MEMORABILIA

«Le Dernier Duel»: le Moyen-Age revu et sévèrement corrigé par MeToo 

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Alain Neurohr – 14 novembre 2021 CAUSEUR

«Le Dernier Duel»: le Moyen-Age revu et sévèrement corrigé par MeToo
Matt Damon © 20th Century Studios

Le dernier film de Ridley Scott sacrifie un peu trop au politiquement correct


Il existe un mépris anglo-saxon pour la France que les Français veulent absolument se dissimuler derrière le souvenir exaltant de 1917 : “Lafayette nous voici”, l’arrivée des Américains pour nous aider. Aveuglement redoublé chez les présidents français : Sarkozy admirait Obama qui le remercia en le décrivant au vitriol dans ses Mémoires, Macron fait les yeux ronds devant Biden qui, loin de s’excuser à propos des sous-marins, ne parle que de “maladresse”. Ce mépris remonte à 1940, quand les Français acculés autour de Dunkerque furent obligés de se rendre aux Allemands, et reçurent en conséquence des Anglais le surnom peu flatteur de “surrendering monkeys”. Je me suis fâché avec un ami américain qui m’avait fait lire son manuscrit sur le Paris de la Collaboration. Il y reprenait la thèse de Paxton, très méprisante pour la France : la Résistance est un mythe forgé par de Gaulle. J’ai connu deux ou trois de ses héros en Dordogne, une stèle à la sortie de Thiviers honore les morts de la Brigade RAC, et je ne me doutais pas que tous ces gens-là fussent des mythes.

Ridley Scott caricature la France médiévale

Le dernier film de Ridley Scott, le Dernier Duel, dresse de la société française à la fin du Moyen-Age un tableau caricatural. Mais ce qui sidère d’abord le spectateur, c’est l’influence pesante de MeToo sur le scénario. Bien sûr une histoire de viol, inutilement racontée de trois points de vue différents, le mari, l’amant et la femme. Procédé emprunté à Rashomon, grande œuvrede Mizoguchi, il est indigeste dans Le Dernier Duel, ponctué par de lourdes cavalcades de chevaux pesamment caparaçonnés, parfaite métaphore du manque de subtilité du film.

Bien sûr les hommes sont odieux et la femme sublime. Jean de Carrouges, le mari, alias Matt Damon, est un soudard batailleur et illettré qui fait l’amour à son épouse comme un rhinocéros en rut. On voit bien qu’il ne s’informe pas sur les sites pornographiques d’internet où le cunnilingus, soumission respectueuse de l’homme au plaisir féminin, est le préambule obligé de chaque coït. Ce mari est mesquin et procédurier en temps de paix, inefficace comme capitaine de guerre, bestial et inhumain dans le duel final. Son rival, Jacques Le Gris, joué par Adam Driver, est un peu plus subtil, il a même une courte conversation littéraire avec Marguerite de Carrouges. Il aime Le Roman de la Rose, elle préfère la quête du Graal, indice révélateur : pour Ridley Scott, c’est toujours mieux quand c’est britannique.

Étrange leçon d’agronomie

Ce connaisseur de l’amour courtois la viole sans façons, en finissant par une position que la terminologie érotique associe aux chiens. Les autres hommes présentés par le film ne valent pas mieux, le suzerain des deux rivaux, Pierre d’Alençon (Ben Affleck) dispose d’une sorte de harem où il invite volontiers ses copains. Quant à sa femme légitime, c’est juste une pouliche qui en est déjà à son huitième rejeton.

A lire aussi, un avis contraire, Jean-Paul Brighelli: Le Dernier duel, un film indispensable

Mais noble, très noble Marguerite de Carrouges (très belle Jodi Coner) ! Devançant MeToo de plus de six siècles, elle refuse le silence qu’on lui conseille, dénonce le viol  à toute la France, en détaille les circonstances devant le roi et le Parlement de Paris. Dans la dernière séquence, elle encourt une mort atroce au cas où son mari perdrait le duel judiciaire contre l’amant, dans une scène à grand spectacle avec tambours, trompettes et cathédrale de Paris en construction. Avant d’en arriver à cette extrémité, on nous la montre régentant mieux que son mari le domaine familial et exigeant par exemple de l’intendant qu’il laboure les terres avec des chevaux et non des bœufs. Etrange leçon d’agronomie, qui n’est là que pour célébrer l’efficacité féminine et une méthode agricole typiquement anglaise.

Duel judiciaire

Ce duel judiciaire eut vraiment lieu à Paris en 1386, il fut le dernier du genre justement parce qu’il apparaissait comme un anachronisme barbare et sanglant. Le film donne de la France médiévale et de sa noblesse une vision particulièrement injuste  parce que c’est précisément cette époque et ce milieu social qui ont inventé  l’amour courtois, propagé ensuite à toute l’Europe. Il en est sorti une conception très ennoblie de la femme en Occident,  elle est devenue la Dame que l’on doit servir et aimer en secret pendant des années avant d’espérer ses faveurs.

On se prend à penser que les rituels de l’amour à la courtoise constituent une heureuse préparation à l’union matrimoniale et que celle-ci prend plus de solidité lorsque les époux s’aiment comme des amants” écrit Georges Duby dans Dames du XIIème siècle. La France a inventé le mariage d’amour au Moyen-Age et Ridley Scott  dépeint un pays de seigneurs brutaux et de foules sanguinaires, qu’il confond visiblement avec les spectateurs romains de Gladiator ! Comme il arrive souvent, ce modèle aristocratique de l’amour s’est répandu dans toute la société et a grandi  pendant des siècles, au point que les voyageurs anglais du XVIIIème siècle en France s’étonnaient de l’importance des femmes dans la vie sociale et politique. Les professeurs d’histoire d’aujourd’hui pratiquent peu l’exaltation patriotique, et je crains que les jeunes gens qui verront ce film en retirent une vision fausse de notre pays au Moyen-Age.

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Brexit esthétique

Ridley Scott est à n’en pas douter un grand metteur en scène, mais le Moyen-Age lui va comme des bretelles à lapin. Robin des Bois, sorti en 2011, dégage une forte odeur de francophobie. Contre toute vérité historique, Richard Coeur de Lion traverse la France et ses embûches au retour de sa captivité en Orient, il repousse ensuite une tentative française de débarquement qui n’a jamais existé, ce qui nous vaut une scène finale d’un nationalisme britannique outrancier. Or les Anglais de la guerre de Cent Ans étaient des Français ! Richard Coeur de Lion n’a jamais su dire : “ My taylor is rich”, il s’exprimait en langue d’oïl avec sa noblesse et en langue d’oc avec ses copains batailleurs du sud-Ouest parmi lesquels le troubadour Bertrand de Born. Les attaches identitaires ne fonctionnaient pas du tout comme aujourd’hui, elles reposaient avant tout sur la religion et les liens féodaux de vassalité.

Triste Brexit. Voilà que les Anglais, Australiens et Américains ne veulent pas de nos sous-marins ni de notre participation à une alliance militaire indo-pacifique, voilà que Boris Johnson et Macron se disputent comme des poissonnières à propos de poissons, et que Ridley Scott saccage notre Moyen-Age avec autant d’ardeur qu’Anne Hidalgo saccage Paris.

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