MEMORABILIA

Périscope N° 62: La main de Poutine

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Par Philippe Gélie LE FIGARO. 18 novembre 2021

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Si les Européens, et les Occidentaux en général, font l’inventaire de leurs problèmes actuels, il leur faut bien constater qu’ils se retrouvent face au président russe, Vladimir Poutine, sur de multiples fronts. Celui-ci manifeste un net regain d’activités problématiques, comme s’il redoutait d’être « l’oublié » de la néo-guerre froide entre la Chine et les États-Unis…

Vladimir Poutine (à droite) reçoit le président biélorusse Alexandre Loukachenko au Kremlin en septembre 2021. SHAMIL ZHUMATOV / REUTERS

La main de Poutine

Débris. Le 15 novembre, un tir de missile à « ascension directe » contre un satellite russe inactif a projeté dans l’espace des milliers de débris, mettant en danger la Station spatiale internationale (ISS), dans laquelle séjournent au passage deux astronautes russes. L’état-major russe a mis 48 heures avant de reconnaître être l’auteur du tir, accusant « d’hypocrisie » les États-Unis qui dénonçaient un geste « dangereux, irrationnel, irresponsable » qui met tout le monde en danger. Pourquoi, en effet, ajouter à la pollution de l’espace – déjà envahi par un million d’objets capables de détruire satellites ou missions spatiales ? La réponse lève le voile sur une « guerre des étoiles » qui se déroule déjà à bas bruit et dans laquelle Moscou peaufine ses armes. Elle met aussi en relief un enjeu géostratégique plus large : alors que le secteur privé américain a lancé une course aux étoiles effrénée (la société SpaceX d’Elon Musk prévoit à elle seule de mettre en orbite 40.000 satellites commerciaux), le Kremlin – qui n’a pas les moyens de suivre sur ce terrain – met opportunément en garde Washington : son expansionnisme unilatéral s’accompagne d’une grande vulnérabilité.

La frontière entre la Biélorussie et la Pologne le 15 novembre 2021. OKSANA MANCHUK / AFP

Barbelés. Depuis la fin de l’été, des milliers de migrants du Moyen-Orient, complaisamment acheminés de Bagdad, puis de Damas et Beyrouth, jusqu’à Minsk se présentent aux frontières de la Biélorussie avec la Pologne et la Lituanie. Varsovie a déployé 15.000 policiers et soldats pour les repousser derrière les barbelés déroulés le long de la frontière, avant la construction d’un mur sur 180 km qui doit commencer en décembre. L’Europe dénonce « une attaque hybride » du président Loukachenko qui, à l’image du Turc Erdogan, joue de la « crise migratoire » pour servir ses intérêts. Poutine a beau prétendre « n’avoir rien à voir avec ça » , il n’est pas nécessaire de voir en lui le « cerveau » de l’opération pour mesurer les bénéfices qu’il en retire.

  • Il a d’abord avantage à soutenir un autocrate qui lui ressemble – même si Loukachenko et lui ne s’aiment guère – et que la crise avec l’Europe rend encore plus dépendant de la Russie. Poutine, qui a retenu la leçon des printemps arabes sur le caractère contagieux des aspirations démocratiques, avait soutenu la réélection tronquée de l’autocrate de Minsk ; il lui envoie maintenant des renforts militaires pour des « exercices », y compris deux bombardiers lourds TU-22M3 capables de transporter l’arme nucléaire…
  • Ensuite, tout ce qui déstabilise son flanc ouest sert son « objectif ultime (…) de parvenir à la dislocation de l’UE et de l’Otan », analyse dans Le MondeJean-Sylvestre Mongrenier, expert à l’Institut français de géopolitique, auteur en 2020 du Monde vu de Moscou. Selon lui, la Russie « cherche surtout à se poser en patron » régional et à « travailler sur les lignes de failles en Europe ». Lorsque le calme sera revenu sur la frontière, observe dans Le Figarole journaliste russe Konstantin Eggert, il pourra dire aux dirigeants européens : « Vous voyez qui est vraiment le garant de la paix et de la stabilité en Europe. Allez dire cela à Volodymyr Zelensky (le président ukrainien, NDLR) et oubliez le nom d’Alexeï Navalny (l’opposant incarcéré en Russie depuis janvier dernier)».

À LIRE AUSSIMigrants en Biélorussie : 6 questions sur la crise migratoire à la frontière polonaise

Bruits de bottes. Selon les services de renseignements américains, la Russie est en train de masser plus de 100.000 hommes sur son territoire, en retrait de la ligne de front avec les provinces séparatistes ukrainiennes du Donbass, là où elle avait déjà mis en scène une mobilisation militaire au printemps dernier. Depuis, Moscou avait rappelé ses soldats, mais laissé sur place ses chars et équipements. Le retour de la troupe fait craindre à Washington que « la Russie ne commette la grave erreur de tenter de répéter ce qu’elle a entrepris en 2014 » , selon le secrétaire d’État Antony Blinken. Le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a lui aussi mis en garde la Russie contre toute nouvelle « action agressive » à la frontière, où les mouvements de troupes russes lui paraissent « importants et inhabituels ». Quel pourrait être le prétexte d’une nouvelle incursion militaire ? Les manœuvres navales de l’OTAN en mer Noire, dénoncées comme une « provocation »par Poutine ? « Ses objectifs, annexer la Crimée et déstabiliser l’Ukraine, sont déjà atteints », veut croire dans Le Figaro la politologue Alexandra Goujon, qui publie L’Ukraine, de l’indépendance à la guerre (Éditions Le Cavalier Bleu). Reste un vif contentieux autour de l’approvisionnement en eau de la Crimée via le canal du nord de la péninsule. Une question qui pourrait motiver, sinon une guerre totale avec l’Ukraine, du moins une opération visant à des gains territoriaux limités.

Calcul. Le danger réside dans l’analyse des risques qu’est susceptible de faire Vladimir Poutine. L’Europe le presse d’intervenir auprès de Loukachenko pour mettre fin à la crise aux frontières, Washington a renoué le dialogue avec lui sur les réductions d’armements stratégiques et cherche à l’enrôler dans les prochaines négociations sur le nucléaire iranien. Bref, tout le monde a besoin de lui. Or, de son point de vue, l’Ukraine reste « une mission inachevée », estime dans le Financial TimesAndrew Weiss, vice-président du Carnegie Endowment for International Peace et ancien responsable de la Russie au Conseil de sécurité nationale américain. « Il a sûrement remarqué que l’Ukraine ressemble de plus en plus à un porte-avions de l’Otan garé juste en face du territoire russe, poursuit Weiss, et que l’Ouest continue de déverser argent et ressources pour moderniser les capacités militaires, cyber et de subversion politique de l’Ukraine ». En revanche, sur le terrain de la motivation, le rapport de force s’inverse : l’Ukraine figure bien plus haut sur la liste des priorités russes qu’américaines, surtout en ces temps de repli stratégique de Washington. Quant à Emmanuel Macron, qui vient de déclarer à Poutine sa « volonté de défendre l’intégrité internationale de l’Ukraine », il esquive depuis deux ans l’invitationlancée par les dirigeants de Kiev pour ne pas froisser l’hôte du Kremlin.

Dictature. À quoi Poutine est-il prêt ? À lire le dossier que vient de lui consacrer The Economist, il convient de se méfier d’un régime qui repose essentiellement sur son opposition aux Occidentaux. Rappelant le théorème d’Andreï Sakharov selon lequel « la répression à l’intérieur se transforme invariablement en instabilité à l’étranger », le magazine britannique dépeint le président russe comme un ancien autocrate devenu dictateur pur et simple. Ses opposants sont désormais étiquetés « agents de l’étranger » prétendument vendus à des forces hostiles qui veulent détruire « les valeurs et le mode de vie russes ». Selon l’ONG Memorial, fondée par Sakharov et en voie de liquidation par le Kremlin, le nombre de prisonniers politiques en Russie a doublé par rapport à la fin de l’ère communiste – 410 aujourd’hui contre 200 en 1987. Enfermé dans sa « logique de confrontation », Poutine a besoin d’ennemis – et il sait s’en faire. C’est ainsi qu’on retrouve sa main dans tous les mauvais coups du moment.

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