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Mathieu Bock-Côté: «Finkielkraut contre la littérature édifiante»

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Par Mathieu Bock-CôtéPublié le 12/11/2021 LE FIGARO

Mathieu Bock-Côté. LE FIGARO

CHRONIQUE – Dans son dernier livre, le philosophe décrit l’avènement d’un monde où le visage de l’homme s’efface dans la généralité d’une humanité désincarnée, déconstruite et reprogrammée.

De passage sur le plateau de Laurence Ferrari, Alain Finkielkraut confessait son malaise devant ce qu’il faut bien appeler le retour de la littérature édifiante. À quoi sert la littérature?, demande l’époque, avant de répondre qu’elle doit lutter contre le racisme, le sexisme, les préjugés, les stéréotypes, les discriminations et le réchauffement climatique. Les livres pieux au service de l’idéologie dominante se multiplient. On pourrait aussi parler de livres au service du réalisme diversitaire, comme autrefois, on en trouvait au service du réalisme socialiste.

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Et tel est le propos du philosophe dans son ouvrage L’Après-littérature.Car la littérature, nous dit Finkielkraut, a une tout autre fonction: explorer le monde en refusant de céder à l’esprit de généralisation. Elle doit explorer la condition humaine un visage à la fois, en se rappelant que chaque situation porte en elle-même une vérité complexe et contradictoire, qui ne se laissera jamais encapsuler dans un seul discours. Là où tout semble absolument certain, définitif, tranché, la littérature trouve toujours une zone d’ombre, une part d’inexplicable où la psychologie se dérobe à la sociologie, où l’existentiel ne se laisse pas expliquer par une courbe statistique. Elle parie sur les chatoiements de l’âme humaine.

Ne pas se taire

Méthode d’approche du singulier, la littérature rejoint le droit. Les deux sont malmenés par l’époque, d’ailleurs. La foule lyncheuse s’est reconstituée sur les réseaux sociaux et traque les déviants et les défiants. Lorsque éclate une «polémique», il est impérieux de ne pas se taire. Tous doivent participer à l’exécution du pestiféré du moment, souvent transformé en dissident malgré lui, pour avoir osé quelques nuances ou simplement, pour s’être fait discret alors que chacun devait y aller de sa propre parole venimeuse dans une séance médiatique qui n’est pas sans faire penser aux deux minutes de la haine autrefois théorisées par George Orwell dans 1984.

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Car c’est un nouvel ordre moral qui se met en place. Le relativisme n’aura duré qu’un temps. Le temps, en fait, de fracturer l’ancien, de dissoudre les anciennes certitudes, les anciens repères aussi. Le nouveau fanatisme réactive les caractéristiques fondamentales de la pensée totalitaire: un système d’explication unique de l’existence, divisant le monde entre l’avant-garde lumineuse des temps nouveaux et le bois mort de l’humanité. On connaît cette nouvelle bipartition: d’un côté, l’homme blanc hétérosexuel, bouc émissaire conspué de notre temps qui doit s’excuser d’exister, de l’autre, ses victimes, que l’on nomme les minorités.

La critique littéraire elle-même accueille les œuvres en fonction de leur adhésion ou non à l’idéologie officielle. Elle se montre méfiante, et même hostile, envers les écrivains de génie comme Milan Kundera et Philip Roth qui n’adhèrent pas à ce programme. On leur reproche notamment d’avoir pensé le désir entre les sexes dans sa complexité, en ne le réduisant pas à de purs rapports de domination. Finkielkraut refuse de parler d’un nouveau puritanisme. Mais peut-être pourrions-nous néanmoins parler d’un puritanisme progressiste, qui pousse à l’abolition du désir en voulant le soumettre aux exigences de la transparence la plus absolue, celle qui triomphera dans un monde vide et absolument contractualisé.

Les déconstructeurs

Des esprits sans créativité intellectuelle font carrière à l’université en déconstruisant des œuvres qui étaient jusqu’alors considérées comme des chefs-d’œuvre. Mais l’époque ne veut plus admirer l’admirable. Elle veut l’humilier, le dépecer, le traîner dans la boue. À la beauté, elle préfère l’obéissance à ses dogmes. D’un colloque à l’autre, les déconstructeurs s’amusent à saccager les œuvres, à les rendre même détestables, comme si l’authentique littérature n’était pas digne de ce geste de piété élémentaire qui consiste à s’y plonger en sachant qu’une part du monde inattendue s’y dévoilera. Les esprits médiocres s’emparent de la pensée, exercent un contrôle idéologique détestable, et n’hésitent pas à briser ou à empêcher la carrière de ceux qui n’embrassent pas ce qu’ils appellent leur programme de recherche.

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Avec ce livre, Finkielkraut tient plus que jamais son pari aronien, bien qu’il ne le dise pas dans ces termes: penser l’histoire qui se fait, penser l’événement. Il décrit l’avènement d’un monde où le visage de l’homme s’efface dans la généralité d’une humanité désincarnée, déconstruite et reprogrammée. Il décrit un monde policier et glacial qui n’est pas sans faire penser aux exploits sinistres du dernier siècle, au temps des commissaires politiques. Cette époque est la nôtre, mais nous faisons tout pour ne pas le savoir. Finkielkraut, courageusement, s’entête à nous mettre en garde, et son livre, hors norme, pourrait bien être lu un jour comme un samizdat.

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