MEMORABILIA

Kaïs Saïed, l’artificier de Carthage

LETTRE DU MAGHREB. Le président tunisien veut faire table rase des modèles démocratiques occidentaux. Exit Parlement, décentralisation et partis politiques.

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Le président tunisien Saïed accuse régulièrement ses opposants de « comploter » contre la sûreté de l’État en faisant appel au soutien de pays étrangers.© FETHI BELAID / AFP

Par Benoît Delmas. Publié le 24/10/2021 LE POINT

En 2011, les démocraties occidentales prirent la révolution tunisienne pour une adhésion stricto sensu à leur modèle. Des escouades d’experts déboulèrent avec des schémas, des éléments de langage, des budgets. On songeait à un Maghreb miroir de l’EuropeDix ans plus tard, un austère constitutionnaliste tunisien a décidé de dynamiter cette conception des choses. Retour en arrière.

Le dégagisme en œuvre

La première phase de la révolution fut un « dégagisme » doux. Les élites s’accordèrent pour sauver leurs têtes, les révolutionnaires ne carburaient pas à la vengeance. Pour preuve, ce fut un vétéran des précédents régimes qui fut chargé de conduire les affaires du pays : Béji Caïd Essebsi, 85 ans, ex-ministre, ex-président de la Chambre des députés. Il confiait sans ambages, avec son sourire madré, qu’il « n’avait pas fait la révolution ». Quelques visages de l’ancien régime disparurent, peu furent inquiétés, on recycla ce petit monde avec l’étrange bienveillance du parti islamiste Ennahdha. Le bourreau reçu la courte échelle de ses victimes.

Pendant que cette « combinazzione » s’effectuait au grand jour, que l’argent entrait en force à l’Assemblée des représentants du peuple via l’élection d’affairistes, la population s’impatientait. Sourde au mécontentement, apte aux coalitions saugrenues, une partie de la classe politique a poursuivi ses agapes transpartisanes. La population a observé, joué le jeu démocratique, jaugé, méjugé, attendu les élections pour sortir les sortants. Patatras, ce sera pour mieux retrouver certains à la manœuvre, la lassitude a tutoyé le ressentiment. À l’évocation des dirigeants, on crache par terre. Perdant tout sens commun, une partie des parlementaires a paralysé la bonne gestion du pays. Un suicide politique qui a enclenché la phase deux de la révolution : le « dégagisme » dur. Et c’est un sexagénaire, qui n’était pas aux premières lignes de la révolution, Kaïs Saïed, qui fait office d’artificier.

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« Plus jamais ça »

À cette surdité des clans au pouvoir, préoccupés par la rente et « la chaise » selon l’expression populaire, Kaïs Saïed répond avec autoritarisme. Le 25 juillet, il « gèle » l’Assemblée, congédie le président du gouvernement. Le 22 septembre, un décret-loi abroge les trois quarts de la Constitution de 2014. Seul maître du pays, le professeur de droit constitutionnel s’appuie sur une popularité sans faille si l’on en croit les sondages : quatre Tunisiens sur cinq lui font confiance (Sigma Conseil), neuf sur dix approuvent le 25 juillet. Un plébiscite.

À l’international, on tousse, on exprime des « appréhensions » (UE), on demande une remise en route du Parlement. N’en déplaise aux diplomates européens ou américains, cela n’arrivera pas. Kaïs Saïed déroule sa volonté d’en finir avec les partis politiques, les corps intermédiaires. Il veut un dialogue direct entre le sommet du pouvoir et la base, « une hotline entre le chef et le petit peuple », grince un opposant. Pour torpiller ce régime parlementaire honni de lui, pour crucifier ces partis nécessairement corrompus à ses yeux, il lance un dialogue national qui concernera les jeunes, le peuple. Ils devront exprimer leurs souhaits via une plateforme numérique qui sera créée spécialement pour l’occasion. Des cahiers de doléances 2.0 afin de jeter collectivement les bases d’un nouveau système, une nouvelle Constitution. De 2011 à 2014, ce furent les élus de l’Assemblée constituante qui la rédigèrent. Cette fois-ci, ce sera sans partis, sans intermédiaires. En dix ans, la lessiveuse démocratique tunisienne aura essoré deux générations de politiques, épuisé une Constitution, une Assemblée, la décentralisation. Ce schéma a vécu.

Kaïs Saïed vient de supprimer le ministère des Affaires locales, ce qui préfigure un possible démantèlement des municipalités issues des premières élections municipales de 2018. Le nouveau ministre de l’Intérieur, Tarik Charfeddine, « la personne en qui il a le plus confiance après sa femme », dit-on, aura un rôle à jouer. Les élections, confiées depuis 2011 à l’ISIE, une instance indépendante, pourraient être à nouveau sous tutelle de l’Intérieur. Entre les Tunisiens qui ne disent « plus jamais ça » en évoquant la vie politique toxique et Kaïs Saïed qui veut imposer, par référendum, sa narration souveraine, la phase deux du « dégagisme » a été enclenchée, faisant table rase des visages politiques des dix dernières années.

En 2011, les démocraties occidentales imaginèrent un monde arabe se dotant des mêmes institutions que Paris, Berlin… Dix ans plus tard, le Maroc demeure une monarchie parlementaire, l’Algérie demeure l’Algérie, la Libye tente une élection présidentielle le 24 décembre. Et Tunis, utile thermomètre, flanque par terre son édifice pour tenter une démocratie de proximité sous l’œil attentif des pétromonarchies et du Caire.

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