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Et si le véritable échec économique de la France, c’était l’immigration ?

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Une étude du Conseil d’analyse économique montre comment le pays se prive depuis des années de la croissance générée par l’immigration qualifiée.

Mamadou Yaya Bah, jeune migrant guineen, en apprentissage dans une boulangerie de La Chapelle-du-Chatelard, dans l'Ain.
Mamadou Yaya Bah, jeune migrant guinéen, en apprentissage dans une boulangerie de La Chapelle-du-Châtelard, dans l’Ain.  © JEFF PACHOUD / AFP

Par Marc Vignaud. Publié le 11/11/2021 LE POINT

Quelle politique d’immigration pour la France ? Cette question agite la campagne présidentielle, notamment depuis le surgissement d’Éric Zemmourdans le débat politique. Les candidats Les Républicains ont durci leur discours, au point que Michel Barnier promet un moratoire de quelques années sur l’immigration.

C’est dans ce contexte que le Conseil d’analyse économique (CAE), un cercle de réflexion chargé de conseiller le gouvernement, publie une somme sur la politique d’immigration française, un travail entamé il y a maintenant plus d’un an, en septembre 2020. « Le débat public sur l’immigration est dominé par les questions identitaires et sécuritaires », regrettent les économistes Emmanuelle Auriole et Hillel Rapoport, auteurs d’une des études qui composent ce travail. « Quand on aborde cette question sous l’angle économique, c’est le plus souvent pour dépeindre les immigrés comme une menace pour les emplois, en plus d’être une charge pour le système de santé et de protection sociale. Or cette vision est erronée », poursuivent-ils.

Des immigrés qualifiés innovants et connectés à l’économie mondiale

Ils ont donc décidé de remettre l’église au centre du village pour éviter les caricatures du débat public. Leur principal message ? « Il y a un consensus chez les économistes pour considérer que l’immigration qualifiée est une source de bienfaits », résume Emmanuelle Auriole. Au travers de nombreuses études, ces derniers ont constaté que l’immigration qualifiée était une source d’innovations, de créations d’entreprises, ainsi qu’un levier d’insertion dans l’économie mondiale grâce au réseau des immigrés dans leur pays d’origine. Autant de moteurs de la croissance économique à long terme.

Comme cela a souvent été relevé, BioNtech, la start-up allemande à l’origine du vaccin à ARN messager développé avec le géant américain Pfizer, a été cofondée en 2008 par Ugur Sahin, arrivé de Turquie en Allemagne à quatre ans, ainsi que par Özlem Türeci, la fille d’un médecin turc immigré en Allemagne. Quant au groupe Pfizer lui-même, il est dirigé par un Grec séfarade de Salonique, comme le rappellent Emmanuelle Auriole et Hillel Rapoport dans leur note sur l’immigration qualifiée.

Aux États-Unis, les immigrés représentent 13 % de la population mais 26 % des entrepreneurs.

Cela ne relève pas seulement du hasard. De nombreuses études économiques ont montré que la population immigrée était souvent plus encline à prendre des risques et à investir dans des méthodes de production nouvelles. Aux États-Unis, les immigrés représentent ainsi 13 % de la population mais 26 % des entrepreneurs. Comment l’expliquer ? C’est souvent qu’ils ne représentent pas parfaitement la population de leur pays d’origine. Ceux qui sont partis ont davantage le goût du risque, pour faire simple. Malheureusement, la France ne profite que très peu du potentiel économique des immigrés qualifiés. Et si, finalement, une partie du déclin économique de la France tant souligné par Éric Zemmour était liée à l’échec de sa politique d’immigration ?

Les vrais chiffres

Le constat du Conseil d’analyse économique est limpide. La population immigrée en France est peu qualifiée, elle est peu diversifiée, mais son volume reste faible par rapport aux autres pays de l’OCDE. En 2020, 37,8 % des immigrés avaient ainsi un niveau scolaire égal ou inférieur au brevet des collèges, relève le CAE, contre 18,9 % chez les natifs. Certains pays de naissance sont surreprésentés. En 2020, 70 % des immigrés non européens étaient nés sur le continent africain, dont près des deux tiers au Maghreb, d’après l’Insee. La population immigrée de personnes nées à l’étranger (y compris donc, des personnes devenues françaises) ne représente en revanche que 8,4 millions de personnes ou 12,8 % de la population en 2019, ce qui est inférieur au niveau constaté aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Suède et au Canada.

« Les immigrés sont concentrés dans certaines régions et surtout dans les grandes métropoles. Cela contribue à une perception biaisée, car cela les rend plus visibles », avance Emmanuelle Auriole pour expliquer le décalage avec la perception de la population. C’est un peu comme si la France concentrait tous les inconvénients de l’immigration sans en tirer les multiples bénéfices…

Manque d’attractivité

Depuis les années 1990, la France a mené une politique d’immigration a minima, centrée sur « l’immigration de droit », c’est-à-dire familiale et humanitaire, souligne le CAE dans sa note, qui a laissé cette question sensible de côté. L’immigration de travail y est faible.

« Notre pays souffre aujourd’hui d’un déficit d’attractivité, comme l’illustre la faible immigration intra-européenne, et accuse un retard considérable dans la course mondiale aux talents. Ainsi, la France, 6e puissance économique mondiale, n’est que 19e au classement mondial compétitivité et talents élaboré par l’INSEAD, qui mesure la capacité d’un pays à attirer, produire et retenir des talents. Loin derrière la Suisse, Singapour et les États-Unis, elle est également devancée par les pays scandinaves, l’Allemagne, les Pays-Bas ou encore le Royaume-Uni », écrivent Emmanuelle Auriole et Hillel Rapoport.

Pour développer l’immigration qualifiée, les économistes du CAE formulent plusieurs recommandations. Officiellement, la France tient une liste de métiers dits « en tension » pour faciliter l’octroi de visas. En pratique, cette liste est souvent obsolète car elle n’est pas révisée assez régulièrement. Elle vient de l’être sous l’impulsion de l’ancienne ministre du Travail Muriel Pénicaud et devrait l’être désormais tous les ans. Mais la précédente datait de… 2008.

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Un système d’immigration à points

Les entreprises peuvent aussi demander l’embauche de travailleurs étrangers en cas de manque de main-d’œuvre ponctuelle, en fonction de la situation de l’emploi. Mais là encore, souligne le CAE, la procédure est tellement complexe qu’elle est réservée aux grandes entreprises. Et la décision finale varie en fonction des préfectures en charge, sans critères précis. « Avant la crise sanitaire, tout était en papier, rien n’était dématérialisé. Maintenant, il y a un dossier unique dématérialisé. On peut espérer que ça va s’améliorer », détaille Emmanuelle Auriole. Ce qui n’empêche pas le CAE de recommander de poursuivre les efforts pour « numériser et centraliser » le traitement de dossiers de demandes de visa de travail avec « des critères d’admissibilité clairs et prévisibles ».

Mais la proposition sans doute la plus marquante consiste à développer un système d’immigration à points, comme le Canada et l’Australie ou le Royaume-Uni. Il s’agit de sélectionner les candidats que l’on souhaite faire venir selon leurs caractéristiques (âge, niveau de qualification, compétences linguistiques, expériences professionnelles, capacité d’intégration, voire provenance géographique, etc.). Chaque candidat obtient un score découlant de l’adéquation entre ses caractéristiques et les priorités du pays d’accueil. Un système jugé « transparent, stable et efficace ».

Juste après avoir rempli un questionnaire en ligne, chaque candidat a une idée assez claire de ses chances, comme au Canada. Les critères et leur pondération peuvent évoluer au gré des besoins et des priorités. Le CAE propose également d’évaluer et de développer le « passeport talent » instauré en 2016 pour attirer les plus qualifiés, déclinaison de la blue card européenne. Il permet d’accueillir, pendant quatre ans maximum, des chercheurs ou des créateurs d’entreprise, par exemple. En 2019, seulement 13 500 passeports talents ont été délivrés. Cela supposera que les ambassades puissent mieux juger de la qualité des diplômes obtenus dans les pays d’origine.

Garder les étudiants étrangers après leurs études

Enfin, le CAE recommande d’augmenter l’attractivité de la France pour les étudiants et surtout de les inciter à rester sur place après leurs études. Ce qui n’est aujourd’hui pas évident puisque l’autorisation est soumise à la même incertitude que pour les demandes de visa pour les travailleurs et à des critères de rémunération minimale. Un atout pour les États-Unis, qui attirent les meilleurs dans les universités de très haut niveau, notamment. Les auteurs proposent de développer les cours en anglais et de réduire les formalités administratives pour les étudiants internationaux qui veulent venir étudier dans l’Hexagone.

Au passage, le Conseil d’analyse économique tord le cou à un certain nombre de clichés, comme celui selon lequel l’immigration creuserait les déficits publics en coûtant cher à l’État pour la prise en charge de cette population. Un travail de Lionel Ragot montre que, selon les pays de l’OCDE, ou les années, la contribution nette des immigrés aux finances publiques est très modérée, qu’elle soit négative ou positive, car comprise entre + 0,5 et – 0,5 % du PIB. Les études récentes centrées sur la France arrivent aux mêmes conclusions. Selon une publication de 2021, la contribution des immigrés aux finances publiques serait faiblement négative sur la période étudiée de 1979 à 2011, du fait d’une immigration peu qualifiée.

À LIRE AUSSIPhébé – États-Unis : l’immigration rapporte plus qu’elle ne coûteCe relativement faible impact s’explique par le fait que « la population immigrée française, bien que surreprésentée parmi les chômeurs et les bénéficiaires de certaines aides sociales, se concentre dans les tranches d’âge actives, qui ont en moyenne une contribution nette positive au budget de l’État. Ainsi, pour un âge donné, la contribution nette des immigrés, notamment aux cotisations salariales et aux taxes sur le capital, est toujours inférieure à celle des natifs, mais le fait qu’ils soient en moyenne plus représentés dans les classes d’âge les plus actives (c’est-à-dire ni les très jeunes, ni les très vieux) fait plus que contrebalancer l’éventuel surcoût qu’ils représentent pour certaines branches de la protection sociale », écrivent Emmanuelle Auriole et Hillel Rapoport.

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Lutter contre le travail illégal

Les immigrés ne prendraient par ailleurs pas la place des Français natifs et ne feraient pas baisser leur rémunération. Selon une étude de 2015, l’immigration en France a même un effet positif, à la fois sur les salaires et l’emploi des natifs de même niveau de qualification. Cela s’explique par le fait que ces derniers occupent du coup des emplois plus sophistiqués ou dans des zones géographiques plus dynamiques, commente le CAE. Un travail mené par trois économistes montre que les secteurs qui connaissent le plus de difficultés de recrutement en cette sortie de crise sanitaire sont ceux qui employaient le plus d’immigrés auparavant. Pendant la crise, le nombre de visas délivrés s’est effondré de 80 %. « Bien qu’il ne s’agisse que d’une simple corrélation, ceci suggère que les travailleurs immigrés et natifs sont davantage complémentaires que substituables et que l’immigration permet de soulager certains secteurs et/ou métiers », déduisent Emmanuelle Auriole et Hillel Rapoport.

Évidemment, cela ne doit pas empêcher de lutter contre l’immigration irrégulière. « Cela suppose d’intensifier les contrôles aléatoires dans les entreprises. À l’heure actuelle, ils représentent moins de 10 % des contrôles de la lutte contre le travail illégal (LCTI), le reste étant essentiellement des dénonciations. Leur nombre total est très faible, y compris dans les secteurs les plus à risque. Par exemple en 2017, lorsque l’hébergement et la restauration étaient ciblés, seul 6 330 salariés ont été contrôlés de manière aléatoire sur les 700 000 que compte ce secteur (soit 0,9 % des effectifs). Et sur les 15 300 infractions qui ont été constatées au titre de la lutte contre le travail illégal en 2014, l’emploi d’étrangers sans titre de travail ne représentait que 12,6 % du total, soit 1 930 infractions. C’est insuffisant pour décourager les employeurs d’avoir recours à des travailleurs en situation irrégulière », reconnaissent les auteurs de la note.

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