MEMORABILIA

Frances Haugen, la lanceuse d’alerte qui fait trembler Facebook

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Par Océane Herrero. LE FIGARO. 28 octobre 2021

PORTRAIT – Cette ancienne salariée du géant américain a transmis à la presse des documents qui ont plongé l’entreprise dans la tourmente et galvanisé les législateurs.

Facebook place «le profit avant l’humain». La formule a fait mouche. Elle est répétée à l’envi par la lanceuse d’alerte Frances Haugen, ancienne salariée de Facebook. Une entreprise qu’elle a quittée avec sous le bras une dizaine de milliers de pages de documents internes qui révèlent que Facebook avait conscience des méfaits que ses réseaux pouvaient causer.

Publiés dans la presse, ces documents ont plongé l’entreprise dans la tourmente et galvanisé les législateurs. Après avoir été entendue par le Congrès américain et les parlementaires britanniques, Frances Haugen sera reçue au Parlement européen le 8 novembre et le 10 à l’Assemblée nationale, puis le même jour au Sénat. Une campagne d’ampleur, qui a été minutieusement préparée.

Une minutieuse préparation

Âgée de 37 ans, cette diplômée de management à l’université de Harvard et spécialiste des classements algorithmiques a été salariée chez Facebook durant près de deux ans. Auparavant, elle a fait ses armes dans les couloirs d’autres grandes entreprises de la Tech: Google, puis Pinterest et Yelp. Chez Facebook, Frances Haugen intègre la cellule «civic integrity», chargée de gérer les discours de haine ou le déroulement d’élections. Le démantèlement de cette équipe est mal vécu par la salariée. C’est une discussion avec sa mère, prêtresse anglicane, qui l’aurait finalement décidée à quitter Facebook pour révéler au grand jour les ratés de l’entreprise dans la gestion, entre autres, du mal-être des adolescents, de la modération des contenus de pays non-anglophones ou encore des discours de haine. La lanceuse d’alerte collecte en masse des copies de discussions issues de la plateforme interne d’échange, Workplace. C’est avec ces documents sous le bras qu’elle démissionne et prend contact avec John Tye, fondateur de Whistleblower Aid, une organisation qui assiste les lanceurs d’alerte sur le plan juridique et les aide à apprendre les codes de la communication avec les médias.

À LIRE AUSSINouvelle salve de révélations sur Facebook

Cette minutieuse préparation distingue Frances Haugens des précédents lanceurs d’alerte. Avant elle, d’autres avaient essayé d’attirer l’attention sur les ratés internes de Facebook. Parmi eux figurait Sophie Zhang, data scientist. Celle-ci a travaillé durant des mois sur les manipulations politiques de Facebook en Azerbaïdjan ou au Honduras. Débarquée par Facebook, elle a ensuite livré son enquête au Guardian – avec un écho moindre. «Je suis une introvertie qui déteste parler en public, s’excuse-t-elle. Frances est plus douée lorsqu’il s’agit d’attirer l’attention.»

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La machine médiatique est lancée

Frances Haugen a pour sa part mis Facebook graduellement sous pression. Après avoir transmis une première salve de documents internes au Wall Street Journal , elle apparaît pour la première fois à visage découvert dans l’émission de télé américaine «60 Minutes». Dans la foulée, elle ouvre un compte Twitter ainsi qu’un site web au design épuré. La machine médiatique est lancée. Le Sénat américain convoque Facebook, puis Frances Haugen, avant d’élargir ses auditions à d’autres réseaux sociaux.

Pendant ce temps, Frances Haugen entame une «tournée européenne». Sur le Vieux Continent, elle est conseillée et financée par Luminate, une organisation philanthropique fondée par Pierre Omidyar, milliardaire, ex-fondateur d’eBay, et lui-même très critique des Big Tech. Forte de ces soutiens et d’une équipe propre, Frances Haugen a pu orchestrer une nouvelle salve de révélations. Il lui est conseillé de livrer des documents internes non publiés jusqu’alors à une cohorte plus large de médias – ceux qui avaient révélé les Panama Papers.

Grâce à ces révélations on comprend comment les décisions sont arbitrées chez FacebookLaetitia Avia, députée de Paris et membre de la commission des lois

Ce sont également les équipes de Frances Haugen qui ont proposé aux députés Français de la recevoir pour une audition dans le cadre de son tour européen. «Le fait que Facebook fasse de l’argent sur la souffrance numérique est quelque chose que l’on savait déjà, estime Laetitia Avia, députée de Paris et membre de la commission des lois. Mais grâce à ces révélations on comprend comment les décisions sont arbitrées chez Facebook.» Jean-Michel Mis, député de la Loire, renchérit: «Il est très difficile d’obtenir des éléments internes qui permettent d’étayer des soupçons. Seuls les lanceurs d’alerte permettent d’en avoir.»

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Alors que Bruxelles discute d’un nouveau corpus de régulation du monde digital avec les textes Digital Markets Act (DMA) et le Digital Services Act (DSA), Frances Haugen espère pousser les élus européens et même américains à renforcer la législation qui touche les activités de Facebook. Lors de sa dernière connexion sur Workplace (le réseau social interne de Facebook) avant son départ en mai, elle écrivait: «Je ne déteste pas Facebook. J’aime Facebook. Je veux le sauver.»

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