MEMORABILIA

« Fureur chinoise »

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Par Philippe Gélie. LE FIGARO. 28 octobre 2021

LETTRE EXCLUSIVE ABONNÉS – Un regard à 360° sur la scène internationale, par Philippe Gélie.

Il ne faut pas chatouiller le « loup guerrier » Lu Shaye. L’ambassadeur de Chine en France n’a pas supporté les analyses du Figaro sur le potentiel explosif de la question taïwanaise, confirmant – peut-être involontairement – la nervosité de Pékin et la gravité de l’enjeu. Mais puisque nous sommes visés, examinons les reproches qui nous sont faits.

Fureur chinoise

Le dossier du Figaro. Le 19 octobre, la photo à la une du journal annonçait : « Taïwan, épicentre des tensions militaires entre la Chine et les États-Unis ». La légende indiquait : « Au harcèlement aérien, l’armée chinoise ajoute la simulation d’une invasion de l’île démocratique. Le risque de guerre est jugé réel, car une dérobade de Washington reviendrait à laisser toute l’Asie dans l’orbite de Pékin ». Suivait un éditorial titré : « Dissuader la Chine » , dans lequel je suggérais de « prendre au sérieux » la promesse du président Xi Jinping de « réunifier par tous les moyens la mère patrie », et rappelais que « l’apaisement n’a jamais apporté la paix ». Cette une était étayée d’un dossier en trois articles, pages 12 et 13, notamment un point détaillé et didactique du chef de notre bureau en Asie, Sébastien Falletti, sur la question qui fâche tant M. Lu : « La question taïwanaise peut-elle déclencher la Troisième Guerre mondiale ? » Les éléments de réponse apportés par notre spécialiste de la Chine justifient amplement le ton alarmiste de la question.

Le Figaro au pilori. Ce travail n’a pas été du goût de l’ambassade chinoise à Paris, qui nous épingle en tête de son site internet sous le slogan catégorique : « La Chine doit être réunifiée et elle le sera » . Dans ce long texte (près de 1500 mots), les « diplomates » de M. Xi dénoncent les articles de Sébastien Falletti comme étant « bouffis de mensonges et de divagations ». Par ordre d’apparition :

  • « Mensonge 1 : (…) le faux récit de la  »démocratie contre l’autoritarisme » » : M. Lu ne dément pas que la Chine communiste soit une dictature, mais il réfute que Taïwan soit une démocratie. « Le Parti démocrate progressiste (PDP) a instauré une véritable  »terreur verte » à Taïwan : luttes politiques partisanes, corruption, abus de pouvoir, trafic d’influence, etc. » Il va de soi que les élus mandatés pour tenir tête à Pékin sont des gens peu recommandables : « Pas mal d’indépendantistes haut placés sont les descendants des  »collabos » avec les colonisateurs japonais sous l’Occupation ». Conclusion : « l’intégrité territoriale de la Chine (est) mise en danger par des forces indépendantistes qui renient leur origine, trahissent la nation, collaborent avec les ennemis étrangers ». Aucun « autoritarisme » dans le propos…
  • « Mensonge 2 : en dénaturant grossièrement l’histoire et le présent, ces articles cherchent à déconstruire le fait que la Chine a la souveraineté sur Taïwan ». Remontant au 3è siècle de notre ère, « l’histoire de Taïwan en tant qu’une partie de la Chine est plus ancienne que l’histoire de France », assène Lu Shaye au prix d’un léger raccourci. Ayant mentionné l’ancien nom de Formose, Sébastien Falletti aurait exprimé son « soutien manifeste au passé colonial de l’Occident et au retour du fantôme colonialiste », rien de moins. Il lui est conseillé d’aller prendre une leçon d’histoire chez son confrère du Monde, qui n’en demande sans doute pas tant.
  • « Mensonge 3 : en agitant lechiffon rouge d’une  »Troisième Guerre mondiale » », Le Figaro « cherche à nier le droit juste du gouvernement chinois de défendre la souveraineté nationale et l’intégrité territoriale ». Nous y voilà : il ne faut pas dire que la Chine se prépare à la guerre, mais que nous dit d’autre M. Lu ? « La question de savoir quel moyen utiliser pour résoudre la question de Taiwan relève purement des affaires intérieures de la Chine. Tout Etat souverain a le droit d’employer tous les moyens nécessaires, y compris militaires, pour sauvegarder sa souveraineté et son intégrité territoriale. » Bien sûr, Pékin préfèrerait la soumission sans résistance, mais « si les indépendantistes de Taiwan s’obstinent à ne pas entendre raison et continuent à agir en connivence avec des forces antichinoises étrangères, (…) le gouvernement central chinois n’aura pas d’autre choix que de recourir à des moyens non-pacifiques pour défendre la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Chine, et cela en toute justice. » Est-ce bien assez clair ?

À LIRE AUSSIArmée, économie, spatial, démographie… des États-Unis ou de la Chine, qui mène le match ?

Intimidation. « Il est scandaleux que Le Figaro crie à la  »Troisième guerre mondiale » (…) et appelle cyniquement à  »dissuader la Chine » dans son éditorial », s’insurge l’ambassadeur Lu, qui nous accuse « d’inventer la  »menace chinoise » ». Mais la menace est partout dans son texte, comme d’ailleurs sur le site de l’ambassade de Chine à Paris. «Petite frappe», «hyène folle», «troll idéologique» , c’était le vocabulaire affiché en mars contre Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), dont les analyses acérées déplaisent à Pékin. Lorsqu’une délégation de sénateurs emmenée par Alain Richard, ancien ministre de la Défense, s’est rendue à Taïwan début octobre, c’est en passant outre la mise en garde musclée de l’ambassade contre « une violation grave de la politique d’une seule Chine appliquée par l’État français », qui « portera atteinte (…) aux relations sino-françaises » ainsi qu’à « l’image et aux intérêts de la France ». Et lorsque l’IRSEM, cercle de réflexion du ministère de la Défense, a publié un volumineux rapport sur « l’entrisme chinois en France » (évoqué en détail dans le n° 57 de Périscope), M. Lu a éructé : « pas un mot de vrai » , « totalement basé sur des ouï-dire », « mentalité de guerre froide », « rien de nouveau là-dedans »… Quelle jolie formule lui inspirera la dernière production de Bruno Tertrais de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) : « La Chine franchit le Rubicon : un scénario de guerre pour Taïwan » ?

Contre-productif. Le zèle incontrôlé de M. Lu lui a valu plusieurs rappels aux usages diplomatiques et une convocation au Quai d’Orsay. Mais son public principal est à Pékin, dans cette direction du PCC soumise à la poigne de fer de Xi Jinping. En fait, les « loups guerriers »sont devenus l’incarnation de ce contre quoi ils ferraillent : l’image négative d’une Chine qui ne tolère pas la critique, qui manie pressions et propagande, dénigre la démocratie et la liberté d’opinion. Plus grave, par son discours belliqueux, Lu Shaye confirme les inquiétudes que nous devons nourrir au sujet de Taïwan. Faire semblant d’ignorer cet enjeu planétaire ne ferait qu’encourager Pékin à la manière forte, précipitant une crise mondiale majeure. Il suffit de voir l’ire de Pékin à la dernière déclaration de l’Administration Biden, recommandant de faire une place à Taïwan dans les instances onusiennes…

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