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«Contrairement à ses adversaires politiques, Éric Zemmour a compris que nous avions basculé dans “l’ère Netflix”»

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Par Ronan Planchon Publié le 28/10/2021 LE FIGARO

«Comme Cyril Hanouna, Éric Zemmour a parfaitement compris la fabrique de l'opinion publique à l'ère des réseaux sociaux et de l'information en continu».
«Comme Cyril Hanouna, Éric Zemmour a parfaitement compris la fabrique de l’opinion publique à l’ère des réseaux sociaux et de l’information en continu». CHRISTOPHE SIMON / AFP

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Éric Zemmour réussit à déclencher des polémiques, tout en les accompagnant d’un axe narratif, explique Raphaël Llorca, de la Fondation Jean-Jaurès. Une stratégie payante dans un monde qui est selon lui façonné par la prédominance des séries.

Raphaël Llorca est communicant, doctorant en philosophie du langage et expert associé à la Fondation Jean-Jaurès, qui vient de publier un long dossier de plusieurs articles qui analysent l’électorat et la stratégie politique d’Éric Zemmour.

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LE FIGARO. – Vous dites que le phénomène Zemmour dépasse la «bulle médiatique» et l’expliquez par l’enracinement du populisme dans notre pays et «l’extrême droitisation» de la société. N’est-ce pas plutôt une demande de protection tous azimuts (économique, sécuritaire, culturelle…) qu’exprime le peuple français dans sa majorité ?

Raphaël LLORCA. – Dans «La cause du peuple», Patrick Buisson affirmait que l’élection présidentielle de 2007 allait se jouer autour de l’identité, et 2012 autour de la frontière. Effectivement, je constate dans le cadre de mon métier, planeur stratégique, que le thème de la protection est devenu central : notion suffisamment large pour couvrir de nombreux sujets, il travaille en profondeur les imaginaires, parlant à la fois aux consommateurs, aux citoyens et aux politiques. C’est encore plus le cas depuis la pandémie.

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De ce point de vue là, Éric Zemmour en est devenu le symptôme. Je crois qu’il a compris qu’il y avait un fil à tirer autour du thème de la protection, quitte à faire le pari d’une campagne monolithique. Je ne suis pas sûr que le terme de «protection» apparaisse régulièrement dans ses discours. Et c’est peut-être parce qu’il ne le prononce pas tel quel que le message est encore plus puissant.

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Malgré sa progression dans les sondages Éric Zemmour n’arrive pour l’instant pas à capter l’électorat populaire de Marine Le Pen (57 % les électeurs de Marine Le Pen approuvent l’idée que « pour établir la justice sociale il faut prendre aux riches pour donner aux pauvres». Devra-t-il effectuer un «virage social» pour espérer l’emporter ?

Pour convaincre l’électorat populaire, je crois qu’Éric Zemmour considère qu’il n’est pas nécessaire d’effectuer un virage à gauche. Il pointe ainsi en creux l’erreur stratégique de Marine Le Pen lors de ses deux précédentes campagnes présidentielles, qui a cru qu’il fallait nécessairement emmener les électeurs sur des bases plus sociales pour obtenir leurs suffrages.

J’entends souvent qu’Éric Zemmour, de par son parcours et sa profession, serait incapable de convaincre les classes populaires. Fait intéressant, il a expliqué à Béziers refuser de simplifier son langage, en aimant rappeler une anecdote, celle d’Henri Guaino à propos de sa mère : « Elle écoutait Pompidou. Elle lui disait toujours : ‘Je ne comprends pas tout, mais il parle bien’ » Lui considère qu’il pourra capter l’électorat populaire en les considérant dans toute leur intelligence.

Par le passé, toutes les campagnes politiques se sont gagnées au centre. Éric Zemmour fait le pari de ne pas le faire. Il a volontairement abandonné les 15 % de Français qui se considèrent comme modérésRaphaël Llorca

Cette stratégie va à rebours de celle de nombreux politiques, bien nés ou formés dans les grandes écoles, qui ont accentué leur côté «populo» pour paraître plus proche du peuple. Laurent Wauquiez avait par exemple pris des cours de diction pour lisser son accent parisien lorsqu’il était allé conquérir sa Région. Dans l’émission «Face à la rue» sur CNews, où il a été confronté à une femme voilée, son discours n’a changé ni sur le fond ni sur la forme. Peu importe son interlocuteur, il le traite sur un même niveau lexical et grammatical. C’est un élément de force, il n’aura peut-être pas besoin d’effectuer un virage thématique ou de forme pour convaincre l’électorat populaire.

«Il est le nom de l’inquiétante pathologie de notre dépolitisation», écrit la Fondation Jean Jaurès. Son ascension médiatique n’est-elle pas, au contraire, la marque d’un retour en force de la politique ?

Le paradoxe n’est qu’apparent. Si on entend par politisation, l’intérêt pour la politique, alors, en effet, Zemmour attire les gens les plus politisés. À l’inverse de l’électorat Le Pen, plus les gens sont intéressés par la politique, plus ils déclarent voter Zemmour. Près d’un quart (23%) de ceux qui déclarent s’intéresser beaucoup à la politique le choisissent pour candidat, contre 11% qui choisissent Le Pen. C’est pourquoi Antoine Bristielle et Tristan notent qu’Éric Zemmour parvient à attirer les «addicts de la politique».

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Mais est-ce que l’électorat le plus intéressé par la politique est celui qui croit le plus en la politique ? Ce que réfutent Frédéric Potier et Milo Lévy-Bruhl, c’est le caractère politique du postulat sur lequel se construit le projet Zemmour : lorsqu’il est question de survie de la France, il n’y a plus de politique possible, il n’y a plus d’idéal, il n’y a plus de projet collectif, il n’y a plus que des persécutions.

Autre observation : les gens qui déclarent beaucoup s’intéresser à la vie politique sont plus nombreux chez les radicaux, les 30% des Français qui estiment avoir des idées radicales (classées entre 7 et 10 sur une échelle de 10). Dans le détail, 16,8% de ceux qui se disent modérés (dont les idées sont classées entre 0 et 3 sur une échelle de 10) affirment s’intéresser beaucoup à la politique, contre 22 % chez les « ni modérés, ni radicaux » et plus de 44 % chez les radicaux ! Par le passé, toutes les campagnes politiques se sont gagnées au centre. Éric Zemmour fait le pari de ne pas le faire. Il a volontairement abandonné les 15 % de Français qui se considèrent comme modérés, pour chercher à à surmobiliser les radicaux et, dans un effet d’entraînement, faire basculer ceux qui estiment être ni radicaux ni modérés (c’est le cas de 46,9 % des Français).

C’est le candidat de l’anti-Neutre. Là où le Neutre macronien esquive le conflit, Zemmour le revendiqueRaphaël Llorca

Dans une tribune publiée sur le site du Monde , le politiste Giuliano da Empoli l’explique très bien: «Comme l’a bien vu l’auteur du Cygne noir(Les Belles Lettres, 2012), Nassim Nicholas Taleb, une minorité intolérante est totalement inflexible et ne peut changer d’idée, tandis qu’une partie significative du reste de l’opinion est plus malléable. Si les conditions sont favorables et que le prix n’est pas trop élevé, cette dernière peut décider de s’aligner sur la minorité intolérante et le basculement peut s’opérer à une vitesse incroyable», écrit-il. Je crois qu’Éric Zemmour va tenter de convaincre ce corps mou pour le faire basculer dans la radicalité, la sienne.

Éric Zemmour cherche à constituer un clivage modération/radicalité, dites-vous. Ne tente-t-il pas, plutôt, à reconstituer le clivage gauche-droite qu’Emmanuel Macron a tenté de gommer en 2017 ? Ces deux clivages sont-ils antinomiques ?

Les deux clivages se conjuguent et ne sont en rien antinomiques. D’une certaine manière, Emmanuel Macron a été le candidat de la confusion des étiquettes et de la confusion politique, sur beaucoup de sujets. Pour se présenter en opposant au pouvoir en place, Éric Zemmour a compris qu’il devait avoir une ligne forte, très affirmée idéologiquement : c’est le candidat de l’anti-Neutre. Là où le Neutre macronien esquive le conflit, Zemmour le revendique.

Je note par ailleurs que le clivage radicaux/modérés voulu par Zemmour recoupe en grande partie le clivage LREM/les autres partis que les macronistes ont eux-mêmes cherché à instaurer, jusqu’à revendiquer constituer le « cercle de la raison ».

En assumant le conflit, est-il en quelque sorte le miroir inversé d’une gauche qui, pendant des années, n’a cessé d’attaquer la droite, de disqualifier son adversaire quitte à tomber dans la caricature ?

Je ne serai pas étonné qu’à un moment donné, il se revendique «facho» par provocation. Cette stratégie d’argumentation de « retournement du stigmate » est efficace car elle solidifie son camp tout en donnant l’impression de lever des tabous et briser des interdits. Là où Emmanuel Macron s’est présenté comme un «disrupteur» capable de libérer la France immobilisée selon lui par un tas de blocages (politiques, administratifs, économiques, etc.), lui cherche à dire que la France est avant tout bloquée par des interdits, idéologiques notamment, qui empêcheraient de voir en face le vrai sujet: l’immigration. Cette posture est redoutable, car elle le pose, par construction, en diseur de vérité.

Selon vous, «la secousse narrative provient également du fait qu’à l’ère Netflix, l’écriture d’une campagne politique obéit à des codes profondément différents de ceux de l’ère TF1». Qu’est-ce que «l’ère Netflix» dans laquelle nous avons basculé ?

À l’époque de ce que j’appelle «l’ère TF1», avec trois grosses chaînes de télévision et des journaux ultrapuissants, il était relativement simple de façonner des images. Cet univers médiatique était extrêmement codifié sur la forme, obéissant à des logiques de discours et de rhétorique propres à ces medium dominants. Cet univers médiatique imposait aussi une barrière d’entrée très forte : tout le monde n’avait pas accès aux colonnes du Monde ou au JT de TF1 Le nombre de personnes qui pouvaient émerger auprès du très grand public était de ce fait extrêmement limité.

La domination culturelle de Netflix dans la façon de fabriquer les récits a une influence énorme sur la manière dont les politiques doivent écrire leur histoire, et nombre d’entre eux ne l’ont pas comprisRaphaël Llorca

Aujourd’hui, ces codes ont éclaté et le nombre de personnes qui peuvent avoir accès à des audiences importantes a explosé. On assiste à une réécriture totale de la façon de se raconter en politique. La domination culturelle de Netflix dans la façon de fabriquer les récits a une influence énorme sur la manière dont les politiques doivent écrire leur histoire, et nombre d’entre eux ne l’ont pas compris. Quand Xavier Bertrand multiplie les interviews pour annoncer sa candidature, il obéit à des codes obsolètes. Et Marine Le Pen conçoit 2022 comme un 2017 en mieux : elle cherche à essayer de gommer ses défauts qui ont été perçus il y a quatre ans, l’incompétence notamment, sans se rendre compte que l’environnement culturel a bougé – entre-temps, les séries ont acquis un statut qu’elles n’avaient pas en 2017, on a compris qu’elles pouvaient être un moteur de l’imaginaire des gens. Pour le prendre en compte, il est vain de vouloir imiter grossièrement le vocabulaire Netflix (le «Vivement qu’on signe pour cinq saisons de plus» des Jeunes avec Macron) : il s’agit d’embrasser la façon même de fabriquer son récit. Gestion des rebondissements, changements de rythmes, alternance de moments didactiques et de moments «clash»: c’est à ces codes qu’obéit le récit Zemmour.

Est-ce la raison pour laquelle, depuis quelques semaines, Éric Zemmour multiplie les coups d’éclat cherche en permanence à «faire le buzz» ?

Comme Cyril Hanouna, Éric Zemmour a parfaitement compris la fabrique de l’opinion publique à l’ère des réseaux sociaux et de l’information en continu.

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Cette «ère Netflix» se traduit aussi par des changements de rythme permanents. Il ne faut pas cantonner Éric Zemmour au fait d’être une machine à buzz. Dans un même discours, il a en tête l’élément de discours qui sera repris et gonflé, mais accorde aussi beaucoup d’importance à ce qui entoure cette polémique, elle est l’aboutissement d’une démarche argumentative. Ces polémiques visent à faire bouger les lignes et accompagnent un corpus historique, et une réflexion sur ce qu’il considère être l’histoire de France et sa destinée. En cela, il se différencie de Donald Trump, davantage dans l’improvisation, emporté par la foule, par sa verve. Zemmour, lui, pèse au trébuchet sa polémique.

D’un point de vue esthétique sa campagne marque aussi une rupture, selon vous. En quoi ?

Les mouvements politiques récents ont une charte graphique extrêmement contraignante de présenter la forme des messages. Raphaël Glucksmann, sur Instagram, propose des visuels avec un jaune immédiatement reconnaissable. Je pense aussi aux tags des féministes sur le mur des grandes villes. Mais quand on regarde les visuels d’Éric Zemmour, ils n’ont rien à voir. Il y a une pluralité de code utilisée. Son équipe a compris qu’à l’ère de l’éclatement des diffuseurs, il faut parier sur la créativité des gens pour faire venir le message dans des sphères éloignées. Chacun peut être le diffuseur de la parole de Zemmour.

Quoiqu’il dise, une base lui sera fidèle car il a un axe dur sur l’identité, sur l’immigration, sur l’islamRaphaël Llorca

De plus, il rompt avec les logiques de séduction traditionnelle des affiches politiques. On peut voir dans ses affiches l’affirmation d’une dureté, d’une conflictualité qu’on ne retrouve jamais chez les autres candidats comme Marine Le Pen. Sa dernière affiche a pour slogan « Libertés, libertés chéries » qui contient tous les codes de la séduction politique: le vert apaisant en fond, le sourire de trois-quarts…

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Ce début de campagne tonitruant avec une polémique quotidienne, peut-il lasser un électorat plus vieux, moins présent sur les réseaux sociaux ?

Geoffroy Lejeune (NDLR, directeur de la rédaction de Valeurs Actuelles) a dit, sur la chaîne YouTube Livre Noir, que le principal problème d’Eric Zemmour serait que, contrairement à ce qu’il avait prévu, il devrait mener une campagne de favori. Dans son hypothèse, cela change effectivement la donne : quand on mène la bataille en tête, on prend moins de risques, l’objectif est de faire le moins d’erreurs possible. La psychologie est tout à fait différente.

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Pour revenir à la question initiale, un certain nombre de traits, de sorties, vont inéluctablement déplaire à une partie de son électorat. Mais il ne faut pas croire que les sympathisants d’Eric Zemmour adhèrent à l’intégralité des propos tenus. Pour reprendre une formule de The Atlantic à propos de Trump : «The press takes him literally, but not seriously ; his supporters take him seriously, but not literally». Un certain nombre d’influenceuses d’extrême droite sur TikTok véhiculent ce message : «Je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’il dit, notamment sur les femmes, mais il est le seul à vraiment porter le sujet de l’immigration». Récemment, Le Monde a publié une enquête sur le malaise de la communauté juive vis-à-vis d’Éric Zemmour illustrait exactement cela. Si de nombreuses personnes juives ont été heurtées par des propos jugés antisémites, beaucoup expliquent qu’il est le seul à pouvoir répondre à leurs craintes identitaires vis-à-vis de l’islamisme. On en revient aux vertus de la campagne monothématique.

Que peuvent faire ses adversaires ? L’emmener sur des thématiques qu’il maîtrise moins ? Imposer une thématique (écologie, économie…) qui leur semble centrale ?

C’est la question à un million d’euros ! Ce qui est fascinant c’est que ses opposants politiques semblent toujours avoir un temps de retard dans leur réponse apportée au « phénomène Zemmour ».

Je pense que ce serait une erreur de chercher à le piéger sur des questions programmatiques : il est encore trop tôt dans la campagne pour dérouler un projet ficelé. Je crois qu’il serait vain d’essayer de le coincer sur d’autres thématiques qu’il maitriserait moins : en réalité, il a théorisé l’idée selon laquelle la question de l’identité et du déclin de la France supplantait toutes les autres. C’est la réponse qu’il a apporté à Jean-Luc Mélenchon lors de son débat sur BFM TV : « Vous voulez sauver la planète, je suis plus modeste : je veux sauver la France »

Je pense que, pour s’opposer à Eric Zemmour, la meilleure façon est de proposer un contre-récit sur la question fondamentale qu’il adresse : celle de l’identité et du devenir de la France. Yannick Jadot a posé des premiers jalons qui me semblent intéressants : en se réinscrivant dans une histoire longue, celle des Lumières, il cherche à montrer comment le combat environnemental est fidèle au patrimoine, aux valeurs et à l’identité française. C’est une autre réponse au sentiment de déclin français.

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