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Walter Russell Mead: «Le postulat des Américains est que ce sont les Allemands qui gèrent l’Europe»

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Par Laure Mandeville 28 octobre 2021. LE FIGARO

GRAND ENTRETIEN – Dans un entretien stimulant et peu amène pour les oreilles françaises, l’historien et stratège revient sur les récents choix de politique étrangère de Joe Biden.

Walter Russell Mead est professeur à Bard College dans l’État de New York. Il souligne notamment la robustesse du système judiciaire américain qui a résisté à l’ouragan Trump et ne sous-estime pas sa capacité à s’unir face à un ennemi chinois qui inquiète à droite comme à gauche de l’échiquer politique. Mead décrypte aussi la logique qui sous-tend la création de l’alliance anglo-saxonne Aukus et critique sans ménagement les contradictions d’une France qui prétend à un rôle de pays «exportateur de sécurité» dans l’Indo-Pacifique, alors qu’elle ne parvient même pas à gérer les questions de sécurité en Méditerranée. À Washington, il ne fait aucun doute que c’est l’Allemagne qui a la voix décisive en Europe, avertit-il.

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LE FIGARO. – Comment analysez-vous la situation politique intérieure aux États-Unis, où la popularité de Joe Biden chute et le volcan trumpien reste actif?

Walter RUSSELL MEAD. – Je dirais que la situation aux États-Unis est à la fois meilleure et pire que les Européens ne le pensent. Elle est meilleure parce que tout le monde s’est dit qu’on assistait à la fin de la démocratie américaine, qu’on était presque en route vers une situation à la russe, que la personnalisation triomphante du pouvoir par Trump en était le signe. Mais si Trump avait vraiment été dans une position lui permettant de nuire à la démocratie américaine, nous n’aurions pas vu ce qui s’est réellement passé en matière de justice.

Oui, Trump a fait de nombreuses nominations de juges conservateurs, mais il n’a pas nommé ses sbires et ses amis. Les gens qu’il a nommés sont des juges respectés, des sommités dans leur domaine du droit. Trump n’a pas nommé son avocat Rudolph Giuliani ou sa fille Ivanka Trump. Si les normes démocratiques ne fonctionnaient plus aux États-Unis, c’est à cela qu’on aurait assisté. Même si les tribunaux sont aujourd’hui beaucoup plus conservateurs que mes amis libéraux ne l’auraient souhaité, ces personnalités sont des gens très sérieux qui prennent leurs décisions en fonction de la loi. Cela signifie fondamentalement que si les accusations de Trump concernant les élections avaient finalement atteint la Cour suprême, on aurait sans doute vu cette Cour infliger une défaite unanime aux arguments trumpiens. Le système judiciaire reste un roc.

À LIRE AUSSIArmée, économie, spatial, démographie… des États-Unis ou de la Chine, qui mène le match?

Ce constat permet-il d’évacuer la question de l’humeur révolutionnaire qui traverse la société américaine?

Je vous ai donné des éléments pour souligner que, sous certains aspects, la situation est meilleure qu’on ne le dit. Mais sous d’autres aspects, elle est pire. Il y a des problèmes de long terme sérieux, et la question de la loi électorale est l’un d’eux. Les gens, ici, ne comprennent pas très bien la longue histoire de fraudes qui marque notre tradition politique. Le vol des voix, les bourrages d’urnes, toutes ces choses sont l’une des plus vieilles traditions politiques américaines. En 1960, beaucoup de gens sont restés persuadés que le président Kennedy l’avait emporté sur Nixon parce que la machine politique démocrate de Chicago dans le comté de Cook avait bourré les urnes.

C’était le cas?

Oui, mais le problème était que la machine républicaine des régions centrales de l’Illinois avait fait pareil. Alors, qui allait déterminer qui avait volé le plus de votes? On a indéniablement eu 150 ans de démocratie américaine pendant lesquelles on volait les élections, surtout dans les grandes machines politiques urbaines corrompues. Dans certaines villes, au XIXe siècle, on pouvait lire dans les journaux quel était le prix d’une voix!

Êtes-vous en train de dire qu’il y a eu beaucoup de fraudes en 2020?

Je n’en sais rien, je n’étais pas sur place. Ce que je dis, c’est que l’idée de nombreux électeurs selon laquelle il y a eu fraude n’a rien de nouveau. Mais cette conviction n’a jamais mené à des violences de masse, ni à la mise en cause de nos institutions.

Aujourd’hui, la confiance a disparu?

C’est vrai, mais à quel point la confiance existait-elle en 1880? D’une certaine manière, les dernières décennies du XXe siècle, où tout est transparent, sont la période inhabituelle. Dans le passé, les médias étaient corrompus et les journaux inventaient de toutes pièces des histoires. L’ère des médias intègres, professionnels, est un phénomène relativement nouveau. Pourtant, on avait eu des décennies de démocratie avant que cette professionnalisation ne se produise. Ce que j’essaie de dire, c’est que le fait de ne plus vivre comme dans les années 1990 ne signifie pas que c’est la fin de la démocratie.

Nous devons rendre à Xi Jinping ce qui lui appartient. Son agressivité nous a unis

Quelle peut être néanmoins la conséquence du discrédit que cette situation projette sur la capacité d’action des États-Unis dans le monde?

Nous devons rendre à Xi Jinping ce qui lui appartient. Son agressivité nous a unis. Si vous parlez aux Américains, assez loin vers la gauche de l’échiquier politique et assez loin sur la droite, vous trouverez un consensus sur la Chine! Lisez le discours de George Soros à Davos sur la Chine, il ressemble beaucoup à un discours de Trump! Selon un nouveau sondage de l’Institut Pew, 52 % de la population pensent que si la Chine attaquait Taïwan, les États-Unis devraient lui venir en aide par des moyens militaires.

Cela veut dire qu’il y a une possibilité de guerre?

Je ne suis pas sûr que la Chine attaquera Taïwan, j’espère que non. Mais on voit bien que le pivot vers l’Asie est devenu une force unificatrice de la politique étrangère américaine. Trois Administrations successives, Obama, Trump et Biden maintenant, ont mis la Chine au centre de leur attention. De plus, on a vu une amélioration spectaculaire de notre relation avec l’Inde. Tout cela pour dire que beaucoup de développements internationaux ne sont pas affectés par la polarisation politique interne.

La situation serait-elle meilleure si nous n’étions pas aussi polarisés? Bien sûr! Mais il est important de ne pas exagérer. Regardez la guerre hispano-américaine de 1898: nous sortions tout juste de l’acrimonie de la guerre civile, qui avait fait 650.000 morts. Mais les ex-généraux du Nord et du Sud se sont unis pour recruter des troupes et se battre ensemble. La possibilité qu’une menace extérieure unisse les Américains est réelle.

Qu’est-ce qui vous inquiète le plus sur le plan intérieur?

Le président Biden a une théorie concernant la possibilité de restaurer une forme de normalité dans la politique américaine. Cette théorie est que les propositions sociales qu’il essaie de proposer au Congrès sur les infrastructures et la reconstruction rendront les Américains beaucoup plus heureux et assécheront la polarisation de la société américaine. Je suis sceptique. Beaucoup de ces propositions sont mal structurées, elles sont souvent conçues sous l’influence de groupes d’intérêts, comme les syndicats de professeurs, et auront pour conséquence de pomper de nouveaux fonds dans des systèmes comme l’éducation, qui fonctionnent mal. Le résultat pourrait bien accroître le scepticisme et la polarisation. Ce qui m’inquiète le plus est que ni les progressistes, ni les soutiens de Trump n’ont de vision sérieuse pour l’avenir.

Pensez-vous que Trump puisse se représenter?

Trump paraît très bien positionné pour concourir pour la nomination républicaine en 2024. J’aimerais voir les deux partis avoir des candidats plus jeunes! Et ce n’est pas le pire défaut de Trump! Mais il incarne une forme de génie politique pour avoir donné à des millions d’Américains le sentiment que quelqu’un les comprenait et parlait en leur nom. À moins que quelqu’un d’autre prenne le relais, ils ne vont pas le déserter. Toutefois, comme je l’ai écrit récemment, nous aurions besoin d’un politicien capable de combiner la connexion avec le peuple (d’un Clinton ou d’un Trump) avec la sophistication kissingerienne dans l’analyse globale. Trump a eu un problème constant pour mettre en place une stratégie qui aurait permis d’atteindre des résultats complexes. Sa forme de gouvernement était impulsive. Je souhaiterais voir un président qui serait un génie de l’art de gouverner, pas juste de l’art de gagner. 2024 est encore loin.

C’est vrai que les républicains semblent pour l’instant en bonne position pour les élections de mi-mandat de 2022. Le fait que Biden ait dénoncé les énergies fossiles en pleine tension sur le prix de l’énergie le dessert. Le fait qu’il décide de dépenser des trillions de dollars, en pleine période inflationniste, pour des programmes que personne ne comprend ne l’aide pas non plus. Mais cela peut encore changer. Imaginez que le troisième round de vaccination mette fin à l’épidémie et que l’inflation retombe, dans ce cas vous pourriez voir les chiffres du président remonter.

Ceux qui enterrent Biden vont trop vite. Pourtant, dans les tendances de long terme, il faut reconnaître que si Trump a perdu des points chez les hommes blancs éduqués en 2020, il a en revanche gagné des positions chez les hommes noirs et latinos. Le potentiel d’un vote masculin des classes populaires basculant massivement du côté républicain est indéniable. Trump a mis fin à l’idée tellement répandue selon laquelle on allait assister à un effondrement démographique du Parti républicain lié à la montée des votes des minorités. Ceux qui disent qu’il n’a rien à mettre son à crédit au plan politique oublient cette réalité importante.

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Vous parlez d’un consensus sur la Chine. Mais il semble y avoir une contradiction entre ce que prônait Biden dans les premiers mois, une compétition musclée, et la récente série de décisions sur l’Aukus, sur le découplage technologique, qui semblent installer l’Amérique dans une posture de guerre froide.

Les Américains voulaient une relation basée sur le respect des normes, une compétition non hostile sur la technologie. Mais les Chinois ne voient pas pourquoi ils devraient accepter que les Américains définissent cette relation. Voilà pourquoi on a vu cette semaine les forces navales russes et chinoises entrer dans le détroit du Japon et la Russie annoncer qu’elle soutiendrait la Chine s’il y avait un clash sur Taïwan. Harry Truman ne voulait pas de guerre froide en 1947 et avait même offert un plan Marshall pour l’Europe de l’Est. Je pense donc que les Chinois ont leur mot à dire sur la question de savoir si nous allons ou non vers la guerre froide. Ils prennent de nombreuses décisions qui accélèrent le découplage. Mais je ne pense pas que ce dernier sera total. Ce n’est l’intérêt de personne.

Que signifie ce découplage alors?

Cela tournera autour des chaînes d’approvisionnement et de leur sécurité, particulièrement pour les produits technologiques, les communications. On ne voudra plus que les microprocesseurs passent par la Chine.

Expliquez-nous pourquoi l’Administration Biden a fait le choix de l’Allemagne et ignoré la France, alors que l’Allemagne a une relation étroite avec la Chine?

C’est une question très française. Les Américains ne choisissent pas l’Allemagne plutôt que la France ; mais ils reconnaissent que si l’on veut influencer l’Europe, vous devez passer par l’Allemagne. La France est peut-être d’accord avec nous sur le constat, mais le fait que Paris et Washington soient d’accord ne fait pas bouger l’Europe. Le postulat de l’Amérique, c’est que ce sont les Allemands aujourd’hui qui gèrent l’Europe. Si vous voulez discuter la question de la Chine en Europe, le but doit donc être de gagner Berlin à votre cause et d’y changer la dynamique politique.

C’est la vision standard des États-Unis de dire que, depuis 1990, l’Allemagne n’a cessé de gagner en puissance au sein de l’UE, tandis que la France est moins un égal qu’auparavant. Les États-Unis perçoivent cette situation comme un fait. Il y a donc beaucoup de domaines dans lesquels les États-Unis et la France partagent des vues communes. Et les Allemands diffèrent. Mais nous voyons bien que chanter des chansons à deux voix avec les Français sur la nécessité d’une plus grande flexibilité budgétaire en Europe ou d’une plus grande contribution militaire ne sert à rien si Berlin ne se joint pas à ce chœur, ou au moins Francfort. Sans eux, rien ne bouge!

Cela peut-il suffire à expliquer le comportement américain sur Aukus, et l’exclusion des Français de cette alliance alors que les Américains ne cessent de réclamer un engagement des Européens au plan militaire?

Les Américains n’appellent certainement pas à un engagement européen dans l’Indo-Pacifique! On a vu des mouvements européens en ce sens, avec les Allemands qui ont envoyé une frégate dans la mer de Chine du Sud. C’est sympathique! Les Britanniques y ont aussi déployé un porte-avions. Mais vous aurez du mal à trouver quelqu’un au sein de l’appareil militaire américain qui vous dira que ces contributions européennes auront un impact significatif si – Dieu nous en préserve – des hostilités se déclarent en Asie. En réalité, vous envoyez une contribution que nous n’avons pas demandée, puis vous demandez pourquoi nous ne sommes pas reconnaissants.

La France a perdu le contrôle de la Méditerranée, se retire du Mali et elle propose de nous aider à gérer l’Indo-Pacifique ?

Je crois comprendre que les Français chercheraient à offrir un partage des responsabilités pour la sécurité européenne, en Afrique et en Méditerranée.

D’accord, mais vu le retrait en cours de la France du Mali, pour y laisser la place aux Russes, puis la décision de quitter la Libye en état de désastre complet, et enfin une initiative très médiatisée au Liban qui n’a pas eu le moindre résultat, que veulent dire les Français exactement par partage des responsabilités? Notre sentiment sur la France et l’Indo-Pacifique est le suivant: voilà un pays qui a perdu le contrôle de la Méditerranée, qui ne paraît pas capable de gérer ce dossier, et qui propose de nous aider généreusement à gérer l’Indo-Pacifique.

Il ne s’agit pas seulement de vous aider, mais de défendre nos intérêts dans cette région…

Je comprends que vous avez là-bas 2,7 millions de citoyens et une zone maritime importante, ces intérêts sont légitimes. Mais l’idée que cette présence fait de la France un «exportateur de sécurité» dans l’Indo-Pacifique est peu convaincante. Tahiti sera française tant que les Américains et les Japonais pourront contenir la Chine dans sa partie du Pacifique. Soutenir cette alliance diplomatiquement est le principal moyen de défendre Tahiti. L’instinct français sur le fait que l’Indo-Pacifique est une région clé est compréhensible. Mais les Français se sont-ils demandé ce que les autres puissances de l’Indo-Pacifique veulent de la France?

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Les Australiens voulaient quelque chose de la France, avant de changer d’avis…

Les Américains auraient probablement préféré que les Japonais obtiennent ce contrat de sous-marins, afin de solidifier l’Indo-Pacifique. Je ne suis pas certain en revanche qu’il y ait eu un seul instant durant lequel les stratèges à Washington aient pensé qu’il y avait un avantage stratégique à voir les Français obtenir le contrat australien.

Si je comprends bien ce message, vous comptez sur Berlin pour gérer la sécurité européenne. Est-ce pour cela que les Américains ont accepté Nord Stream II?

La position de Biden sur Nord Stream a été de reconnaître que cet accord se ferait de toute manière. Pourquoi allait-il se battre pour une cause perdue? Quant à l’idée plus générale de se désengager d’Europe et de sous-traiter aux Allemands, vous devez vous rappeler que la priorité donnée pendant la guerre froide au continent européen n’a pas empêché les États-Unis de mener deux grandes guerres dans le Pacifique, celle de Corée et celle du Vietnam. Les États-Unis ne regardent pas un seul théâtre d’opérations. Les Européens ont surinterprété le pivot vers l’Asie. Il n’y aura pas de renoncement, pas d’abdication sur le terrain européen.

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