MEMORABILIA

Il était une fois les Indiens en Amérique

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Par Pierre De Boishue. LE FIGARO 12 novembre 2021

Des Sioux Brulés devant l’objectif de Edward Curtis (1907). Collection musée du Nouveau Monde, La Rochelle

«Sur la piste des Sioux», une exposition inédite et passionnante du Musée des Confluences de Lyon, retrace cinq cents ans d’histoire des nations indiennes d’Amérique du Nord. Visite guidée.

C’est une exposition différente des autres à bien des égards: par son thème inattendu, bien sûr, par les souvenirs d’enfance qu’elle convoque, par la richesse des objets réunis au Musée des Confluences, mais aussi par la somme d’informations insoupçonnées qu’elle livre à la connaissance du public. De l’arrivée des colons sur les terres amérindiennes jusqu’à aujourd’hui, pas moins de cinq cents ans d’histoire sont retracés au fil du parcours «Sur la piste des Sioux». Objectif: battre en brèche de tenaces idées reçues à travers la présentation d’objets variés et les témoignages de nombreux historiens et spécialistes du sujet.

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Au premier rang d’entre eux se trouve le collectionneur belge François Chladiuk, dont les trésors ont incité les responsables de l’institution lyonnaise à organiser cette plongée inédite dans les siècles. «Une collection aussi bien documentée est rarissime, explique la directrice générale des lieux, Hélène Lafont-Couturier. Sous l’impulsion de François Chladiuk, notre objectif est de dépasser les stéréotypes afin de comprendre les communautés sioux.» En 2004, l’homme fait l’acquisition de huit malles en métal abritant des reliques indiennes. Devant les premières pièces remontant aux années 1920-1930, il a le souffle coupé. Il achète le lot entier, composé de 157 pièces, constituant des reliques de la culture lakota (coiffes, costumes, ornements divers…).

Ce portrait de Nez-Percé est l’un des 50.000 clichés «indiens» réalisés par Edward Curtis (1910).Collection musée du Nouveau Monde, La Rochelle

Constatant qu’elles ont été achetées à l’Exposition universelle et internationale de Bruxelles de 1935, il publie des petites annonces dans la presse afin d’identifier le nom des familles alors présentes sur place. Dans le Dakota du Sud, il retrouve finalement les fils de Joe et Rose Littlemoon, qui avaient fait le déplacement dans la capitale belge pour fuir la pauvreté et dévoiler leur culture (alors réprimée aux États-Unis). Et François Chladiuk de leur remettre en cette circonstance une paire de mocassins ayant appartenu à leurs aïeux!

Une mémoire qui perdure

La scénographie met l’ensemble particulièrement en valeur. Dans les vitrines, reposant sur un sol étonnant de faux sable, les découvertes s’enchaînent, tandis que des écrans diffusent des films émouvants. Parmi elles: ce bonnet de guerre rouge et vert en tissu, plumes de verre, duvet et crin de cheval, mais également cette chemise à base de coquillages et de cheveux humains, ou ce gilet bleu enrichi de motifs confectionnés par les femmes du clan. Sans oublier les autres vestiges dédiés à la vie quotidienne, qui font perdurer cette mémoire. Durant la visite orchestrée par le chef de projet Yoann Cormier, avec Jean-François Courant et Marie-Paule Imberti, des noms célèbres surgissent du passé.

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Par exemple celui de Buffalo Bill, qui a joué un rôle capital dans la compréhension des mœurs des Amérindiens par les populationsoccidentales, tout en créant un véritable impact sur leurs imaginaires. «Ce génie du divertissement a conçu un show qui combine des numéros d’acrobates, des concours de tir, des lâchers de chevaux, de bisons, et surtout qui met en scène, de façon scénarisée, des cavalcades, des batailles, des attaques de diligence, qui immergent littéralement le spectateur dans cette atmosphère. Ce spectacle fut montré en Amérique, puis en Europe, dont deux tournées phénoménales en France, en 1889 et 1905», note un autre collectionneur, Didier Lévêque, membre du comité scientifique avec Pascale Martinez et Sergio Purini.

Le célèbre Buffalo Bill en 1891. Collection François Chladiuk

C’est à cette période que naît la diffusion de l’Indien dans la culture populaire. De nombreuses affiches rappellentl’engouement d’antan, quand les enfants français se paraient volontiers de tenues à plumes dans les carnavals. Le Peau-Rouge y est alors souvent associé au méchant. Mais les mentalités finissent par changer. La meilleure illustration en France? Loin de l’image du sauvage, longtemps décrit au nom d’un stéréotype, «Bison futé» devient lecompagnon des automobilistes. L’Indien s’apparente désormais à un homme astucieux, réfléchi. La grande force du parcours est de remettre en perspective tous les éléments d’une histoire aussi riche que tourmentée.

Et sujette à bien des fantasmes.«La vision que nous entretenons désormaisde l’Indien, noble et sage, est tout aussi caricaturale qu’autrefois, précise Sergio Purini, conservateur honoraire des collections Amérique des Musées royaux d’art et d’histoire de Bruxelles. «L’historien Philippe Jacquin (1942-2002), professeur à l’université de Lyon, avait nuancé le propos, en rappelant que les Indiens s’étaient livrés, avant l’arrivée des colons, à des batailles entre nations particulièrement meurtrières, au cours desquelles on a vu des familles, des clans entiers disparaître.»

Hollywood impitoyable avec les apaches

Au début du XXe siècle, l’influence des Indiens grandit dans tous les domaines. Le scoutisme, qui emprunte bien des codes à leur mode de vie sous l’autorité de leur cofondateur, le peintre et écrivain Paul Coze, en est un parfait exemple. Dans la foulée de Buffalo Bill, Hollywood s’empare du phénomène et se montre impitoyable avec les Apaches ou leurs cousins, avant de les présenter sous un meilleur jour. Une évolution étudiée en détail dans l’espace dédié au 7e art et plus vrai que nature avec sa reconstitution d’entrée de cinéma. «La Flèche brisée de Delmer Daves avec James Stewart est encore loin d’être réaliste mais il marque une avancée significative», observe Yoann Coman, à proposde cette production de 1951. Plus tard, des westerns comme Un homme nommé cheval et Little Big Man, changeront la donne. Mais, comme le glisse François Chladiuk, «Ma passion est née avec les films ou les séries comme Bonanza».

« Nous embrassons toutes les formes de représentation: peintures, dessins, sculptures, mais aussi inspirations littéraires. »Hélène Lafont-Couturier, directrice générale du Musée des Confluences

Même succès recueilli jadis par les auteurs de bandes dessinées. Malgré les raccourcis plus ou moins audacieux. «Les Indiens représentés dans Tintin en Amérique sont caricaturaux, déclare Sergio Purini. À l’époque, Hergé ne se réfère pas à des sources scientifiques pour écrire son histoire.» D’autres artistes se montreront bien plus féroces. Conséquence de ces représentations à charge et en tout genre: la profonde incompréhension vécue par les populations concernées. «Au sein de certaines familles amérindiennes, si on voulait survivre, il fallait s’assimiler, confie Didier Lévêque. Cette perte d’identité et d’autodétestation a fait des ravages sur la personnalité de nombreux jeunes.»

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L’exploration est loin d’être terminée. «Nous embrassons toutes les formes de représentation: peintures, dessins, sculptures, mais aussi inspirations littéraires»,souligne Hélène Lafont-Couturier.Le souvenir des premiers explorateurs du Nouveau Monde est convoqué dans plusieurs salles. À l’image de Chateaubriand, qui a décrit ses rencontres aux États-Unis dans Atala, ou l’Allemand Karl Bodmer, à qui l’on doit de nombreux dessins lors de son périple entre 1832 et 1834. Ses œuvres, commecette Danse du bison des Indiens Mandans,méritent le coupd’œil autant pour leur exécution que pour leur représentation.

Un Sioux intégré au spectacle de Buffalo Bill (1900). Library of Congress

Le peintre américain George Catlin, auteur d’un voyage entre 1831 et 1838, est aussi mis à l’honneur. Sa particularité? Il est convaincu de la disparition prochaine de ces peuples dans lesquels il s’immerge avec passion. Il est aussi question de Roland Bonaparte, qui dresse en 1883 une série de portraits des Indiens Omahas. Et que dire d’Edward Sheriff Curtis, parti durant vingt ans à la rencontre des différentes nations indiennes de l’Amérique du Nord? Son inventaire, réalisé au début du XXe siècle, donne presque le tournis avec quelque 50.000 prises de vue! Citons enfin Gertrude Käsebier, qui a rendu célèbres en 1898 les Lakotas du spectacle de Buffalo Bill. Des noms parfois oubliés, à propos desquels les anecdotes sont légion. Rien ne manque. Cette exposition intelligente et dense ne rate jamais sa cible.

«Sur la piste des Sioux», Musée des Confluences, Lyon, jusqu’au 28 août 2022.

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