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Jean-Marie Rouart: «Le pronom factice “iel” dans le Robert, ou le virus de la déconstruction de notre langue»

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Par Jean-Marie Rouart. LE FIGARO 19 novembre 2021

Jean-Marie Rouart. Fabien Clairefond

TRIBUNE – Le pronom personnel «iel», contraction de «il» et «elle», terme militant qui entend désigner les personnes transsexuelles ou ne s’identifiant ni au «genre» masculin ni au «genre» féminin, vient d’être reconnu par la version en ligne du Robert. L’écrivain s’insurge contre la décision des responsables de ce dictionnaire.


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Jean-Marie Rouart est membre de l’Académie française.


Une langue comme l’appartenance à un pays, c’est un bien commun. Pour bénéficier de leur protection et des avantages qu’elles nous procurent, on accepte de se soumettre à leurs lois, à leurs règles, à leurs coutumes, parce que c’est la condition d’une entente collective. Cette soumission ne se fait pas sans une forme de sacrifice et de frustration.

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La langue française, puisque c’est elle qu’on remet incessamment en cause, doit-elle se plier docilement à toutes les aspirations individuelles ou catégorielles? La volonté d’introduire le pronom factice «iel» comme fait le dictionnaire Robert, n’est que la queue de comète de la pression exercée par les tenants de l’écriture inclusive. On aurait tort de prendre à la légère ces entorses folkloriques faites à notre langue, elles sont les symptômes d’un mal profond. On le sait depuis toujours, les langues contiennent des valeurs essentielles: elles ne sont pas seulement un moyen de communication. Et la langue française le prouve avec une particulière éloquence, elle qui exprime l’âme d’une nation, et les valeurs de liberté qui ont élevé son magistère esthétique et moral dans le monde entier.

Le pronom «iel», comme l’écriture inclusive, vise en répondant à des aspirations humanitaires certes compréhensibles, à des souffrances personnelles qui peuvent être légitimes comme toutes les souffrances, à imposer la loi du mouvement d’importation américaine «woke» dans tous les domaines: l’histoire, la société, les mœurs. Il veut agir bien évidemment sur les politiques. Et aujourd’hui sur la langue française par ce dernier avatar, «iel».

En détricotant maille après maille notre langue, on veut en expurger l’esprit et donc la réduire à une bouillie informe et illisible

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Ce qui est en cause à travers ce pronom et toute la doctrine sectaire qu’il véhicule, ce n’est rien moins que la déconstruction de notre civilisation. En détricotant maille après maille notre langue, on veut en expurger l’esprit et donc la réduire à une bouillie informe et illisible.

Les partisans de cette secte agissante ne se rendent pas compte – ou plutôt ils s’en fichent – que cette langue belle et précise était le plus efficace instrument pour exprimer leurs revendications, leurs états d’âme, leurs frustrations et de leur donner une portée immense. Au point que Gide a pu mener son combat pour la reconnaissance de l’homosexualité ; Simone de Beauvoir faire prendre conscience des réalités du féminisme ; et il n’est pas jusqu’à Sade qui n’ait réussi à donner une audience mondiale à ses dépravations sexuelles. Car c’est là la magie de la littérature, donner la possibilité à un état d’âme particulier de devenir universel. Mais est-ce le souci d’agir pour une cause qui les anime ou la haine inexpiable vis-à-vis d’une société dont ils souhaitent la destruction?

Le dictionnaire Robert qui en acceptant ce pronom «iel» a provoqué le scandale – au demeurant un excellent dictionnaire de langue – semble moins mû par des raisons militantes (on ne lui fera certainement pas le procès de vouloir participer à la destruction de notre langue) qu’au souci commercial de provoquer chaque année un petit événement médiatique lors de la parution de son ouvrage. Ce qui étonne c’est l’absence de protestations des grands responsables devant ce risque fatal à notre langue. Heureusement, après un député, François Jolivet, le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer a rapidement réagi en déclarant que si le féminisme est une grande cause il ne doit pas «triturer la langue française». Il a rajouté: «Ce n’est bon à aucun titre y compris l’apprentissage de notre langue»Appuyé sur ce sujet par MmeBrigitte Macron qui a incité au bon sens: «Il y a deux pronoms, Il et Elle». Mais à l’évidence ces réactions n’ont pas suffi pour tarir un mouvement qui puise ses racines très en profondeur.

L’invasion du mouvement « woke » par le biais de « iel » et de l’écriture inclusive risque de porter un coup fatal à notre langue et plus largement à notre nation

Nous savons à quel point cet héritage d’individualisme forcené est un legs de Jean-Jacques Rousseau, l’écrivain génial, virtuose de notre langue, qui a le plus agi sur notre sensibilité et nos institutions. Il a voulu construire un monde, une société, à la mesure de lui-même, de son moi exorbitant, et de ses frustrations maladives. Un monde dans lequel ce grand moitrinaire paranoïaque se sentait opprimé. Rousseau a contribué à saper les fondements de la société, mais s’il y a une chose à laquelle il s’est bien gardé de toucher, c’est bien à la langue française: quel bénéfice ce Paganini de notre langue aurait-il trouvé à détruire son stradivarius?

Les suiveurs de Rousseau n’ont pas hélas ce scrupule. Les dégâts qu’ils risquent de provoquer sur notre langue et partant sur notre civilisation sont considérables. Le français est attaqué de toutes parts, rongé dans l’indifférence générale par l’invasion du franglais qui non seulement infecte notre vocabulaire par d’inutiles «live», «pick and collect», «cluster» devenu la novlangue gouvernementale avec le «pass», mais touche la syntaxe: comme cette monstrueuse appellation de «Sorbonne Université».

L’invasion du mouvement «woke» par le biais de «iel» et de l’écriture inclusive risque de porter un coup fatal à notre langue et plus largement à notre nation. Nous allons assister à de nouvelles querelles de chapelle, à des guerres religieuses, à des oppositions théologiques qui vont accroître nos divisions et rendre encore plus fragile l’archipel français. Alors que tant de menaces font peser sur nous la globalisation, le risque de notre dissolution, un islam conquérant, n’ajoutons pas à nos insignes faiblesses et à nos impuissances, une fragilisation délétère de la langue française, peut-être notre dernier bien commun. L’ultime instrument de notre indignation. Camus disait «Abîmer la langue française , c’est ajouter du malheur au monde.» Celui-ci, que nous avons tant éclairé par cette expression de notre génie national, n’en a nul besoin.

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