MEMORABILIA

«La pression migratoire illégale ne cesse d’augmenter depuis dix ans aux frontières de l’Union européenne»

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Par Charles Jaigu LE FIGARO. 19 novembre 2021

Fabrice Leggeri, le directeur de l’agence Frontex. FRANCK FERVILLE / Le Figaro Magazine

ENTRETIEN EXCLUSIF – Fabrice Leggeri, le directeur de l’agence Frontex, rappelle que Schengen définit la protection des frontières comme le premier devoir des pays membres de l’Union européenne.

LE FIGARO MAGAZINE. – Frontex observe depuis l’été des mouvements inhabituels aux frontières de la Biélorussie et de l’Europe. Vous attendiez-vous à la crise que nous connaissons?À découvrir

Fabrice LEGGERI. – Nous étions vigilants depuis juin, parce que nous avions identifié les manœuvres des autorités biélorusses: ouverture de nouvelles lignes aériennes avec des pays sources comme la Syrie et l’Irak, facilité d’obtention des visas, prise en charge des migrants depuis Minsk jusqu’à la frontière lituanienne, lettone et polonaise.

Quel est votre rôle dans cette crise?

Nous avons déployé, dès juillet, plus d’une centaine d’officiers du corps permanent de gardes-frontières européens à la frontière extérieure entre la Lituanie et la Biélorussie. Les Lettons ont souhaité notre déploiement à la frontière russe. La Pologne n’a pas demandé une présence de Frontex le long de ses frontières. En revanche, nous les aidons à effectuer les procédures d’éloignement. Près de 1 700 étrangers en situation irrégulière sont concernés. Nous organisons au profit de la Pologne le retour d’un premier groupe de 200 Irakiens par vols commerciaux ; il n’y a, chaque fois, que cinq ou six places, et nous souhaitons affréter des vols charters. J’ai demandé à la Commission européenne son appui politique et diplomatique pour négocier avec les principaux pays sources le retour des migrants.

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La Commission européenne a-t-elle d’autres moyens d’agir?

Elle s’investit pour dissuader les compagnies aériennes d’opérer vers Minsk. En Irak, les autorités ont accepté de fermer les liaisons, et Turkish Airlines vient de décider de bannir des liaisons qu’elle a ouvertes vers Minsk les ressortissants irakiens, syriens et yéménites. L’aéroport d’Istanbul reste, en effet, une plate-forme très active d’où arrivent les migrants du Proche-Orient et d’Afrique. Au lieu de tenter leur chance du côté de la frontière gréco-turque, ils prennent l’avion pour Minsk. La Biélorussie vient également d’ouvrir une nouvelle liaison aérienne vers Damas, et Beyrouth est en train de devenir un aéroport de transit.

Le président Loukachenko est-il le seul à la manœuvre?

C’est sa détermination qui fait la différence, mais il y a aussi le rôle des passeurs. Les visas biélorusses sont de plus en plus difficiles à obtenir, car l’UE a obtenu la fermeture des consulats de ce pays en Irak. Normalement, ils coûtent 120 euros. Aujourd’hui, les «agences de voyages» facturent entre 3500 et 5000 euros.

Il y a un défi géopolitique derrière la question de l’hospitalité humanitaire

Cette crise n’est-elle pas exactement la même que celle qui a opposé la Grèce et l’Union européenne à la Turquie en février-mars 2020?

Il est vrai qu’au début de l’année 2020, il y a eu une poussée migratoire organisée par les Turcs. À l’époque, l’Union européenne a répondu présent, en demandant à l’agence Frontex de soutenir et d’aider les autorités grecques à sécuriser leurs frontières terrestres et maritimes. Cette stratégie qui consiste à créer un rapport de force en vue d’une négociation politique avec l’Union européenne a fait école.

Un camp de migrants près de Grodno, en Biélorussie, le 8 novembre. Viktor Tolochko/SPUTNIK/SIPA

Quelle différence avec la crise actuelle?

Le problème est le même, mais celle-ci est beaucoup plus militarisée. Il y a des vidéos d’hommes armés qui poussent des migrants vers l’Union européenne. Des témoignages de migrants qui confirment que les autorités biélorusses les ont acheminés jusqu’à la frontière polonaise pour organiser un passage en force. On a vu que là où le passage est trop difficile, ils sont réorientés vers d’autres frontières. Il y a donc un défi géopolitique derrière la question de l’hospitalité humanitaire.

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Douze ministres de l’UE ont adressé une lettre commune à la Commission, il y a un mois, pour demander le financement de nouveaux murs, et surtout, un soutien officiel de Frontex vis-à-vis des États membres qui ont adopté une loi autorisant le refoulement des migrants illégaux dans un contexte de tension géopolitique. Où en est-on?

J’ai sollicité la Commission, dès la mi-août, quand la Lituanie a adopté une loi autorisant les refoulements et invitant les migrants à la recherche d’une protection internationale à formuler leur demande au point de passage officiel ou à un consulat de l’UE. Il y a, pour le moment, un besoin de clarification juridique. Le droit des migrants est-il supérieur à la protection des frontières? Et comment mettre en œuvre l’obligation de prévention des entrées illégales inscrite dans le code Schengen?

La Commission vous a-t-elle répondu?

Elle a fait une réponse qui n’en est pas une. Nous sommes toujours dans l’incapacité de qualifier les incidents qui ont lieu à la frontière lituanienne, alors que nous avons des rapports nombreux qui les indiquent. S’agit-il de refoulements illégaux ou de mesures légales de reconduite à la frontière? J’ai besoin d’une réponse urgente! D’autant plus que les lois polonaises et lettones disent la même chose. Les Grecs viennent d’adopter une législation nationale similaire. Si la Commission déclare ces lois nationales en contradiction avec les traités européens, il faudra retirer les agents de Frontex.

Un hélicoptère de l’armée polonaise patrouille non loin du camp de réfugiés de Grodno. Tass/ABACA

La Cour européenne des droits de l’homme n’a-t-elle pas déjà répondu sur le fond il y a un an?

En effet, une première décision a été rendue en février 2020 à propos de l’éloignement immédiat au Maroc par l’Espagne d’un groupe de migrants qui avaient pris d’assaut la clôture. La Cour a estimé que les migrants auraient dû passer par le point d’entrée officiel, et que l’Espagne était dans son droit. Ce qui se passe à la frontière biélorusse est très semblable. On constate des tentatives pour forcer le passage encore plus violentes que celles à la frontière avec le Maroc: arbres abattus pour écraser la clôture, distribution de haches et de cisailles pour ouvrir des brèches.

Comment définissez-vous une menace hybride?

C’est une action de déstabilisation d’un État ou de plusieurs États sans utiliser les moyens militaires conventionnels. Elle est souvent difficile à qualifier de manière militaire ou juridique, mais le résultat est là. Le Conseil des ministres de l’Intérieur de l’Union européenne a employé ce terme dans ses conclusions en août dernier. Un centre d’analyse des menaces hybrides en Finlande, financé par la Commission, travaille à parer cette menace nouvelle.

Des agents biélorusses tentent de contrôler le rassemblement pendant que les migrants reçoivent de l’aide humanitaire. Ramil Nasibulin/AP/SIPA

Quel est l’effet de cette menace sur l’Union européenne?

Elle met en lumière les non-dits du cadre juridique européen, et elle teste notre détermination à protéger nos frontières contre les tentatives de franchissement illégal. Ceux qui veulent mettre en difficulté l’Union européenne ont un moyen de la pousser dans ses retranchements pour voir comment elle réagit.

Pour le moment, les Polonais et les Lituaniens ont déployé leurs soldats. Y a-t-il un risque de basculement vers une confrontation armée avec les forces biélorusses?

Je dirai que la probabilité d’un tel risque n’a jamais été aussi élevée. Je rappelle que la Pologne est l’État européen qui a le plus grand nombre de gardes-frontières. Elle en a déjà déployé 13.000, secondés par 12.000 soldats, sans compter les unités antiémeute. Soit plus de 25.000 hommes sur le terrain. Cela crée un risque de basculement du maintien de l’ordre classique vers un conflit armé. La tension est bien plus forte que celle que nous avions observée entre la Grèce et la Turquie. Ce ne sont pas seulement des coups de feu tirés en l’air ici ou là. Cette fois-ci, les troupes se font face de part et d’autre de la frontière.

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Ce qui se passait en Turquie n’était-il pas déjà un défi géopolitique?

Les intentions étaient les mêmes, mais cette fois-ci, il y a une intensité de provocation beaucoup plus forte. La Turquie était très cyclothymique, alternant détente et intrusion. Les Biélorusses ont brièvement pénétré sur le territoire polonais avec des soldats, et les incursions de drones sont quotidiennes depuis des semaines.

D’où viennent les migrants?

Pour le moment, les populations les plus présentes sont des Irakiens, des Syriens, des Yéménites. En juin, juillet, août, il y avait aussi des migrants congolais.

Qu’en est-il des Afghans?

Parmi les scénarios que nous projetons depuis le mois d’août, il y a, bien sûr, la crise afghane. On compte plusieurs centaines de milliers d’Afghans en Iran, qui sont en situation de précarité. Ils sont aussi entre 1 et 2 millionsau Pakistan, et plusieurs centaines de milliers en Turquie, et des dizaines de milliers en Ouzbékistan. Ces Afghans peuvent être tentés de rejoindre l’Union européenne, d’autant plus que l’éloignement vers l’Afghanistan est devenu impossible.

Redoutez-vous une connexion entre la crise géopolitique biélorusse et le réservoir afghan?

Le plus probable est, pour le moment, qu’ils suivent les routes habituelles. Il est certain que cette route complètement artificielle pour arriver en Europe existe désormais dans la tête des passeurs et des migrants. Elle fera désormais partie des possibilités, même quand la phase aiguë de la crise que nous connaissons sera passée

.L’Union européenne s’est montrée très solidaire. Sur ce dossier, la ­famille européenne est soudée

Les relations entre la Pologne et l’Union européenne sont tendues. Comment se passe votre coopération?

La coopération technique se passe très bien, les Polonais participent à nos opérations en Lituanie. Ils nous tiennent informés de manière quotidienne de ce qui se passe chez eux. Et de façon générale, la Pologne est très investie dans le fonctionnement de Frontex. Beaucoup de Polonais ont rejoint Frontex et sont déployés partout en Europe du Sud, et notre quartier général est à Varsovie. De son côté, l’Union européenne s’est montrée très solidaire. Sur ce dossier, la famille européenne est soudée.

Cette crise n’est-elle pas très mineure en comparaison de ce que l’Europe a connu depuis dix ans?

Il y a eu 8000 entrées irrégulières vers la Lituanie, la Pologne, la Lettonie. Bien sûr, c’est peu par rapport aux 161.000 entrées irrégulières dans toute l’Europe depuis le début de l’année. Mais c’est une multiplication par 15 par rapport aux années précédentes. Et surtout, bien sûr, le caractère de menace hybride géopolitique est qualitativement différent et très grave.

Un hélicoptère de l’armée polonaise patrouille non loin du camp de réfugiés de Grodno. Viktor Tolochko/SPUTNIK/SIPA

Quels sont les points de comparaison avec les crises précédentes?

Nous retrouvons les tendances à la hausse qui avaient été interrompues en 2020 à cause de la pandémie: nous étions redescendus à 125.000 entrées irrégulières, soit 15.000 de moins qu’en 2019. En fait, nous n’arrivons plus à redescendre au niveau des chiffres d’avant le printemps arabe de 2011. La décrue de 2017 et 2018 était remarquable après la crise syrienne de 2015 et 2016, mais la pression restait encore supérieure à celle de 2011, qui nous avait paru très élevée à l’époque. La pression migratoire illégale n’arrête pas d’augmenter depuis dix ans aux frontières de l’Union européenne, avec des moments de crise, après lesquels le curseur ne redescend jamais au niveau des années 2000.

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