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Peter Szijjarto: «Les Hongrois et les Polonais sont soumis à un chantage inacceptable»

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Par Laure Mandeville 28 octobre 2021. LE FIGARO

ENTRETIEN – Dans un entretien au Figaro, le ministre hongrois des Affaires étrangères, Peter Szijjarto, commente la crise entre Bruxelles et les pays d’Europe de l’Est.

LE FIGARO. – Vous arrivez à Paris dans un moment d’ébullition européenne et de confrontation aigue entre la Pologne et l’Europe, et la Hongrie et l’Europe, sur la question de l’état de droit. Où nous emmène ce face à face frontal?

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Peter SZIJJARTO. – Vous avez raison de parler d’ébullition, ce qui n’est pas surprenant vu les défis très sérieux auxquels l’Europe est confrontée. La pandémie, les débats sur le futur de l’UE, les conséquences du Brexit, le nouvel ordre géopolitique global: tout cela suscite des débats et il est naturel qu’il y ait des divergences entre 27 pays qui ont tous leurs spécificités historiques, géographiques, politiques et culturelles. Nous les Centre-Européens, et en tout cas certainement les Hongrois et les Polonais, ne voulons pas de la création des États-Unis d’Europe.

La Hongrie comme la Pologne sont de vraies démocraties et nous ne pouvons pas accepter qu’on sous-estime notre performance en ce domainePeter Szijjarto

Nous croyons que l’UE ne pourra regagner de la force, que si ses Etats membres sont forts eux-mêmes. Mais nous devons admettre que cette approche est minoritaire en Europe. La majorité des Etats, et notamment les plus grands pays, veulent aller vers plus de fédéralisme. Mais nous ne sommes pas d’accord pour que de nouveaux pouvoirs et compétences soient donnés à Bruxelles. La récente crise sanitaire a montré que les Etats membres étaient capables d’offrir des réponses rapides et efficaces alors que les institutions européennes étaient à la traîne. Il y a un deuxième aspect des choses. Il est clair que l’Europe est aujourd’hui dominée par le courant politique libéral (la gauche progressiste, NDLR). Nous Hongrois et Polonais, représentons un courant plus patriotique, plus national, plus droitier, plus chrétien, et dans de nombreux cas nous sommes en désaccord total avec le courant majoritaire.

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Enfin, la Pologne et la Hongrie affichent de vrais succès (économiques, ndlr), et ce triptyque n’est pas bien digéré par les libéraux (la gauche progressiste). C’est notre sentiment. Ce que nous ne voulons pas, c’est que ceux qui ne représentent pas l’idéologie libérale, se retrouvent immédiatement stigmatisés et taxés d’anti-européanisme. Nous sommes européens et pro-européens, nous voulons le renforcement de l’Union européenne, mais nous pensons que le chemin qui est pris actuellement ne le favorise pas.

Vous évoquez un désaccord de nature idéologique et politique. Mais est-ce la seule chose qui soit en jeu? La question de l’état de droit et de la compatibilité des lois polonaises avec les traités européens n’est pas une question idéologique.

En Europe centrale, on peut être fier de notre performance démocratique. La Hongrie comme la Pologne sont de vraies démocraties et nous ne pouvons pas accepter qu’on sous-note notre performance en ce domaine. Ce que nous voyons c’est que les libéraux parlent de démocratie s’ils ont le pouvoir. Mais s’ils ne l’ont plus, soudain il n’y a plus de démocratie! Sur l’état de droit, nous avons été toujours très ouverts à la discussion, si elle est basée sur le respect mutuel ou sur les faits. Si vous me dites, cette loi pose problème pour telle raison précise, je peux discuter, réfléchir, l’amender, et c’est ce qu’on a fait en Hongrie sur de nombreux éléments de la réforme de la Justice pendant nos négociations. Mais baser l’évaluation sur des sentiments ou des considérations idéologiques n’est pas acceptable.

Vous êtes menacés d’être privés des fonds budgétaires post-Covid, comme la Pologne, pour des problèmes de corruption et de transparence de marchés publics. Qu’en est-il?

Je vais vous expliquer ce qui s’est passé et vous comprendrez à quel point la motivation de cette mesure de suspension des fonds budgétaires est idéologique. Nous avions obtenu un accord de Bruxelles sur le déblocage de nos fonds (liés à la relance post-Covid,ndlr). La présidente de la Commission Ursula Von Der Leyen avait même demandé qu’on lui donne une date à laquelle elle serait venue annoncer l’octroi des fonds.

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Mais deux jours plus tard, le parlement hongrois a fait passer une loi qui protégeait les enfants contre la pédophilie et assurait leur protection en matière d’éducation sexuelle, en interdisant toute propagande d’ONG sur l’orientation sexuelle et le changement de sexe dans les écoles et jardins d’enfants. Elle donnait aux parents le droit exclusif de les éduquer à ce sujet jusqu’à 18 ans. Mais en conséquence du passage de cette législation, les négociations ont immédiatement été gelées et des préconditions artificielles ont été mises sur la table, alors qu’on avait déjà résolu nos différends.

Maintenant, la Commission nous presse de retirer cette loi pour obtenir les fonds! Il s’agit d’un véritable chantage car il est bien évident que cette loi n’a rien à avoir. Nous avons réagi en émettant des obligations sur le marché international, ce qui a bien marché car beaucoup d’investisseurs sont prêts à prêter à la Hongrie. Nous avons donc levé plus de 4 Milliards de dollars. Mais la méthode de l’UE est inacceptable.

La Cour européenne a condamné la Pologne à payer un million d’euros par jour. Qu’en pensez-vous?

Je ne peux isoler ma réaction de notre histoire spécifique, étant originaire d’Europe centrale. Encore une fois, c’est un chantage. Il y a d’autres Etats qui ont des législations similaires et n’ont pas de problèmes. La loi polonaise est bonne. Ce qui leur arrive est très injuste et a des motivations très politiques. Les institutions européennes font tout pour affaiblir le gouvernement polonais actuel. La Pologne mérite plus de respect.

Mais leur décision est-elle en conformité avec leur engagement de respecter les traités européens?

Leur tribunal constitutionnel a pris une décision qui a été très critiquée notamment par votre ministre des Affaires européennes qui a publié un communiqué conjoint avec son homologue allemand. Mais cette cour a émis une décision sur les compétences respectives nationales et communautaires. Elle distingue très clairement les compétences des Etats-membres et les compétences au niveau de l’UE. Et quand on parle des compétences des Etats-membres, il est clair que les lois nationales ont la priorité sur le droit européen. Je ne pense donc pas que cette cour ait fait quoi que ce soit qui indique une volonté de sortir des structures européennes. Je regrette que cette décision soit mal comprise et mal expliquée.

Eric Zemmour, Tucker Carlson, Marine Le Pen, Mike Pence. Que cherchez-vous à faire en les recevant? Budapest veut-elle devenir la Jérusalem du conservatisme occidental?

On est content de voir cet intérêt. Cela nous permet de montrer que notre pays a une importance pour le débat intellectuel et stratégique. On défend clairement une politique conservatrice, de défense des valeurs chrétiennes. N’oubliez pas que nous avons gagné en 2018 après avoir passé 8 ans au pouvoir. On avait un mandat! Et oui, on a des coopérations avec ces courants conservateurs.

Concernant Marine Le Pen, personne ne peut nier qu’elle a reçu les voix de 30% des électeurs. Quand on lui parle, on montre du respect à 30% de Français.Peter Szijjarto

Mais je constante qu’on ne fait que souligner ces visites pas les autres. Nous avons reçu début octobre le ministre des Affaires étrangères français Jean Yves Le Drian. Cela faisait 19 ans qu’on n’avait pas eu de visite à ce niveau! 19 ans! Et que m’a dit mon ambassadeur? il n’y pas eu une ligne dans la presse française, alors que quand Eric Zemmour ou Marine Le Pen viennent, ils ont une couverture énorme! Concernant Marine Le Pen, personne ne peut nier qu’elle a reçu les voix de 30% des électeurs. Quand on lui parle, on montre du respect à 30% de Français. Elle a reçu un accueil formel mais c’est très habituel chez nous, nous sommes plus formels.

Vous parlez de créer un groupe des souverainistes conservateurs au parlement européen mais vous avez de profondes divergences. Pour les Polonais, la Russie est une menace. Pour Marine Le Pen, Poutine est un allié stratégique! Et pour vous?

Quand on pense à coopérer entre partis nationaux, il faut être conscients qu’on aura des divergences, c’est normal, nous avons des intérêts divergents, une situation géographique différente. Même en Europe centrale, on a des différences sur la Russie.

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Mais la Hongrie respecte le fait que la Pologne considère la Russie comme une menace majeure et nous avons a contribué au renforcement du flanc est de l’Otan sans réserve. Les Hongrois sont également partie à la mission baltique de police aérienne. Il n’empêche que nous ne voyons pas la Russie comme une menace existentielle.

Vous n’êtes pas inquiet du comportement de la Biélorussie, qui est très alignée sur la Russie, et qui fait venir des migrants pour déstabiliser les frontières de la Lituanie et de la Pologne?

Concernant la Biélorussie, nous rejetons l’idée de l’utilisation des migrants comme instrument de guerre hybride! Les Biélorusses organisent et encouragent le passage des migrants de manière délibérée, comme le disent nos amis baltes, et nous les croyons. Nous avons vécu ce problème sur notre frontière sud où nous avons eu plus de 150000 migrants qui passaient la frontière en même temps en 2015 et nous avons dû ériger une barrière. J’ai dit aux Polonais et aux Baltes qu’ils devaient faire de même et nous les y aidons.

Cela n’est-il pas encouragé par Moscou et cela ne modère-t-il pas votre enthousiasme pour Poutine?

Il n’y a pas d’enthousiasme. Nous construisons nos relations avec les pays étrangers sur la base du respect et bénéfice mutuels. Sur la Russie, nous voyons beaucoup d’hypocrisie à l’Ouest, car les pays qui critiquent le plus les Russes (ou d’ailleurs les Chinois), sont aussi ceux qui font les plus gros deals avec eux, en sous-main.

Regardez Nord Stream II. J’en ai donc assez que l’on peigne la Hongrie comme très proche de Moscou et de Pékin, alors que les deals que nous faisons avec eux sont très mineurs en comparaison avec ceux que négocient les Ouest-Européens. Quand le chancelier allemand ou le président français négocient avec Poutine, on considère que c’est normal, mais quand le Premier ministre hongrois le fait, on l’accuse de briser l’UE. Ce n’est pas juste, surtout quand on voit la réalité régionale! La Russie est le premier fournisseur de gaz de l’Europe. Notre part est mineure, mais quand nous avons renégocié notre accord fin septembre, nous avons été présentés comme les amis de Poutine, alors que l’Allemagne importe bien plus!

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