionnette, afin de contaminer de son poison le débat public. La plupart de ces choristes n’ont lu de La France n’a pas dit son dernier mot que deux ou trois paragraphes jetés en pâture à l’opinion publique afin d’exciter sa colère-réflexe. Plus: ils ne lisent même pas ces paragraphes, se satisfaisant de les survoler en s’indignant. «Un livre existe contre son auteur», a justement écrit Sartre. Hurler avec les loups n’est pas lire. La probité intellectuelle exige autre chose: tenter de lire Zemmour de façon dépassionnée. L’on s’aperçoit alors que la vérité est plus complexe, que ce livre est tissé d’ombre et de lumière, qu’il appelle, pour peu qu’on consente à le prendre avec le sérieux qu’exige son succès, à des débats sur le fond.

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Zemmour porte des coups de boutoir à ce mur du silence qui sépare ce que l’on dit aux Français d’avec ce qu’ils voient et vivent chaque jour. Le mur du mensonge, cimenté par le politiquement correct, édifié devant eux pour les priver des mots aptes à exprimer ce qu’ils brûlent de dire, et pour délégitimer leur parole quand, par chance, elle parvient à s’infiltrer sur la scène publique. Les «obstacles épistémologiques» sont, selon Bachelard, des structures verbales et des images qui empêchent de voir le réel. Qui font que l’on voit ce que l’on souhaite voir, et non ce qui est. A partir des années 80 les élites, en voie de sécession d’avec les peuples, ont reconfiguré le langage afin qu’il devienne un pareil obstacle épistémologique. Le langage devait remplacer la réalité. Celle-ci devait se soumettre à lui, ou disparaître. Cette dissolution de la réalité dans le langage est la condition de possibilité de toutes les réformes anthropologiques en cours: PMA, GPA, et celles exigées par les associations LGBT. Le néo-antiracisme, le néo-féminisme, l’antifascisme de confort et ses réflexes, les clichés issus des philosophies de la déconstruction, les revendications extravagantes de certains militants, peuplent ce langage-obstacle. Excluant la réalité, le langage a été transformé en une prison verbale dans laquelle l’on a enfermé les esprits. La France n’a pas dit son dernier mot, malgré certaines pages irritantes, dissout ces obstacles. À ce niveau apparaît l’action philosophique du discours d’Eric Zemmour.

«La France est une flamboyante tapisserie pluriséculaire»

C’est un livre d’amour et de fierté. La crise de la fierté qui transit la France depuis trois décennies est le cœur de la maladie à la mort qui la menace. Quand la fierté s’étiole, l’automne d’une civilisation s’avance. La fierté – qui s’écarte de la vanité, autant que de la suffisance – est la sève qui maintient vivantes les civilisations. Avant tout le monde, en 1997, Jean-Claude Barreau posait déjà la question, dans un livre remarquable: La France va-t-elle disparaître? Non si elle redevient politique. Le rétablissement de la fierté est le socle du retour de la politique. L’État doit reformuler ceci: la France est un destin, les Français forment un peuple quand ils s’unissent pour faire l’histoire. Médecin de la crise de la fierté, Zemmour réveille les Français en ceci: s’ils peuvent encore faire l’histoire, comme ils le firent pendant 10 siècles, la France perdurera. Dommage qu’il le fasse avec trop de complaisance pour le régime de Pétain, dont il atténue l’antisémitisme, en faisant passer DSK et Tarik Ramadan pour des victimes, en reprenant l’ignoble formule «religion de la Shoah», en se crispant sur la polémique ridicule des prénoms, en redonnant un bol d’oxygène aux partisans de la peine de mort.

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Zemmour est un assimilationniste. Cette option politique explique la page la plus dérangeante de son livre, celle où il rapproche l’assassin Mohamed Merah des parents de ses victimes juives de l’école toulousaine Ozar Hatorah. Ces dernières ont été inhumées en Israël. La famille du premier, pour sa part, voulait qu’il le fût en Algérie. Zemmour analyse la décision de l’enterrement à l’étranger comme un refus d’assimilation. Or, rien de plus choquant que cet amalgame, et rien de plus opposé que ces deux attitudes devant la mort. Les Juifs sont assimilés depuis longtemps à la France et à sa culture. Loin d’être un geste politique de divorce avec la France, choisir de se faire enterrer à Jérusalem est un geste spirituel. Au contraire, la famille de Merah ainsi que leurs complices ne se sont assimilés à notre nation. Désirer se faire enterrer en Algérie est dans ce cas un geste d’hostilité à la France, vue comme une terre sinon à conquérir, du moins à convertir, que l’on traite en ennemie. N’oublions pas en outre que la mort réintègre l’individu dans l’humanité globale, et délie chacun de ses appartenances. Elle rétablit l’indifférenciation – Bossuet disait l’égalité – des hommes: un cadavre, «ce je-ne-sais-quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue», selon l’évêque de Meaux, appartient à l’humanité, à Dieu, plus qu’à une nation.

La France n’est pas un être auquel on s’assimile, elle est plutôt une réalité que l’on intériorise, que l’on digère et métabolise pour qu’elle devienne comme notre propre chairRobert Redeker

«La France se nomme diversité», affirme Fernand Braudel dans L’Identité française, avant de continuer, «cent, mille Frances sont en place, jadis, hier, aujourd’hui». L’assimilationnisme de Zemmour fait bon marché de cette réalité. C’est l’enracinement que quête Zemmour, c’est de l’enracinement, ce besoin anthropologique, qu’il a la nostalgie ; et il a mille fois raison. C’est aussi l’enracinement dans leur pays que les Français souhaitent retrouver. Leur pays est tout autant la France comme entité qui surplombe sa propre histoire, comme personne unifiée, que leur «petite patrie», selon le mot de Jaurès, différence incluse dans la totalité comme un motif particulier concourant à l’harmonie d’un tableau. Mais l’assimilationnisme zemmourien est une impasse, et une injustice faite à l’histoire du pays. Il déracine les Français de leur proximité. Quid de l’occitan, l’autre langue nationale de notre pays, langué littéraire de culture européenne alors que le français était encore dans les langes, qu’il faut revivifier plutôt que laisser disparaître? Assimiler en déracinant les Français de leurs ancrages «régionaux», ou, pour les Juifs, «culturel», en réduisant ces ancrages à deux ou trois traits folklorisants, revient à les changer en abstractions creuses.

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«La France se nomme diversité», affirme Fernand Braudel dans L’Identité française, avant de continuer, «cent, mille Frances sont en place, jadis, hier, aujourd’hui». L’assimilationnisme de Zemmour fait bon marché de cette réalité. C’est l’enracinement que quête Zemmour, c’est de l’enracinement, ce besoin anthropologique, qu’il a la nostalgie ; et il a mille fois raison. C’est aussi l’enracinement dans leur pays que les Français souhaitent retrouver. Leur pays est tout autant la France comme entité qui surplombe sa propre histoire, comme personne unifiée, que leur «petite patrie», selon le mot de Jaurès, différence incluse dans la totalité comme un motif particulier concourant à l’harmonie d’un tableau. Mais l’assimilationnisme zemmourien est une impasse, et une injustice faite à l’histoire du pays. Il déracine les Français de leur proximité. Quid de l’occitan, l’autre langue nationale de notre pays, langué littéraire de culture européenne alors que le français était encore dans les langes, qu’il faut revivifier plutôt que laisser disparaître? Assimiler en déracinant les Français de leurs ancrages «régionaux», ou, pour les Juifs, «culturel», en réduisant ces ancrages à deux ou trois traits folklorisants, revient à les changer en abstractions creuses.

Zemmour est un éclaireur

Reste que La France n’a pas dit son dernier mot, est un col, du sommet duquel l’on peut distinguer un paysage intellectuel, politique, et moral, fort différent de celui qui primait depuis quelques lustres, et dont Mai 68 a été l’épiphanie. La France n’a pas dit son dernier mot est l’épiphanie, encore un peu brumeuse, des prochaines décennies. Zemmour est, que l’on prise ou pas ses idées, qu’on le veuille ou non, un éclaireur. Ce livre se situe au partage des temps politico-culturels, donnant une vue sur leurs deux versants: l’avant et l’après.

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