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« Le lien patient-généraliste se distend » : la lente mort du « médecin de famille »

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Publié le 28/10/2021. L’EXPRESS

Alexandra Saviana

Alors qu’une génération de généralistes a pris ou est sur le point de partir à la retraite, les Français assistent à la disparition du « médecin de famille ».

« Il a suivi mes grands-parents, après mes oncles, mon père, ma mère et moi. Comme mes parents n’ont jamais bougé de chez nous, on lui est resté fidèle. » Quand elle parle de son médecin traitant, Charline, 26 ans, adopte un ton qu’on utilise d’ordinaire pour un vieil ami de la famille. De ceux qui restent à vos côtés, malgré les années, qu’il vente ou qu’il pleuve. « J’ai déménagé pendant mes études, mais il me suit toujours. Si j’ai besoin d’une ordonnance pour renouveler ma pilule, par exemple, il est là. Je la lui demanderai par mail à 10 heures et il me l’enverra le jour même, à minuit s’il le faut », continue-t-elle. Dans son petit village d’origine, son praticien est une figure connue, incontournable. Il est une oreille attentive, un confident.  

« Il est tellement disponible ! Il peut prendre une consultation en décrochant son portable après 21 heures. Si le cas est urgent, il répond qu’il passera dans la soirée, dès qu’il aura un moment », décrit-elle. Son enthousiasme, partagé par sa famille depuis trois générations, est pourtant terni par une angoisse : le départ de son cher docteur, qui, depuis quelques années, annonce vouloir prendre sa retraite… Avant de la repousser à chaque fois « d’un ou deux ans ». « Je suis encore jeune, alors le sujet de sa retraite ne me donne pas tant de souci que ça, explique-t-elle. Mais mes grands-mères et mes parents sont vraiment inquiets. Où iront-ils, après lui ? Nous avons la chance d’avoir d’autres médecins aux alentours, mais personne comme lui. Rien ne sera jamais plus pareil. »  

Une disparition progressive

L’inquiétude qui tenaille les proches de Charline est loin d’être unique. Car plus qu’un simple généraliste, le spécialiste appartient à une catégorie de soignants qui se raréfie avec le temps : celles de bons vieux médecins de famille. « C’est une définition ancienne, qui est née et qui a perduré via une pratique de la médecine qui s’occupait de chaque membre de la tribu, observe Marine Crest, médecin généraliste. Elle suit le schéma un peu paternaliste du praticien qui avait seul le savoir, qui rassurait. C’est le médecin de village à qui l’on tape sur l’épaule avant de lui donner un poulet et des oeufs. » Une espèce en voie de disparition. Avec le départ en retraite prochain des médecins de plus de 60 ans – qui représentent plus de la moitié des inscrits au Tableau de l’Ordre – et un changement d’aspirations des jeunes médecins – qui demandent plus d’équilibre entre vie privée et professionnelle -, la fin du médecin de famille pourrait bien avoir sonné. L’application L’ExpressPour suivre l’analyse et le décryptage où que vous soyezTélécharger l’appLIRE AUSSI >> A l’ère du Covid-19, le nouveau pouvoir des médecins

« C’est une disparition progressive, sans un bruit, mais qui a bien lieu », confirme Jean-Paul Q., à la retraite depuis deux ans. Ce généraliste, « farouche défenseur » du médecin de famille, a exercé pendant 40 ans dans sa commune du Finistère avant de raccrocher son stéthoscope en 2019. « Le principe même de la médecine de famille est simple : on ne vous demandait pas d’être bon quelque part, mais de n’être surtout nul en rien, poursuit-il. Ce n’est plus au goût du jour aujourd’hui, parce que la profession est saucissonnée. Beaucoup d’activités échappent aux nouveaux généralistes. »  

L’instauration du médecin traitant

Symbole de ces activités devenues inaccessibles aux généralistes : l’accouchement. « Pendant les vingt premières années qui ont suivi mon installation, une de mes principales activités était l’accouchement », se souvient le médecin. L’époque est révolue depuis la fin du XXème siècle, quand, en 1998, Bernard Kouchner, alors secrétaire d’Etat à la Santé, a annoncé la fermeture des maternités qui effectuaient moins de 300 accouchements par an. Une mort annoncée dans le but d’améliorer la sécurité des mères et de leurs nouveaux-nés mais qui, plus de vingt ans plus tard, n’est toujours pas du goût de Jean-Paul Q. « Les généralistes qui accompagnaient dans les maternités ouvertes dans le rural, comme moi, ont dû renoncer à cette activité. Cela permettait pourtant d’avoir une relation particulière aux mamans et aux enfants, et donc aux familles. Je suivais les gens dès la naissance, note-t-il. Rendez-vous compte : lors du pot de départ que j’avais organisé dans la salle polyvalente du village, certaines familles m’ont dit que j’avais soigné six de leurs générations ! » 

Mais avec la spécialisation de la médecine, le rôle du médecin généraliste dans la société s’est peu à peu réduit. « Auparavant, la fonction de docteur venait juste après celle du curé. A la faveur d’une médecine devenue plus technique, mettant avant tout en valeur l’hôpital, il a été délaissé, observe Marine Crest. Par la suite, le médecin traitant a été installé de manière à remettre le généraliste au centre du parcours de soin. » Le parcours de soins coordonnés, instauré en 2004, incite en effet les patients à consulter leur médecin traitant avant de solliciter un nouveau généraliste ou surtout un autre médecin spécialiste. « Ce retour en grâce auprès des patients s’est accompagné d’un désir de revoir le médecin de famille. Mais dans beaucoup de cas, il n’existe plus. D’où la frustration de certains trentenaires ou quarantenaires, qui ne retrouvent plus la relation qu’ils avaient avec le praticien de leur enfance », analyse Marine Crest, avant de s’exclamer : « Mais on ne peut pas tout faire ! » 

Un rythme éreintant

Car se couler dans le moule du médecin de famille, c’est aussi accepter de se mettre au service de patients à un rythme éreintant. « Je faisais du 70 heures par semaine, se rappelle Patrick Laine, ancien généraliste à Saulnot, en Haute-Saône. Les gens m’appelaient de jour comme de nuit. » Depuis son départ à la retraite, il y a quelques mois, la plupart de ses anciens patients sont parvenus à retrouver un médecin traitant, malgré son absence de successeur. « Mais les conditions ont changé. Ils savent qu’il faut désormais se déplacer, attendre parfois un mois ou deux avant d’avoir un rendez-vous et qu’ils doivent appeler pour se faire expliquer leurs résultats d’analyses, signale le jeune retraité, une pointe de regret dans la voix. Je passais tout le temps un coup de fil si le résultat d’une prise de sang n’était pas bon. » En clair : ce que ne font plus forcément les généralistes « nouvelle génération ». LIRE AUSSI >> Médecins: la fracture territoriale s’aggrave

« C’est pourtant se couper de quelque chose, regrette Jean-Paul Q. Je trouve qu’on a beaucoup perdu en matière de soin dans la vie de tous les jours. Le médecin de famille, c’était aussi ça : quelqu’un qui rassure, qui explique des résultats, qui explicite ce qu’un spécialiste n’a pas forcément dit dans des termes accessibles. » Quelqu’un qui, en somme, fait de la pédagogie. « Mais il faut avoir un côté empathique, accepter d’être là pour écouter les problèmes, insiste l’ancien généraliste. Il faut être à la fois ami, conseiller conjugal, psychologue… » Une profession multi-casquettes, très utile dans les villages comme celui dans lequel Jean-Paul Q. a exercé plus de quarante ans. « Le dernier recteur – un titre donné à certaines membres du clergé, ndlr – de ma commune me disait souvent ‘Vous êtes un concurrent dangereux !' », s’amuse le retraité.  

Journées à rallonge

L’image d’Epinal du médecin de famille, toujours à l’écoute, toujours disponible, a tout du sacerdoce. Mais certains, bon gré mal gré, l’exercent encore. « Certains de mes patients sont à une heure trente de route de mon cabinet, souffle le Dr Christian Popa. Ce sont des personnes qui sont dans l’impossibilité de se déplacer, qui ont des maladies chroniques. Ils ne pourraient pas avoir accès à un médecin si je ne venais pas. » D’abord médecin de campagne en Roumanie, l’homme a d’abord travaillé à l’hôpital Grace de Monaco, avant de s’installer à son compte.  

Depuis, il sillonne les routes escarpées de l’arrière-pays niçois avec un dévouement quasi religieux. « Je suis actuellement chez une patiente, je vous appelle en marge d’une consultation, rigole-t-il à travers le combiné. Le rapport est très différent des cabinets en ville. Ici, je connais leur emploi du temps, j’ai du temps pour discuter quand je vais chez eux. » Avec ses journées à rallonge, le médecin sort de l’ornière beaucoup de familles du coin. « Ici, certaines personnes sont à une heure de route de leur travail. Le temps de récupérer un enfant à l’école, de s’apercevoir qu’il est malade… Ils sont souvent chez eux vers 20 heures, décrit-il. Alors, je m’adapte à leurs horaires. Je ne peux pas les laisser sans soins. » Résultat : il rentre souvent chez lui à minuit, et il n’est pas rare qu’il lui arrive de consulter les week-ends. Un sacrifice qu’il dit faire avec plaisir, à « 65 ans et en pleine forme ». « Mais je ne me fais pas d’illusion, indique-t-il. Je peux exercer ce métier de cette manière parce que je n’ai pas de contrainte personnelle. Mes enfants sont grands. » 

« J’étais un courant d’air »

Paradoxalement, être un médecin de famille, c’est aussi renoncer un peu – voire beaucoup – à la sienne. « Mes deux garçons m’ont souvent dit ‘On ne fera pas le même métier que toi, c’est sûr !’. Car avouons-le : j’étais un vrai courant d’air », confesse Jean-Paul Q., assurant « ne rien regretter ». D’autres sont moins tendres avec la dure tâche demandée par certains patients aux généralistes. « Soyons honnêtes : le médecin de famille, c’est un type qui est divorcé et en état d’épuisement professionnel », balance le Docteur Jean-Paul Hamon, ancien président de la Fédération des médecins de France, qui enchaîne : « Les conditions d’exercice ne sont plus les mêmes. A chaque fois que j’ai remplacé des médecins, ceux qui travaillaient chez eux avaient du personnel pour faire le ménage, la cuisine et le secrétariat. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. » 

D’autant que la sociologie de la profession a changé : selon les chiffres de l’Ordre des médecins, 49,8% des effectifs en activité sont des femmes. « Cette féminisation des effectifs induit aussi que les praticiens ne peuvent plus être constamment disponibles, car beaucoup d’entre elles veulent pouvoir s’occuper de leurs enfants », fait remarquer Marine Crest. Terminé, le praticien qui ne vit que pour son boulot ? « Vous ne pouvez plus réclamer, dans une société des loisirs comme la nôtre, à un médecin d’être disponible 24h/24, sept jours sur sept. C’est leur demander d’endosser un costume que plus personne ne porte dans la société », pointe le Dr Jacques Battistoni, président du syndicat des généralistes MG France.  

Les patients ont changé

Mais les médecins ne sont pas les seuls à avoir modifié leurs attentes et leur comportement. « Les patients aussi ont changé ! assure le Dr Jean-Paul Hamon. J’ai connu une période où je partais faire des accouchements, et je revenais dans une salle d’attente où les gens patientaient, toujours plus nombreux. Si je fais ça aujourd’hui, je risque l’émeute dès que je quitte mon cabinet ! » Les patients actuels, demandeurs de rendez-vous efficaces et rapides, seraient aussi mieux informés – ou, en tout cas, pensent l’être. « L’image du médecin qui détenait le savoir, qui rassurait, n’existe plus forcément dans l’esprit de tous », remarque Marine Crest. LIRE AUSSI >> Santé : comment l’autodiagnostic transforme la relation patient-médecin

Difficile, aussi, de conserver un lien durable avec un praticien quand les familles ont elles-mêmes muté. « Quand j’exerçais, mes patients pouvaient travailler de père en fils à l’usine Renault du coin, remarque Patrick Laine. Aujourd’hui, les choses sont différentes. » Avec des enfants partis à l’autre bout de la France pour leurs études, ou des parents divorcés ayant déménagé, il est plus compliqué pour un généraliste de suivre une famille sur plusieurs générations. « Ajoutez à ça une population qui vieillit, et la demande en soins est forcément plus importante. Les patients sont aussi plus stressés, plus inquiets », complète Marine Crest.  

Des médecins de plus en plus rares

Plus exigeants, aussi. Cela tombe bien : loin de se limiter à de la « bobologie », la médecine pratiquée par les généralistes est devenue beaucoup plus pointue. « La médecine générale est devenue plus technique qu’autre fois, pointe le Dr Elisabeth Hubert, ancienne ministre de la Santé publique et de l’Assurance maladie et auteure d’un rapport sur la médecine de proximité. Les médecins d’aujourd’hui sont plus compétents que ceux de ma génération, c’est certain. Mais la dimension d’écoute du patient est parfois un peu oubliée. » La raison ? Difficile de parler longtemps avec le patient quand le rythme effréné des consultations les réduit à quinze, voire vingt minutes maximum. LIRE AUSSI >> Le nouvel eldorado de la télémédecine

Des médecins de plus en plus pressés, sous pression, et de plus en plus rares, aussi. « Il y a une pénurie de soignants liée à une diminution du numerus clausus dans l’admission aux études de santé dans les années 90, observe Frédéric Bizard, professeur d’économie affilié à l’ESCP Europe, spécialisé dans les questions de protection sociale et de santé. On estime à 7 millions de Français les gens qui n’ont pas facilement accès à une généraliste. Cette crise de l’installation concerne aussi bien le rural que la ville. » En témoigne l’exemple d’Adrien Para, généraliste à Orléans. Jeune et urbain, il n’en finit pas moins « à 23 heures » après une journée de consultation à toute allure. « Dans la maison de santé où j’exerce, les plannings sont pleins à trois semaines près. En moyenne, chaque praticien a plus de 1000 patients sur du temps complet, auxquels il faut ajouter ceux qui viennent sans avoir de médecin traitant, alerte Adrien Para, généraliste à Orléans. Tout devient plus court, et il est certain qu’il est difficile de faire de la prévention en 20 minutes de consultation. Le lien patient-médecin se distend. »  

« Nous allons passer dix ans très difficiles »

Même dans les zones bien desservies, une visite à domicile prend du temps. Autant en moins pour une consultation dans un cabinet. « Parfois, il m’arrive d’aller rendre visite à un patient, comme cette jeune fille en suivi psy que je suis allé voir une matinée, parce que je sentais que c’était nécessaire, se souvient-il. Mais il n’est pas possible de faire ça pour chacun. » Pour remédier à la situation, les praticiens décident souvent de s’appuyer sur les personnels paramédicaux. « On doit désormais travailler en équipe. Les infirmiers sont devenus nos yeux et nos oreilles. Ils nous permettent de préserver ce lien particulier avec les patients », décrit-il. 

Cette solution d’urgence, si efficace soit-elle, n’est toutefois pas la panacée : face au besoin criant en médecins généralistes que la France doit déjà affronter, l’exécutif a mis un terme au numerus clausus, au profit d’objectifs nationaux pluriannuels. « Mais il faut plusieurs années pour former un praticien, rappelle Elisabeth Hubert. Les nouvelles générations n’arriveront pas sur le terrain avant quelques années. D’ici-là, nous allons passer dix ans très difficiles ». Pour y faire face, l’ancienne ministre préconise la télémédecine et un appui accru des généralistes sur les personnels paramédicaux. « Il faut allier ces deux éléments pour que les solutions soient efficaces », martèle-t-elle. Et retrouver ensuite les médecins de famille ?  

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