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Gérard Araud – Pour en finir avec « le couple franco-allemand »

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CHRONIQUE. La France se trompe sur la nature des liens qui l’unissent à l’Allemagne. Celle-ci s’est émancipée en devenant la grande puissance européenne.

Emmanuel Macron et Angela Merkel le 12 novembre 2021 a Paris.
Emmanuel Macron et Angela Merkel le 12 novembre 2021 à Paris.© LUDOVIC MARIN / AFP

Par Gérard Araud. Publié le 21/11/2021 LE. POINT

L’expression de « couple franco-allemand » est un des clichés préférés des commentateurs pour analyser les relations entre les deux voisins et des politiciens pour proposer des initiatives dans le cadre européen. De temps en temps, les rares connaisseurs en France de la République fédérale remarquent, avec le sourire, que nul n’a recours à la même image romantique s’agissant des relations bilatérales. Cette différence n’est pas qu’anecdotique. Elle illustre une illusion – le mot n’est pas trop fort – que nourrissent les Français à l’égard des liens qui unissent leur pays à l’Allemagne ; illusion qui les conduit à essayer de revenir sans cesse à un tête-à-tête dont ne veulent souvent pas nos voisins et qui, de surcroît, exaspère les autres pays membres de l’UE.

Le calcul du général de Gaulle, poursuivi par ses successeurs, était le bon, faire de la réconciliation entre deux vieux ennemis le moteur d’une construction européenne où s’associeraient les atouts politiques de l’une et économiques de l’autre. Les malentendus et les désaccords ne manquèrent pas dès le début mais, cahin-caha, la France et l’Allemagne ont trouvé intérêt à cette association, chacune conservant par ailleurs sa liberté d’action. Mais, d’une part, le souvenir des guerres qui en faisait un impératif moral s’est estompé et, d’autre part, il n’y a pas de partenariat sans égalité. Or, la réunification de l’Allemagne et la crise économique de 2008 ont peu à peu fait de ce pays la grande puissance européenne alors que la France s’enfonçait dans des difficultés dont elle n’est pas encore sortie. Réussite de l’une et déclassement de l’autre font que l’Allemagne n’a plus besoin de la France pour promouvoir ses intérêts à Bruxelles alors que l’Europe du Nord et le Benelux sont attirés dans son orbite.

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Par ailleurs, initialement conçu par Mitterrand et Kohl comme un moyen de faire « l’Allemagne européenne pour ne pas faire l’Europe allemande » au prix du sacrifice consenti par Berlin du Deutsch Mark, que l’opinion publique voyait pourtant outre-Rhin comme le symbole de la renaissance de son pays, l’euro s’est retourné contre son projet initial. En effet, la crise de 2008 a frappé la nouvelle zone monétaire à un moment où l’Allemagne avait profondément réformé son économie pour pallier les conséquences de la réunification et alors que les pays latins, dont le nôtre, n’étaient pas prêts à y faire face. Dans les faits, l’euro est devenu un avatar du Deutsch Mark non du fait d’une volonté de domination de notre voisin, mais de ses vertus et de nos insuffisances. Ajoutons que, même avant la création de l’euro, le franc était de fait absorbé dans une zone dominée par la devise allemande et y avait perdu une grande partie de son autonomie.

L’Allemagne se rêve en « grande Suisse »

Une Europe de plus en plus allemande mais une Allemagne qui, par ailleurs, refuse d’assumer ses responsabilités internationales. Pays vieilli victime d’une démographie désastreuse, peut-être vacciné à jamais par l’histoire des ambitions internationales, l’Allemagne se rêve comme une grande Suisse dont la politique étrangère se réduirait à la promotion de ses exportations. Alors que le monde se fragmente dans le désordre de la rivalité entre puissances, elle refuse de s’y impliquer laissant à d’autres, dont la France, le soin d’essayer d’y défendre des intérêts et des valeurs qui sont largement les siens. Il n’est pas injuste de conclure que, face à la Chine, à la Russie, à la Turquie, elle privilégie son industrie automobile.

Réalités de fond qui ne vont pas changer du jour au lendemain alors qu’aujourd’hui se dessinent les perspectives inquiétantes pour la France de la constitution d’une nouvelle majorité à Berlin. En effet, dans ce cadre, les Verts vont conduire leur croisade antinucléaire à l’échelle européenne et un ministre des Finances issu du parti libéral nous somme déjà d’adopter une politique budgétaire d’austérité le plus rapidement possible avec le soutien des pays d’Europe du Nord. Déjà, en 2010, la zone euro avait « resserré la ceinture monétaire et budgétaire » de manière prématurée sous la pression de ce type d’objurgations vertueuses. À la Banque centrale européenne, sa présidente, Mme Lagarde, doit tenir compte des volontés du principal membre de l’eurozone d’autant qu’il n’est pas isolé au sein de son conseil d’administration.

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Quelle conséquence en tirer ? D’abord poursuivre la réforme de notre économie et de notre système social pour peser face à notre voisin qui ne fait que tirer les bénéfices de ses efforts. Ensuite, ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain et continuer d’œuvrer où c’est possible et fructueux avec l’Allemagne. Cette coopération s’impose d’elle-même. Il n’est nul besoin cependant de l’entourer d’une symbolique excessive d’autant que nous devons également être capables de nous opposer à l’Allemagne quand nos intérêts et nos analyses nous y conduisent. Enfin, nouer des relations fortes avec nos autres partenaires, en particulier en Europe du Sud. Il est temps que nous nous débarrassions de notre sentiment de supériorité à l’égard de l’Espagne et de l’Italie et que nous corrigions nos maladresses aux dépens des pays de l’Europe de l’Est. Passons du couple au libertinage… Ce n’est pas nous qui aurons commencé.

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