MEMORABILIA

Marcel Gauchet: “Macron nous garantit la perpétuation du bordel ambiant” 

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Grand entretien avec Marcel Gauchet 

Elisabeth Lévy et Jeremy Stubbs – 18 novembre 2021 CAUSEUR

Marcel Gauchet: “Macron nous garantit la perpétuation du bordel ambiant”
Directeur d’études émérite à l’École des hautes études en sciences sociales, Marcel Gauchet est philosophe et historien. Il vient de publier « Macron, les leçons d’un échec » (Stock). © Assouline Hannah

En proposant des solutions à tous les problèmes sans en chercher leur cause, Emmanuel Macron s’est agité dans le vide pendant cinq ans. Son arrogance de surdiplômé a alimenté la haine des élites. Mais en dehors de la communication présidentielle, le macronisme n’a rien produit. Quant à la refonte promise de l’Union européenne, il n’a fait que nous prouver que tout continuerait comme avant. Et ridiculiser la France. 


Causeur. Avec ce Macron, les leçons d’un échec, vous poursuivez votre réflexion sur le « malheur français », une pathologie presque aussi mystérieuse que le Covid. Mais à vous lire, ce malheur viendrait uniquement des gouvernants. Les gouvernés n’ont-ils pas leur part de responsabilité ?

Marcel Gauchet. Évidemment ! Plus précisément, ce malheur réside dans l’interaction paradoxale entre les Français et leurs gouvernants. Ils élisent des gens qui les accompagnent dans la fabrication de leur propre malheur et se révoltent contre eux dès qu’ils essaient de les sortir du marasme. C’est cela, le malheur français : l’incapacité à offrir une issue politique à une situation vécue comme une impasse.

Il est aussi question dans ce livre de notre obsession pour l’aristocratie : nous reprochons à nos élus leur mépris social, tout en attendant tout d’eux, y compris de nous câliner.

Câliner est, justement, la pire des erreurs à commettre en politique. Plus leurs dirigeants prétendent être à leurs côtés, plus les Français les trouvent lamentables. Les gouvernants ne sont pas là pour compatir aux malheurs des citoyens, mais pour trouver des réponses aux causes de leurs malheurs. Vous n’attendez pas du médecin qu’il s’attendrisse sur vos souffrances, mais qu’il les soigne, au prix, éventuellement, d’une certaine douleur.

Diriez-vous que, comme on le lui reproche rituellement, Macron fait preuve de « mépris social » ?

Dans un sens oui, mais à condition de préciser que ce mépris n’est pas le sien. Il est celui qu’incarne le milieu dont il est un représentant typique. On a assisté, et pas seulement en France, à une réinvention du mépris social qui n’est plus celui des aristocrates, mais celui des élites diplômées de la société de la connaissance mondialisée. Un mépris plus objectif que subjectif, puisqu’il est fait surtout d’incompréhension et d’indifférence pour les perdants qui « n’ont pas les codes », comme on dit. Et il s’appuie sur un argument démocratique imparable : nous en savons plus que vous. Qui eût attendu des Lumières qu’elles recréent une aristocratie d’un genre nouveau ? Pourtant, c’est le cas. Le phénomène est particulièrement ressenti en France parce qu’il se colore du legs d’une culture particulière.

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Mais quand Macron lance à un chômeur : « Tu traverses la rue et tu vas trouver du travail », ce n’est pas méprisant : non seulement, il parle vrai, mais il lui prête une capacité à agir.

Les petites phrases de Macron représentent ce pour quoi il a été élu : un ovni qui ne parlait pas la langue de bois, qui appelait les choses par leur nom et qui disait ce qu’il pensait. Mais la chose s’est retournée contre lui : autant c’était un trait valorisé quand il était candidat, autant cela revenait, une fois président, à transgresser les exigences d’un rôle auxquelles les Français restent extrêmement attachés. « Un président ne doit pas dire ça… » De Gaulle prononçait ces petites phrases de façon calculée, soit par des fuites, soit dans ses conférences de presse où elles apparaissaient comme le moment d’humour dans un propos solennel. En revanche, comme le dit son entourage, Macron pense tout haut. Autrement dit, il se comporte comme vous et moi nous comporterions en privé. Il viole la frontière du public et du privé, or en politique et en France cette frontière est un ressort profond. Ce n’est pas la même chose de confier en privé à des proches que les Français sont des veaux et de parler publiquement des « Gaulois réfractaires » à Copenhague.

Macron a ouvert une brèche dans laquelle ont pu s’engouffrer les gilets jaunes ou Zemmour 

Peut-être, mais cette transgression suffit-elle à faire d’Emmanuel Macron un candidat antisystème, alors que, comme vous l’avez observé, il était le candidat des élites surdiplômées qui constituent le cœur de ce système ?

Il avait la force de jouer sur les deux tableaux. Il était rassurant par son appartenance à ces élites, tout en montrant un esprit beaucoup plus libre que la moyenne d’entre elles. Ce fut la clé de son succès et c’est « en même temps » sa limite.

Comment réconcilier la France du vélo et la France du diesel ? Elles n’ont pas les mêmes aspirations, la même vision des choses, des frontières… Faut-il choisir l’une contre l’autre ?

Il faut commencer par admettre qu’elles sont divisées et poser comme règle qu’elles doivent être réconciliées. Au lieu de quoi, on prétend qu’il y a une avant-garde éclairée, qu’on décernera la Légion d’honneur à tout acheteur de vélo, symbole de l’avenir radieux qui nous attend, et qu’on empêchera les diésélistes-fumeurs de clopes d’entrer dans nos belles villes vertes. Cherchez l’erreur ! 75 % des Français vont au travail en voiture et 2 % à vélo (les autres en transports en commun).

Mais justement, cela fait longtemps que vous imputez le mal français à notre incapacité collective à établir un diagnostic véritable de la situation et plus encore à élire des gens qui portent un tel diagnostic et imposent les conséquences du traitement…

Le fait même que Macron ait pu être élu sur une ligne transgressive montre que la société est en attente d’une rupture de vérité – et je dirais la même chose du succès actuel de Zemmour. La fonction fondamentale du politique, celle dont on ne parle jamais, consiste à faire émerger la vérité sur l’état d’une collectivité. La valeur la plus forte de la démocratie réside dans cette possibilité. Cela passe par la désignation de personnes capables de mettre ces vérités en scène et de mobiliser les énergies indispensables pour solidifier le constat. De ce point de vue, l’élection de Macron a représenté un pas dans la bonne direction, quelles qu’aient été ses limites. Il a remis le processus en route, même s’il se retourne aujourd’hui contre lui. Il est possible de dire, désormais, que la désindustrialisation n’était pas une fatalité et que le choix d’une économie de services était une erreur historique. Il est possible de dire que nous sommes handicapés par l’obésité d’un État social devenu dingue. Sans Macron, on n’aurait pas eu ces déstabilisations successives du discours ambiant. Dans ce sens, il a ouvert une brèche dans laquelle ont pu s’engouffrer les Gilets jaunes ou Zemmour.

Pourtant, vous déplorez notre incapacité collective à définir les problèmes de fond. Est-ce toujours vrai malgré la brèche macronienne ?

Plus que jamais ! Ouvrir une brèche ne suffit pas à conquérir la place. Un début de liberté dans l’examen de la situation ne fait pas un diagnostic. Macron a été rattrapé tout de suite par la loi non écrite qui domine la politique actuelle : proposer des solutions sans jamais examiner les problèmes auxquels ces solutions sont censées répondre. La fermeture médiatique de l’espace politique joue à cet égard un rôle absolument déterminant. L’actu commande : parlez-nous de vos propositions et ne nous emmerdez pas avec vos analyses du passé ! Mais comment résoudre des problèmes dont on ne comprend ni les ressorts ni la genèse ? La politique est devenue un discours d’action dans le vide.

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Il y a un contre-exemple, que vous évoquez d’ailleurs : le terme de « séparatisme » désigne bien le problème… Pour autant, on est loin de « solutions ».

Le mot y est, l’analyse du phénomène et de ses racines, non. Qu’est-ce qui favorise le séparatisme ? Derrière ce mot, il y a une situation de fait : la capture du logement social par l’immigration,

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