MEMORABILIA

«Leadership agile», «capital humain» : bienvenue dans le vocabulaire merveilleux de la Start-up nation

Scroll down to content

Réservé aux abonnés

Par Marie-Liévine Michalik Publié le 22/10/2021. LE FIGARO

ANALYSE – Qu’ils soient diplômés d’écoles de commerce, de communication ou encore de Sciences Po, tous maîtrisent à merveille ces mots inspirés de l’anglais pour paraître plus performants et «plus cool».

«Paul, after ton call, tu peux venir brainstormer dans la Creativeroom ASAP stp ? On a besoin des capitaux intellectuels de tous les talents de la boîte. Sois disruptif, innovant et agile.» Une phrase qui pourrait surprendre et interroger sur sa signification. Pourtant, elle résonne souvent dans les entreprises, les couloirs RH ou encore le monde du «consulting».À découvrir

À l’heure où les start-up, francisées «jeunes pousses», fleurissent chaque année en plus grand nombre, l’Entreprise, avec un E majuscule, veut sans cesse se rénover pour paraître plus attractive et en phase avec son époque. Et quoi de plus efficace que de remanier le langage pour faire peau neuve. «Un startupeur» épanoui ne se reconnaît pas uniquement à ses baskets blanches, son attirail Apple mais aussi à son langage.

Si dès le XVIIIe, l’auteur britannique George Colman arguait le désormais célèbre refrain «business is business», l’anglais est aujourd’hui la langue du travail. On ne dit plus un ingénieur mais un «engineer», le PDG devient un CEO, «chief executive officer» et un compte-rendu est désormais un «feed-back». Par le vocabulaire, on s’approche du modèle américain, jugé plus «performant» mais surtout plus «cool».

Autre nouveauté du monde de l’entreprise, on veut se séparer de la racine latine du travail, «trepalium», «instrument de torture». Place maintenant au «job» heureux, où travailler n’est plus une corvée. Du «développement harmonieux» au «capital humain», portrait, sous l’égide du «happiness manager» bien sûr, de l’argot de la Start-up Nation.

À LIRE AUSSI«Personnes en situation de rue», «déplacements apaisés»: plongée dans la novlangue Hidalgo

«Corporate», «flexoffice», florilège d’anglicismes

Parler en anglais, c’est non seulement plus «stylé» mais c’est aussi un indicateur d’appartenance à un groupe défini. En disant «je travaille dans le consulting», vous paraîtrez bien plus à la pointe du monde de l’entreprise que si vous déclarez «je suis envoyé en mission pour donner des conseils sur des sujets variés». La réunion du lundi matin devient donc un «weekly meeting». Au programme de cette dernière : du «brainstorming», soit une «tempête cérébrale» puis des «work shop» afin d’élaborer un «business plan». À venir, des «quick win», dont le succès est encore «on-boarding», nom commun tiré du jargon aérien signifiant «en cours d’embarquement». De belles images pour annoncer une semaine bien chargée aux horaires rallongés, ponctués par des «coffee break» et «smoothies time».

Même le gouvernement s’est armé d’une «task force» pour piloter la vaccination en France. Une brigade d’urgence à la résonance militaire déjà utilisée au Sahel ou encore brandie par les députés LR pour parler d’écologie. Des anglicismes dont le Président ne s’est jamais privé. En mars 2018, il déclarait que «la démocratie est système le plus bottom up de la Terre». À traduire, un régime politique «de bas en haut». Huit mois plus tard, la France s’embrasait de jaune pour dénoncer un pouvoir coupé du monde réel… Un président qui a de quoi être «disruptif», littéralement «perturbant».https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?creatorScreenName=FigaroPlume&dnt=false&embedId=twitter-widget-0&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X3NwYWNlX2NhcmQiOnsiYnVja2V0Ijoib2ZmIiwidmVyc2lvbiI6bnVsbH19&frame=false&hideCard=false&hideThread=true&id=979403097649840128&lang=fr&origin=https%3A%2F%2Fwww.lefigaro.fr%2Flangue-francaise%2Fleadership-agile-capital-humain-bienvenue-dans-le-vocabulaire-merveilleux-de-la-start-up-nation-20211022&sessionId=a95e72675f833a19ffed56e80a72519b28b9ecd6&siteScreenName=FigaroPlume&theme=light&widgetsVersion=f001879%3A1634581029404&width=550px

Alors que la mode est au «flex office», où les tables n’appartiennent à personne et sont celles de tous, les salariés sont invités à «être corporate», soit littéralement «être entreprise». Faire corps avec son travail.

CX, UX, KPI : sigles et abréviations à gogo

Un sentiment d’appartenance accru lorsqu’on utilise un langage technocratique par le reste de la population. Une expérience client se dit donc CX avec sa version UX pour les utilisateurs. La performance est calculée en KPI, le retour sur investissement en ROI.

Des sigles auxquels se joignent des abréviations. Dans la Start-up Nation, où tout le monde se tutoie, les fonctions hiérarchiques n’ont plus de nom mais s’expriment en N+1, les salaires se chiffrent en K, le Comité de direction se résume en Codir, la stratégie en «strat»… Une tendance à s’exprimer en apocope pour être toujours plus efficaces, productifs et rapides. Bientôt à la maison, nous parlerons donc de «lav» pour «lave-vaisselle», de «serpi» pour la «serpillière»…

À LIRE AUSSIDictionnaire des anglicismes les plus insupportables au bureau

Périphrases pour une entreprise plus heureuse

Pour autant, la Start-up Nation n’hésite pas à multiplier les périphrases. Son objectif : montrer l’entreprise sous un jour meilleur. Un licenciement devient un «plan de sauvegarde de l’emploi» après lequel il faudra être «capable de rebondir». En intégrant des mots à consonance positive, on en oublie la réalité des trois millions de chômeurs en France. Tout salarié est «un capital humain» sur lequel la boîte peut investir à condition d’un «leadership agile». Mêler un champ lexical propre à la finance à des qualités humaines voire animales permet à l’entreprise de prendre vie.

« Nous sommes convaincus que la culture du changement est un préalable à l’entreprise engagée et agile ».Un cabinet de conseil RH

«Nous sommes convaincus que la culture du changement est un préalable à l’entreprise engagée et agile», écrit sur son site un cabinet de conseils. Des phrases pleines de bons sentiments mais souvent méandreuses et légèrement creuses comme chez cet autre établissement qui se vante d’«une réelle expertise pour accompagner les organisations soucieuses de la place de l’humain et des relations qui les animent». Certains crieraient au «bullshit», mot vulgaire pour des foutaises. Pour d’autres c’est un monde nouveau prometteur à l’instar de ce groupe qui a «volontairement et audacieusement créé en rupture avec l’existant, dans un esprit d’avant-garde. […] L’imagination ne vaut que dans une vision s’inscrivant dans la continuité et l’action.» Si vous n’avez pas saisi le sens précis de ces phrases, ils précisent pour vous que «concrètement, il s’agit de s’adapter, se réinventer sans relâche dans la dynamique du succès».

« On a volontairement et audacieusement créé en rupture avec l’existant, dans un esprit d’avant-garde. […] L’imagination ne vaut que dans une vision s’inscrivant dans la continuité et l’action. »Un cabinet de conseil parisien

Un discours dont la compréhension échappe souvent au commun des mortels. Cela tombe à pic car la Start-up Nation n’est pas pour tous, même si comme l’avait prédit François Hollande, pourtant pas le président le plus startuper, «le changement c’est maintenant».

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :