MEMORABILIA

François Heisbourg: «Le risque de guerre est plus élevé qu’avant la pandémie»

Réservé aux abonnés

Par Alexandre Devecchio 31 octonbre 2021. LE FIGARO

ENTRETIEN – Pour le spécialiste de géopolitique, qui publie Retour de la guerre  (Odile Jacob), la montée en puissance de la Chine, l’évolution technologique et l’absence d’ordre mondial rendent le retour de conflits plus probable que pendant la guerre froide.

LE FIGARO. – Après la crise du Covid, la puissance chinoise s’affirme plus que jamais tandis que le départ chaotique des États-Unis d’Afghanistan a pu être interprété comme un signe de déclin. Dans cette configuration, le retour de la guerre est-il inévitable?

La semaine du FigaroVoxNewsletter

Le samedi

Retrouvez les chroniques, les analyses et les tribunes qui animent le monde des idées et l’actualité. Garanti sans langue de bois.S’INSCRIRE

François HEISBOURG. – Le risque de guerre est plus élevé qu’il ne l’était avant la pandémie et il est amené à s’accroître. Une des raisons majeures de cette montée des tensions tient à l’accélération de la puissance chinoise et à sa confrontation idéologique, économique, technologique, politique avec les États-Unis, et peut-être avec le monde démocratique de façon plus générale.

Il y a aussi l’évolution technologique, qui déstabilise la situation stratégique à travers la cyberguerre et qui donne un caractère quotidien aux conflits. Le continuum de la non-guerre jusqu’à la guerre la plus dure est plus direct que durant la guerre froide. Lors de cette dernière, il n’y avait pas de guerre tant qu’il n’y avait pas de tir. Et, par ailleurs, la dissuasion nucléaire obéissait à des règles qui empêchèrent (avec difficulté, tout de même) la guerre d’éclater entre les deux blocs et les deux superpuissances. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. On passe insensiblement de la non-guerre à une quasi-guerre à un début de guerre… Dans le domaine nucléaire, le développement de nouveaux arsenaux nucléaires entraîne une fragilisation de la dissuasion.

Et enfin, il existe une dernière raison: l’absence d’ordre mondial. Quand il n’y a plus d’ordre, il n’y a plus de règle du jeu. Et quand il n’y a plus de règle du jeu, les risques de mésentente sont évidemment beaucoup plus importants. Ce sont les trois facteurs structurels qui auraient existé sans la pandémie, mais que cette dernière a pu aggraver.

La récente crise des sous-marins australiens est-elle un symptôme de cette montée des tensions?

Les Australiens révisent, à juste titre, leur appréciation de la situation stratégique dans la région indo-pacifique, terme qu’ils ont inventé. L’équilibre des forces évolue rapidement dans cette région. La marine chinoise a plus de navires que la marine américaine (mais moins de tonnage). La Chine a, par ailleurs, maltraité l’Australie de façon exceptionnelle depuis le début du Covid. Les Australiens ont été jugés impertinents quand ils ont demandé des explications sur l’origine du virus. Ils l’ont payé d’un embargo sur les exportations australiennes de vin, de langoustes, etc. Ils ont aussi découvert des opérations d’influence chinoise notamment au sein des parlementaires australiens et à une échelle massive dans les universités australiennes. Tout cela peut amener l’Australie à se procurer des sous-marins nucléaires. Mais elle cherche surtout à avoir un renforcement clair de son alliance avec les États-Unis. En termes d’analyse stratégique, cela se défend parfaitement.

Parler d’armée européenne relève de l’humour. Nous ne sommes pas un État, nous ne sommes pas une superpuissance…François Heisbourg

Cette crise montre-t-elle que l’Europe est désormais hors jeu face aux superpuissances?

L’Europe est dans une situation paradoxale. La vulgate serait que l’Europe est dans les choux. Nous allons très mal, notre taux de croissance est pathétique, nos sociétés sont divisées, les populistes émergent un peu partout. Là où il n’y a pas de populistes, il y a des Allemands totalement inertes.

En plus de cela, rajoutons notre dépendance envers la Chine et l’absence des Américains dont la priorité est ailleurs. L’Europe serait nulle part, ou alors elle serait au mauvais endroit. La réalité est un petit peu plus compliquée et l’espoir n’est pas interdit. Le champ de bataille avec la Chine se passe, beaucoup plus que durant la guerre froide, dans des domaines qui ne sont pas directement militaires. Durant la guerre froide, le nombre de fusées et d’armes nucléaires comptait avant tout le reste. Aujourd’hui, face à la Chine, le contrôle de la technologie (civile et militaire), le commerce, les normes, les standards, et les opérations de captation de marché sont des éléments essentiels dans la bataille. Ce sont des domaines dans lesquels l’Europe peut exceller.

À l’inverse, l’UE pèse peu militairement. Parler d’armée européennerelève de l’humour. Nous ne sommes pas un État, nous ne sommes pas une superpuissance…

Le réchauffement climatique a un impact géopolitique et géostratégique qui est plus grave que ce que l’on pouvait imaginerFrançois Heisbourg

En quoi la question climatique risque-t-elle d’accroître les tensions?

La Chine, premier émetteur mondial de gaz à effet de serre, explique qu’elle ne commencera pas à diminuer ses émissions avant 2030… Le jeu de puissance continuera donc pendant l’urgence climatique, comme il s’est exacerbé pendant la pandémie. Si les progrès sont trop inégaux entre les pays en termes de lutte contre le réchauffement climatique, le moment arrivera où tel ou tel pays ne supportera pas que ses intérêts vitaux soient mis en cause.

Est-ce que ce sera le lendemain de la mort de quelques millions d’Indiens lorsque la température aura dépassé pendant plusieurs jours la température critique dite de l’ampoule humide? Je parle là de la décennie en cours, je ne suis pas en train de parler de 2040. Comment réagiront les Indiens? Ils risquent de s’insurger vis-à-vis de ceux qu’ils pourraient considérer comme responsables d’un certain nombre de millions de morts chez eux.

Le réchauffement climatique a un impact géopolitique et géostratégique qui est plus grave que ce que l’on pouvait imaginer, car il va se jouer sur le ton de la concurrence, comme nous l’a appris la pandémie.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :