MEMORABILIA

Chantal Delsol: «La civilisation occidentale ne disparaît pas, elle se transforme. Mais jusqu’où?»

Réservé aux abonnés

Par Alexandre Devecchio. 29 octobre 2021. LE FIGARO

GRAND ENTRETIEN – Dans son nouvel essai, La fin de la chrétienté(Cerf), le professeur émérite des universités en philosophie et membre de l’Institut décrit la métamorphose de la civilisation occidentale. Un bouleversement qui explique, selon elle, les graves querelles de notre temps, mais qui peut aussi, paradoxalement, être une chance.

La thèse de votre essai est que seize siècles de chrétienté s’achèvent. N’est-ce pas un peu radical comme postulat?À découvrir

Ce n’est pas radical si l’on comprend bien qu’il ne s’agit pas de décrire la fin du christianisme comme religion. Le christianisme tend à s’effacer dans certains pays, et notamment dans la zone occidentale, mais il se déploie ailleurs, il va et vient, et il n’y a aucune raison aujourd’hui de parler de sa fin. Mais je parle de la chrétienté, c’est-à-dire du christianisme en tant que civilisation: il s’agit d’une civilisation dont les mœurs et les lois dépendent des dogmes chrétiens. Cette civilisation est clairement achevée depuis la fin du XXe siècle.

À LIRE AUSSI«Hommes et femmes, la grande confusion»

Très rares sont désormais les pays dans lesquels les lois et les mœurs dépendent du christianisme. On pourrait citer Malte, par exemple. Mais c’est rarissime. Dans la plupart des pays auparavant chrétiens, le divorce et l’IVG sont légitimes: ce qui signifie que la chrétienté n’y est plus. Et on ne voit guère que nous puissions retourner vers des sociétés où le divorce et l’IVG seraient à nouveau interdits. Voilà pourquoi je pense qu’il n’y a rien de radical à affirmer la fin de la chrétienté.

Si la chrétienté est en crise en Europe, ne se renouvelle-t-elle pas ailleurs: en Amérique du Sud et en Afrique, notamment?

Je précise encore: le christianisme comme religion est en crise en Europe et en Amérique du Nord, et surtout le catholicisme, mais partout le protestantisme se développe avec l’évangélisme, par exemple. La religion chrétienne se développe en Chine. Mais la chrétienté, c’est autre chose. On voit reculer partout l’influence du christianisme sur les sociétés (c’est-à-dire la chrétienté), même en Amérique latine.

Vous expliquez que la fin de la chrétienté n’est pas soudaine, mais résulte d’une longue agonie. La première rupture date, selon vous, de 1789. Pourquoi?

Cela vient probablement de beaucoup plus loin. On trouve des critiques du pouvoir chrétien sur les mœurs et les lois depuis la Renaissance, et bien sûr pendant le siècle des Lumières. La saison des Lumières commence tôt, avant 1789. Mais les choses se passent différemment selon les lieux. Dans les pays protestants (révolutions anglaise, hollandaise, américaine), le protestantisme accueille bien la modernité, s’entend avec elle et dès lors s’établit une connexion entre religion et politique (c’est pourquoi par exemple les gouvernements américains n’hésitent pas à parler de Dieu). Tandis que dans les pays catholiques, la religion s’oppose de toutes ses forces aux Lumières et dès lors Dieu devient un ennemi des gouvernements (c’est la situation en France).

Chantal Delsol. Laura STEVENS pour le Figaro Magazine

À partir de là, la chrétienté entre en agonie: la modernité exige la liberté de conscience, et la religion catholique récuse à la fois le libéralisme et l’individualisme. La rupture est consommée. Pendant deux siècles, la chrétienté va tenter de conserver son influence, avec beaucoup d’adresse, d’énergie et même de panache. Mais la demande moderne de liberté personnelle est trop forte. Dans la seconde moitié du XXsiècle, le barrage cède et l’influence chrétienne est balayée. Ce sont désormais des comités d’éthique, composés de toutes les religions ou convictions de la société, qui décident de la légitimité morale.

Vous jugez que l’Église est une institution obsolète… Est-elle en danger de mort?

En effet, je pense que l’Église est une institution obsolète, au moins si l’on pense que la mentalité dite «moderne» est destinée à durer assez longtemps. L’Église est une institution à la fois holie et patriarcale, laissant aux femmes un rôle ancillaire, et comprenant la gouvernance comme un despotat (ce que nous observons dans toutes les institutions catholiques proches et amies). Obsolète par ce genre de comportement, et ce qu’il suppose de vision des humains et de leurs relations, ne peut plus être accepté par nos contemporains. Il faudrait donc que l’Église se réforme entièrement, ce qui n’est pas impossible, heureusement, mais mettrait en cause le pouvoir et la vanité de ses caciques – je ne sais pas de quelle manière ce serait possible.

Mais l’Église n’est pas du tout en danger de mort. Elle peut se détériorer, se corrompre, se dépraver, se trahir, et tout cela lui est déjà arrivé. Elle a franchi les siècles en dépit de tout, et elle les franchira encore, parce qu’il suffit d’une poignée de catholiques pour qu’il y ait une Église. Ce qui est en cause à présent, et ce qui est en train de disparaître, c’est sa capacité à régenter les mœurs au regard de ses normes. Cela ne veut pas dire qu’elle ne survivra pas si elle ne peut plus régenter. Au contraire, je crois que cette privation de pouvoir lui rendra plutôt service.

La fin de la chrétienté signifie-t-elle la fin de la civilisation ou du moins la fin d’une civilisation?

La civilisation occidentale, née avec la fin de l’Empire romain, hérite des Grecs et de Rome, des Juifs et des chrétiens. On peut dire qu’elle est essentiellement judéo-chrétienne et complètement en adéquation avec la chrétienté. Nul doute que la disparition de la chrétienté la secoue et la transforme. J’ai essayé de montrer comment elle conserve des éléments chrétiens et les recycle, par exemple en transformant l’humanisme chrétien en humanitarisme. La civilisation occidentale, avec la fin de la chrétienté, ne disparaît pas, elle se transforme.

À LIRE AUSSIGuillaume Perrault: «Manifestation du 17 octobre 1961 à Paris, ce qui s’est vraiment passé»

Toute la question est de savoir jusqu’où elle va perdre ses références chrétiennes – va-t-elle perdre la dignité substantielle de l’homme? L’idée de vérité? L’idée du temps fléché? Tout cela est en question aujourd’hui. Et l’ampleur inévitable de cette transformation explique les graves querelles de notre temps: il y a des courants qui saluent ces changements avec empressement et des courants qui voudraient absolument que tout reste en l’état.

La religion de la morale a-t-elle remplacé la religion chrétienne?

L’humanitarisme est une reprise morale des références chrétiennes: la compassion et l’indulgence, le repentir et le pardon, l’égalité de tous. Mais ces références ne sont plus enracinées dans la transcendance, elles reposent seulement sur la coutume et leur emploi séculaire. Comme elles ne reposent plus sur la transcendance et qu’elles ont remplacé le royaume de Dieu par l’utopie terrestre, elles croient à la perfection et ne tiennent plus compte des réalités. En abandonnant la transcendance, elles ont cessé d’être des promesses pour devenir des programmes. Nous avons donc des «valeurs» comme on dit – le repentir, l’égalité – qui sont à la fois sans transcendance et sans souci de la réalité, et qui prétendent s’appliquer aussitôt et radicalement. D’où une morale à la fois despotique et irréaliste. Avec l’effacement des religions de nos pères, cette morale devient un ersatz de religion: c’est ce que l’on appelle la moraline. Par ailleurs, détail piquant: comme cette morale n’est plus rattachée à la transcendance, elle a perdu ce regard clair et froid de l’amour chrétien. Elle est mièvre, dégoulinante et trop souvent ridicule. Point besoin de faire un dessin pour me faire comprendre: les discours de nos gouvernants ou médias sont gnangnans à pleurer.

L’écologie peut-elle devenir la religion du XXIe siècle?

Étant donné les questions climatiques, les questions de protection de la nature, et l’expansion d’une vision du monde immanente dans laquelle l’humanisme a disparu, oui. Nous avons dépassé l’humanisme qui signifie que l’homme est au centre et plus digne substantiellement que les animaux. Les générations d’aujourd’hui ne voient pas de raison de donner une primauté à l’homme. Dès lors, ce qui s’impose c’est une croyance cosmothéiste (le cosmos est dieu, il n’y a pas d’autre dieu). Aussi l’écologie, qui part d’un discours rationnel et repose sur des vérités objectives (dire qu’il y a un problème avec le climat et l’environnement, c’est énoncer une réalité), se transforme en religion.

À LIRE AUSSI«Erdogan exploite les passions populaires et les ressentiments à l’encontre de l’Occident»

Elle s’impose comme une croyance, elle a ses clercs et ses excommunications, elle interdit à ses opposants de s’exprimer, elle a son catéchisme qui se diffuse dès la maternelle dans toutes les écoles, elle a ses prophètes et ses annonces apocalyptiques, etc. C’est très dommageable pour l’écologie: un discours rationnel transformé en religion va perdre sa rationalité, et beaucoup refuseront d’y «croire» comme s’il s’agissait d’y «croire». C’est une défaite pour l’écologie, et cela handicape gravement son avenir.

Sur fond de bouleversement démographique, l’islam peut-il prendre la place qu’avait la chrétienté en Occident?

Je ne crois pas du tout à la thèse du «grand remplacement». Elle provient de gens qui voudraient que notre civilisation demeure immobile en l’état, et qui voient des influences extérieures comme des agressions et comme des annihilations. Mais une civilisation ne peut pas rester immobile, cela n’existe pas. En l’occurrence, nos grands-parents ont décidé de coloniser des pays entiers en Afrique du Nord, et ces gens qui ont appris le français sous notre gouverne viennent maintenant chez nous. C’est notre responsabilité historique de les accueillir, parce que nous nous devons d’assumer les actes de nos ancêtres – c’est au moins ce que je pense. Puisqu’ils ont voulu coloniser, il faut en assumer les conséquences.

Les éditions du cerf. ,Le cerf.

Il est évident que notre civilisation recevra dans les décennies et les siècles qui viennent des influences musulmanes – jusqu’à quel degré? À nous de le décider, car si nous avons honte de nous-mêmes, elles seront plus importantes. Nous aurons sûrement pour longtemps des minorités d’islamistes radicaux qui jetteront des pétards sous nos pieds, car il faut compter sur la haine et la soif de vengeance de ces gens qui ont été colonisés si longtemps et ne parviennent pas à se gouverner eux-mêmes quand ils sont libres. Cela dit, je ne veux pas croire que les femmes de culture musulmane qui vivent en France aient envie de retourner à une culture où on les marie de force à 13 ans et où on les considère comme des juments.

Vous semblez renvoyer dos à dos les décadentistes et les progressistes? Pourquoi?

Parce que je pense que les deux sont excessifs et capables d’un radicalisme inaudible. Les décadentistes pensent qu’une fois la chrétienté dépassée, nous allons tomber dans le néant d’une manière ou d’une autre. Les progressistes vont jusqu’à croire qu’il n’y a plus de frontière anthropologique, morale, à la volonté individuelle. Je n’ai aucune envie de retourner quelques siècles en arrière, comme le voudraient les décadentistes qui sont souvent réactionnaires.

À LIRE AUSSIProgressisme, diversité… Quelle idéologie derrière Netflix?

Mais je n’ai non plus nulle envie de vivre dans une société où l’instituteur va convaincre l’enfant de 6 ans de changer de sexe, sans en parler à ses parents, et où il est légitime pour un couple, quel qu’il soit, de se payer une femme du tiers-monde pour porter son bébé.

En quoi la métamorphose actuelle peut-elle être paradoxalement une chance?

N’est-ce pas une amélioration que de prendre en compte l’enfant victime des actes pédophiles, au détriment de l’institution – la famille ou l’Église? Voilà un bienfait contemporain de l’individualisme. Il y aurait bien d’autres points, comme le fait qu’il est devenu immoral de traiter les femmes avec mépris. Il y a des bienfaits dans notre époque, mais ce qui est ridicule, c’est de s’imaginer que toutes les époques passées sont barbares et que seule la nôtre est valable, acceptable, morale ; ou de s’imaginer à l’inverse que notre époque est barbare et à condamner au regard des époques passées. Chaque époque a ses grandeurs et ses perversions. L’historien Leopold von Ranke disait «toute époque est aimée de Dieu».

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :