MEMORABILIA

Valérie Toranian: «L’Arménie, obstacle aux appétits d’Erdogan»

Scroll down to content

Par Valérie Toranian et Alexandre Devecchio. Publié le 05/11/2021 LE FIGARO

ENTRETIEN – Voilà un an, l’Arménie, agressée par l’Azerbaïdjan armé par la Turquie, perdait le Haut-Karabakh au terme d’une terrible guerre. Dans un court texte de combat*, la journaliste souligne combien l’intérêt de la France est de soutenir Erevan.

LE FIGARO. – À l’automne 2020, l’Arménie a perdu son sanctuaire historique du Haut-Karabakh à l’issue du conflit. Un an après, quelle est la situation?

La semaine du FigaroVoxNewsletter

Le samedi

Retrouvez les chroniques, les analyses et les tribunes qui animent le monde des idées et l’actualité. Garanti sans langue de bois.S’INSCRIRE

Valerie TORANIAN. – Cette agression azerbaïdjanaise a été dévastatrice pour l’Arménie. L’Azerbaïdjan, soutenu par la Turquie, a utilisé des bombes au phosphore (proscrites par les conventions) et des drones militaires de combat qui ont pulvérisé les lignes arméniennes. C’était Verdun contre Star Wars. Plusieurs milliers de djihadistes combattaient en première ligne comme mercenaires rétribués par la Turquie. Le bilan est de 4000 morts, des milliers de blessés grands handicapés côté arménien. Comme l’a dénoncé Human Rights Watch, il y a encore des dizaines de prisonniers de guerre aux mains des Azéris que Bakou libère au compte-goutte. Le traitement réservé aux prisonniers pendant le conflit, avec vidéos de tortures et humiliations, mutilations de cadavres postées fièrement sur les réseaux sociaux, plonge les familles des soldats manquants dans une immense angoisse.

À LIRE AUSSI«Il devient urgent de soutenir l’Arménie face aux exactions de l’Azerbaïdjan»

L’Azerbaïdjan occupe désormais les trois quarts des territoires contrôlés par les Arméniens depuis 1993, date de la précédente guerre. Les Russes, intervenus à la fin de l’agression azérie pour stopper les combats, ont posté 2 000 soldats au Karabakh. Depuis quelques mois, les Azerbaïdjanais font des incursions sur le territoire de l’Arménie même. Ils tirent sur les soldats arméniens, multiplient les provocations. C’est une menace permanente. Le but est de faire fuir les populations civiles, et de grignoter du terrain. Le président Aliev a même déclaré qu’Erevan, la capitale de l’Arménie, était un territoire azéri!

« Le Karabakh mais aussi le sud de l’Arménie constituent un obstacle au rêve islamo-nationaliste turc qui passe par l’Azerbaïdjan et se poursuit vers les pays turcophones de l’Asie centrale. »Valérie Toranian

Derrière ce conflit plane l’ombre de la Turquie. Quel est son rôle?

C’est plus qu’une ombre, c’est une implication directe dans la guerre. Avec cadres militaires, armement, drones. Le Caucase est le premier domaine d’extension de la Turquie à l’est. Le Karabakh mais aussi le sud de l’Arménie constituent un obstacle au rêve islamo-nationaliste turc qui passe par l’Azerbaïdjan et se poursuit vers les pays turcophones de l’Asie centrale. L’Azerbaïdjan et la Turquie: «deux États, un seul peuple», selon la formule d’Erdogan. L’objectif du panturquisme au moment du génocide de 1915 était déjà de créer une nation turque homogène débarrassée de ses «scories» chrétiennes. La Turquie actuelle, qui continue de nier le génocide, se sert de l’Azerbaïdjan pour «finir le travail».

Les ambitions expansionnistes d’Erdogan menacent-elles l’Europe?

La Turquie considère que tous les territoires qui ont été sous domination ottomane appartiennent à son histoire et qu’il est légitime de les reconquérir. C’est le cas en mer Égée – dans les eaux territoriales grecques -, à Chypre, au Kurdistan, en Syrie, en Libye, dans les Balkans… Cette hubris expansionniste est une façon d’entretenir la flamme nationaliste et de masquer ses échecs économiques. Mais personne ne le stoppe! Les actes d’agression contre la Grèce, pays membre de l’Union européenne (UE), auraient dû être sanctionnés. Les protestations ont été bien faibles. Mais si nous ne sommes plus capables de défendre un des États membres de l’UE contre les appétits illégitimes d’un Erdogan, à quoi sert l’Europe?

LIRE LE DOSSIERHaut-Karabakh: notre dossier pour comprendre la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan

Le président turc fait un chantage à l’immigration et l’Europe tremble devant lui. Erdogan est aussi une menace pour la France. C’est un islamiste proche des Frères musulmans, il contrôle la majorité de la communauté turque de France qui pratique un islam très conservateur. Erdogan insulte le président Macron, s’oppose à la loi contre le séparatisme, traite la France de pays «raciste etislamophobe». Il s’est prononcé contre l’assimilation qu’il considère comme un crime.

Pourtant, cette guerre semble déjà oubliée par l’Occident?

Le Groupe de Minsk (Russie, États-Unis, France) mandaté par l’OSCE était chargé depuis 1994 des négociations de paix entre Azerbaïdjan et Arménie. Il devait garantir l’intégrité territoriale, le non-recours à la violence et le droit à l’autodétermination des Arméniens du Karabakh. Le moins que l’on puisse dire est qu’il a échoué. Aujourd’hui, la Russie est l’unique État du Groupe de Minsk présent sur le terrain. Face à Erdogan, le seul à avoir eu des paroles fortes est le président Macron. Pourrait-il être à l’origine d’une initiative? Les Arméniens sont réalistes. Les grandes puissances occidentales leur ont souvent fait des promesses mais ces engagements se sont rarement concrétisés. Cela n’empêche pas les Arméniens de continuer à espérer. Surtout en la France.

« Notre civilisation a amorcé son déclin et, contrairement à l’islam en pleine reconquête, nous avons honte d’appartenir à une civilisation judéo-chrétienne »Valérie Toranian

Il est difficile de défendre les Arméniens car ils nous ressemblent, expliquez-vous. L’indifférence à l’égard de l’Arménie traduit-elle une haine de soi typiquement occidentale?

Les Arméniens font partie de ces chrétiens d’Orient qui auront bientôt disparu de la surface de la terre. En Irak, en Syrie, au Liban, en Arménie même. Défendre l’Arménie, pays chrétien, dans notre société hantée par la peur de paraître «islamophobe», notamment dans les médias, c’est gênant, embarrassant. On renvoie les protagonistes dos à dos. On «reste neutre». Donc complice du plus fort. Défendre les chrétiens d’Orient est même assimilé pour certains à une cause d’«extrême droite». C’est proprement révoltant. Notre civilisation a amorcé son déclin et, contrairement à l’islam en pleine reconquête, nous avons honte d’appartenir à une civilisation judéo-chrétienne, aux racines grecques et latines, héritière de l’humanisme de la Renaissance et des Lumières.

N’êtes-vous pas trop pessimiste?

C’est aux Arméniens qu’on a déclaré cette guerre. Les mercenaires à la solde des Turcs attaquaient aux cris de «Allah akbar». Les Arméniens étaient des passeurs entre l’Orient et l’Occident. Tout cela risque de disparaître. Mais lorsqu’on visite les monastères arméniens, on est à chaque fois abasourdi par le nombre de fois où un édifice a été vandalisé, brûlé, détruit, puis de nouveau reconstruit. Les Arméniens sont porteurs d’une extraordinaire résilience qui les a fait survivre aux envahisseurs et à plusieurs projets d’exterminations. Mais jusqu’à quand?

*«L’Arménie, du sang sur nos mains», Valérie Toranian («Placards et Libelles», Éditions du Cerf, 2,50 €).

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :