MEMORABILIA

Quand les stratèges conservateurs américains se déchirent sur Taïwan

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Par Laure Mandeville le figaro

David Goldman, économiste et analyste américain, Michael Pillsbury, ex-conseiller de Donald Trump et ancien directeur du Center on Chinese Strategy du Hudson Institute et Michael Anton, politologue. Fabien Clairefond

RÉCIT – La réponse à apporter à la menace chinoise est loin de faire consensus. En témoigne cet échange musclé tenu lors d’une conférence qui réunissait plusieurs intellectuels conservateurs américains.

La prise de conscience de la menace chinoise suscite un consensus croissant au sein d’une classe politique par ailleurs fracturée. Mais la bataille intellectuelle bat son plein sur la question de savoir comment répondre. Lors de la récente conférence des intellectuels conservateurs, qui s’est tenue du 31 octobre au 2 novembre à Orlando, en Floride, trois stratèges américains se sont notamment affrontés sans prendre de gants. Michael Pillsbury, ex-conseiller de Donald Trump, est un faucon, qui pense que les États-Unis doivent se préparer à aller jusqu’à la guerre pour défendre l’île de Taïwan. Les deux autres, tenants de l’école «réaliste», Michael Anton et David Goldman, jugent ce scénario irresponsable et susceptible de mener jusqu’au feu nucléaire. Sur l’Asia Times, où il a publié la transcription du débat, Goldman compare l’échauffement des esprits à l’ambiance précédant la Première Guerre mondiale et met en garde contre «les somnambules de la mer de Chine du Sud», qui comme en 1914, pourraient mener à la guerre, par «corruption intellectuelle et irresponsabilité grandiose».

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Nous reproduisons ici les principaux extraits de cette discussion aussi musclée qu’édifiante (*)

Michael Pillsbury: «Mon livre Le Marathon de 100 ans a été traduit par l’armée chinoise. Ils n’ont pas payé de royalties, mais ont organisé une petite cérémonie pour moi. Ils se moquent de Biden et disent qu’il fait du plagiat, que sa politique est celle de l’Administration Trump. Trump aimait dire que si Hillary Clinton avait gagné l’élection, la Chine nous dépasserait aujourd’hui. Il disait aussi que cela n’arriverait pas sous son Administration. Si vous observez attentivement les interviews télévisées de Joe Biden, il a prononcé les mêmes paroles. La réaction chinoise est d’en rire. Mais le jour où ils nous surpasseront, je pense que nous regretterons rétrospectivement le niveau d’arrogance dont ils font preuve aujourd’hui. Nous regretterons de ne pas être en 1947 quand la guerre froide a commencé avec les Soviétiques et que nous avons créé la CIA, le département de la Défense et le Conseil de sécurité nationale. Aujourd’hui, nous n’avons aucune instance pour gérer la Chine. Nous devrions!»

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David Goldman: «Nous allons passer les prochains jours à nous désoler de l’état terrible de la situation. Mais j’entends très peu de discussions sur ce que nous devrions faire pour y remédier. Mon argument est très simple. On l’a déjà fait! Nous l’avons fait pendant l’Administration Reagan, pendant l’Administration Kennedy, sous Franklin Roosevelt… Nous devons reconstruire l’économie américaine et nous ne pourrons le faire qu’avec une stratégie visionnaire qui galvanise l’imagination des Américains, comme l’a fait en son temps la conquête spatiale sous Kennedy ou l’initiative de défense stratégique sous Reagan. Les chiffres montrent que la politique de Trump vis-à-vis de la Chine a été un échec catastrophique. Nous importons 30 % de produits chinois de plus qu’en janvier 2018, moment de l’imposition de tarifs douaniers par Trump. Les marginaliser technologiquement? La Chine a construit 70 % des réseaux 5G dans le monde et s’apprête à réaliser les applications qui y seront adossées, c’est-à-dire la quatrième révolution industrielle.

« Les guerres ne sont pas gagnées en volant des données, elles ne sont pas gagnées par des espions, elles sont gagnées par la logistique et la volonté de l’emporter »David Goldman, économiste et analyste américain

Nous pouvons faire mieux que la Chine. Mais nous ne le faisons pas, car nous sommes défaits par une élite technocratique américaine qui a sucé la sève de l’économie des États-Unis et généré une énorme richesse, en faisant des choses qui, pour l’essentiel, nous nuisent (allusion à la Big Tech et à l’influence néfaste des réseaux sociaux, NDLR). Seule une intervention du gouvernement fédéral pourra changer la tendance. Certes ce n’est pas une vision libérale classique des choses. Mais c’est ce qu’on fait quand on est en guerre, et nous sommes confrontés à l’équivalent économique d’une guerre. Ce qui m’inquiète, ce sont les va-t-en-guerre, qui ont dépensé 6000 milliards de dollars pour des guerres sans fin et dévasté notre armée en dilapidant nos ressources. Si nous avions dépensé ne serait-ce qu’un dixième de cet argent sur des armes de haute technologie, nous n’en serions pas à nous inquiéter des missiles hypersoniques chinois. Ces va-t-en-guerre nous entraînerons dans une confrontation avec la Chine qui mènera à une guerre que personne ne peut gagner! John Bolton est le plus dangereux des fous qui écument les rues des États-Unis actuellement. Si on essaie d’imposer l’indépendance de Taïwan, n’importe quel gouvernement chinois, communiste ou non, recourra à l’action militaire. (…) La seule chose que nous puissions faire pour Taïwan est de maintenir l’ambiguïté stratégique, d’augmenter le prix que devraient payer les Chinois pour reprendre l’île par la force – ce que nous n’aurions aucune chance d’empêcher, sinon par le recours à une guerre nucléaire. Bolton veut poser la question de l’indépendance, mais cela revient à faire tuer un grand nombre de personnes.

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Laissez-moi vous parler de la quatrième révolution industrielle, qui est le point vraiment critique. Les guerres ne sont pas gagnées en volant des données, elles ne sont pas gagnées par des espions, elles sont gagnées par la logistique et la volonté de l’emporter. La quatrième révolution industrielle a commencé quand la Chine a répondu à l’épidémie de Covid-19 en utilisant l’intelligence artificielle appliquée à des masses de données pour prédire les possibles foyers du virus. Ils sont maintenant en train de développer les technologies associées à cela. C’est de la vraie science-fiction dont on parle – la 5G permettant à des groupes de robots industriels de communiquer entre eux et de se programmer eux-mêmes. On va assister à une explosion de productivité. (…) La principale chose que les Chinois nous ont volée, c’est l’idée de la révolution Reagan, selon laquelle vous pouvez avoir des technologies à double usage, qui vous permettent d’avoir des armes et du beurre. Ils veulent être Reagan pendant la guerre froide, face à l’URSS sclérosée. Pour autant, ils ne sont pas aussi bons que nous. Mon argument est que nous n’avons rien à apprendre, nous avons juste à nous souvenir, à dépoussiérer les vieilles idées et nous rassembler à nouveau!»

Michael Anton: «En 1842, les Chinois ont cédé Hongkong aux Britanniques en perpétuité. Le régime chinois de la Chine impériale a détesté cette humiliation, qui s’est transmise à la Chine républicaine puis à la Chine communiste. Pourquoi est-ce important? Parce que c’est un motif d’humiliation pour la Chine comme civilisation, pas comme régime communiste… Ils ont attendu le jour où ils pourraient récupérer Hong-kong. Ils ont été patients et cela s’est produit, sans vrai combat, juste en suscitant des grincements de dents, des soupirs et des pleurs des Britanniques. Laissez-moi vous fournir deux citations: “Gagner sans combattre est la meilleure chose”. Et la seconde: “Détruire l’ennemi n’est pas l’apothéose de l’art. Prendre ce que vous voulez à l’ennemi, que ce soit une cité, une forteresse, un bateau, une armée, voilà le summum de l’art”. Ce sont deux phrases de Sun Tzu, un classique chinois qui écrit 200 ans avant Jésus Christ. Cela résume très bien la stratégie chinoise, aussi bien sur Hongkong que sur Taïwan. Même si se réalisait le rêve des néocons d’une Chine démocratique et libérale, les Chinois voudraient toujours récupérer Taïwan. L’une des exigences fermes du gouvernement de Pékin est que Taïwan ne devienne jamais membre à part entière d’une organisation internationale dans laquelle le statut d’État est requis. Ils expliquent clairement qu’ils feront la guerre sur cette question. Elle revient sur la table souvent, parce qu’on ne cesse de nous dire qu’une crise couve dans le détroit de Taïwan, que la Chine a été patiente mais que sa patience pourrait avoir une fin et qu’ils pourraient essayer quelque chose bientôt. (À Washington), nous avons assisté à une bascule assez spectaculaire. On a un consensus bipartisan sur la Chine pour taper sur elle rhétoriquement sans entreprendre aucune action.

« Les Chinois ont la capacité de couler un porte-avions depuis au moins dix ans sans doute. Mais comment la nation (américaine) le prendrait-elle ? »Michael Anton, politologue

Mais ce vers quoi nous mène cette rhétorique, c’est que nous aurons l’obligation de faire quelque chose pour Taïwan, car sinon, cela serait une tache pour notre honneur. Bref, l’idée est que si quelque chose se passe, nous devrons aller au conflit. La préférence de la Chine est toujours de prendre Taïwan sans combattre. Le temps joue pour elle. Une nation de 24 millions d’habitants ne peut avoir une armée aussi importante qu’une nation de 1,4 milliard d’hommes. Dans ce cas, le combat ne se produit pas, sauf si l’autre partie est dans une illusion ou brave jusqu’à l’irresponsabilité. Mais si vous êtes Taïwan et que vous comptez sur les États-Unis pour vous défendre, quelle conclusion avez-vous tirée du retrait d’Afghanistan cet été? En avez-vous tiré la conclusion que vous êtes face à une grande puissance qui sait ce qu’elle fait? Les Chinois ont la capacité de couler un porte-avions depuis au moins dix ans sans doute. Mais comment la nation (américaine) le prendrait-elle? Je pense qu’on a vu émerger un suivisme de masse dans la réflexion, sans droit de parole contradictoire. Mais les politiques définies sur de telles bases génèrent d’énormes fautes et des catastrophes. Voilà pourquoi, avant que les États-Unis ne s’engagent pour une politique particulière et avant que les gens qui sont dans cette salle, tous des conservateurs situés à droite, qui veulent le meilleur pour notre pays et notre armée ne se prononcent, nous devrions au minimum prendre en compte toutes les considérations. La vraie réponse, c’est que le statu quo est la meilleure option, car toute tentative de le changer sera pire. Il y a en effet deux alternatives. L’une est l’indépendance taïwanaise. Mais l’indépendance taïwanaise déclenchera une guerre. Le fait que Taïwan devienne une partie de la Chine serait très mauvais pour nous. Mais si l’île devient partie de la Chine après une action militaire, ce sera encore pire. Le statu quo est donc malheureusement la meilleure chose que nous puissions faire même s’il est instable…»

Michael Pillsbury: «Le président Trump m’a demandé un jour comment nous faisions jadis pour défendre Taïwan. La réalité est que nous avions des bombes atomiques là-bas. Nous les attachions à des avions de combat prêts à frapper la masse continentale chinoise. Mais les Chinois ont fait en sorte que Kissinger s’en débarrasse en 1974. Nous avions un traité, qui nous avait permis d’établir une garnison avec 3000 hommes, ainsi qu’une unité de planification de la guerre installée dans un sous-sol à Taipei. Aujourd’hui, c’est un centre d’art et un restaurant de barbecue mongol… Donc, que disent les paranoïaques au pouvoir (à Pékin) quand ils entendent quelqu’un comme Michael Anton dire que nous ne pouvons entrer en guerre? Ils pensent que c’est une ruse américaine et que, bien sûr, les Américains vont entrer en guerre, c’est pour cela qu’ils augmentent les déploiements. Nous nous rapprochons de la guerre nucléaire avec la Chine. Le chef du commandement stratégique en charge de toutes nos forces nucléaires a donné deux interviews, où il dit que les Chinois sont engagés dans une nouvelle percée de leurs armes stratégiques, notamment les ICBM (missiles balistiques intercontinentaux, NDLR), qu’ils sont en train de doubler ou tripler. Ici, à la conférence sur le conservatisme, certains appellent à lâcher Taïwan, ils ne veulent pas faire la guerre à la Chine. Mais c’est de l’apaisement!»

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Michael Anton: «Si les Chinois coulent un porte-avions, si le seul moyen d’empêcher une invasion de Taïwan est d’envoyer un porte-avions et peut-être un ou deux autres, et si les Chinois coulent ces “hippopotames” de 12 milliards de dollars avec 6500 hommes à leur bord, quelle sera la réponse américaine à ce stade?»

Michael Pillsbury : «Et bien, nous pourrions nous tourner vers vous, et dire: je me rends!»

Michael Anton: «Que feriez-vous si vous étiez le secrétaire à la Défense, le président ou le commandant des forces pacifiques à Pearl Harbor?»

Michael Pillsbury: «Cela fait trente ans que je travaille là-dessus. Plus récemment, les États-Unis se sont fait une idée assez claire de ce qu’ils pourraient faire. Exactement quelles cibles pourraient être frappées en Chine. Ce qui se passerait le premier matin. De plus en plus de travail est mené des deux côtés sur la manière dont se passerait une guerre, et les militaires chinois comme américains en sont venus à la conclusion que ce serait une longue guerre. Un nouveau livre du secrétaire adjoint à la Défense sous Trump, Elbridge Colby, vient de sortir. On y trouve tout un chapitre sur la manière de reconquérir Taïwan après sa prise partielle par les militaires chinois. Il résume la pensée actuelle. Nous nous approchons d’une guerre. Mais cela n’aide pas, quand vous dites aux conservateurs: si nous perdons un porte-avions, que ferons-nous? Qu’en aurait dit Winston Churchill?»

David Goldman: «Quoi, Winston Churchill? Juste avant la chute de Singapour en 1942, selon Andrew Roberts, Winston Churchill avait affirmé qu’en cas de guerre, les Japonais se coucheraient comme les Italiens. Winston Churchill, sur l’Asie, était un idiot absolu, et c’est nous qui l’avons sauvé. Il était aussi stupide que Nicolas II, qui a perdu la flotte russe à Tsushima (en 1905). Bridge Colby est un ami cher depuis vingt ans, mais qui a maintenant des hallucinations sur la manière dont les États-Unis pourraient reprendre Taïwan. C’est une folie.»

« S’ils estiment que l’intégrité territoriale de la Chine ou la survie de l’État est en jeu, ils seront prêts à utiliser ces 300 missiles ou une partie d’entre eux contre des villes américaines. »Michael Anton, politologue

Michael Anton:«Si l’on suit la logique de Michael Pillsbury, il y a des spéculations selon lesquelles les Chinois augmentent la taille de l’arsenal nucléaire dans un réseau de tunnels que nous ne pouvons pas voir… L’estimation officielle en laquelle nous pouvons avoir à peu près confiance est que l’arsenal nucléaire chinois est d’au moins 300 têtes nucléaires, dont toutes peuvent être envoyées par missiles balistiques intercontinentaux. Et si vous lisez leur doctrine, contrairement à la nôtre, il s’agit formellement d’une doctrine de dissuasion minimale. Cela veut dire qu’ils n’ont pas de doctrine de guerre nucléaire du tout. S’ils estiment que l’intégrité territoriale de la Chine ou la survie de l’État est en jeu, ils seront prêts à utiliser ces 300 missiles ou une partie d’entre eux contre des villes américaines. Si vous vous souvenez, en 1996, pendant un moment de grande tension dans le détroit de Taïwan, un général chinois a été cité pour avoir dit: “je ne pense pas que les Américains feront quoi que ce soit au bout du compte. Ils ne voudront pas échanger Los Angeles contre Taipei”. La posture chinoise devient de plus en plus offensive sur les armes nucléaires. Ce qui veut dire que cette histoire finirait par une guerre nucléaire.

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De plus, quelle serait la réponse du peuple américain à la perte d’un porte-avions? Je pense que ce serait le choc le plus immense que nous subirions en une génération, peut-être supérieur au 11 Septembre. Et subir une attaque nucléaire sur l’une de nos villes serait le plus grand choc psychologique de toute notre histoire. Comment gérer le fait que Taïwan est infiniment plus important pour la Chine que pour nous? Je vais jouer les colombes et dire qu’il est possible d’éviter une guerre nucléaire, que ce soit à Taïwan ou ailleurs. Je préférerais cette solution, même si cela fait de moi un proscrit, je serai en tout cas en bonne compagnie, avec une autre colombe nucléaire, nommée Ronald Reagan.»

David Goldman (se tournant vers l’auditoire): «Qui est volontaire pour être la première ville à subir le feu nucléaire chinois? Des candidats?»

(*) Extraits sélectionnés et traduits de l’anglais par Laure Mandeville.

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