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Brice Couturier: «Non, le woke n’est pas un fantasme de “réac”, c’est une révolution culturelle en marche»

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Par BRICE COUTURIER. LE FIGARO. 25 octobre 2021

TRIBUNE – Le journaliste et essayiste, auteur d’un ouvrage remarqué sur le sujet*, répond à ceux qui nient la réalité du militantisme woke et attribuent sa dénonciation aux seuls conservateurs. Il décrypte cette rhétorique du déni, déjà déployée pour minimiser l’existence de l’islamo-gauchisme.

Le journaliste et essayiste, auteur d’un ouvrage remarqué sur le sujet*, répond à ceux qui nient la réalité du militantisme woke et attribuent sa dénonciation aux seuls conservateurs. Il décrypte cette rhétorique du déni, déjà déployé pour minimiser l’existence de l’islamo-gauchisme.À découvrir

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Dans un article qui se présente comme une mise au point sous le signe du «fact checking», Franceinfo a mis en ligne un article de Clément Viktorovitch, son spécialiste en «décryptage des discours politiques» consacré au mot «woke». Après avoir relevé que plusieurs ministres du gouvernement actuel, ainsi que l’ancien premier ministre Édouard Philippe, avaient attaqué «la “cancel culture” et le wokisme», cet universitaire habitué des médias prétend nous expliquer l’origine de ce mot et régler leur compte à ceux qui l’emploient.

«En éveil»

Il a raison, lorsqu’il affirme que cet adjectif, issu de l’argot noir américain, a été utilisé aux débuts du mouvement Black Lives Matter et qu’il a ensuite été retourné 
de manière critique par les adversaires intellectuels des «combattants de la justice sociale» qui terrorisent les campus nord-américains. On pourrait rendre au plus juste le sens du mot woke par le laborieux participe passé «conscientisé», autrefois 
en usage dans le vocabulaire gauchiste. Il désigne, en effet, ceux qui, parmi 
les minorités ethniques, sexuelles, religieuses, etc. ont pris conscience de l’oppression qu’ils sont censés subir et demeurent «en éveil», mobilisés pour les combattre. Il connote une idée de méfiance vigilante envers les institutions.

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Il renvoie à l’idée de «racisme systémique», ce «racisme 3.0», comme l’a défini pour le critiquer le linguiste noir américain John McWhorter. Contrairement au «racisme 1.0», il ne s’agit pas de préjugés, ni des comportements individuels, mais d’une focalisation sur les résultats comparés, obtenus dans tous les domaines par les membres des groupes ethniques, pris en bloc. Ainsi, par exemple, si les résultats en mathématiques des élèves noirs sont inférieurs à ceux des élèves blancs – et surtout à ceux des Américains d’origine asiatique -, il faudrait mettre en cause le «racisme» des exercices et des tests mesurant les performances des élèves dans cette matière et, par-delà le «racisme» qui persiste à structurer insidieusement la société américaine tout entière. D’où l’appel à «décoloniser les mathématiques», comme le réclament désormais un certain nombre d’universitaires, rarement mathématiciens eux-mêmes.

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«Le terme woke a été progressivement délaissé par ses défenseurs… et repris 
par ses adversaires,
 poursuit Viktorovitch, c’est-à-dire la droite conservatrice américaine, Donald Trump en tête.» Et c’est, poursuit-il, ce qui se passe à présent en France. Le mot ne mériterait pas d’être considéré comme un authentique concept politique, il serait un simple «mot repoussoir», destiné à «faire exister» une menace imaginaire, bref une arme de disqualification massive utilisée contre le discours de gauche . C’est également le cas, ajoute Viktorovitch, de «l’islamo-gauchisme», qui n’aurait pas davantage de réalité. On se rappelle, comment, face aux inquiétudes exprimées par la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, elle-même, le CNRS s’est fendu d’un communiqué affirmant que «“l’islamo-gauchisme”, slogan 
politique utilisé dans le débat public, ne correspond à aucune réalité scientifique. Ce terme aux contours mal définis fait l’objet de nombreuses prises de position publiques, tribunes ou pétitions, souvent passionnées.»

Une chimère

Le procédé est toujours le même. C’est celui du déni, drapé dans l’autorité de la science. Circulez, il n’y a rien à voir. Il a déjà servi face aux inquiétudes légitimes suscitées par l’introduction dans les écoles de la théorie du genre, durant le précédent quinquennat: le concept est erroné, il ne renvoie à aucune réalité «scientifique», c’est une invention de la pensée conservatrice, une chimère brandie afin de faire peur aux gens et d’interdire le développement de la recherche dans ces nouveaux champs d’investigation légitimes que seraient les études de genre, décoloniales et postcoloniales, indigénistes, «intersectionnelles» et, de plus en plus, l’irruption de la «question raciale» en tant que «champ d’étude légitime»… Bref, la tendance à la «racialisation de la question sociale», comme on dit pudiquement.

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Ceux qui tentent de cantonner l’usage du mot «woke» à la sphère «réactionnaire» devraient se souvenir que Barack Obama, qui ne passe pas pour un archéo-conservateur, ni pour un ethno-populiste, utilise couramment le mot. Il a plusieurs fois mis en garde les jeunes militants de gauche contre cette idéologie puritaine et exclusiviste. Ainsi, devant un public d’étudiants, venus assister, en octobre 2019, à l’Obama Foundation Summit: «cette idée de pureté, de ne jamais faire de compromis et d’être politiquement woke et tous ces trucs, vous devriez vous en remettre rapidement. Le monde est fait de désordre, il comporte des ambiguïtés. Certaines personnes font des choses vraiment bien – et… elles ont des défauts.»

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En réalité, le militantisme woke, qui a fait des ravages aux États-Unis en provoquant des clivages idéologiques sur des lignes de fracture identitaires (et donc non négociables) et en hystérisant le débat public, vient seulement de débarquer sur nos rivages. Ceux qui l’ont adopté voudraient nous imposer un système conceptuel qu’ils tiennent pour si évident qu’il constitue, à leurs yeux, la seule grille de lecture possible de toute conflictualité sociale. Cette Grande Révolution culturelle américaine s’acharne sur la France parce que notre culture politique comporte des anticorps qui la rendent particulièrement résistante: l’universalisme, la rationalité, la laïcité, l’antiracisme authentique. Une bataille intellectuelle de forte intensité vient de commencer. Pour la mener, il est nécessaire de connaître son adversaire et d’être en mesure de le nommer.

*«OK, Millennials! Puritanisme, victimisation, identitarisme, censure… L’enquête d’un baby-boomeur sur les mythes de la génération “woke”», Éditions de L’Observatoire.

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