MEMORABILIA

Pronom « iel » : la langue française grand-remplacée

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Le Petit Robert a introduit le pronom neutre “iel” dans sa dernière édition. Cette intrusion de l’écriture inclusive, entorse profonde à la morphologie de la langue française, cherche à faire sourdre une nouvelle manière de parler et donc de penser, analyse Jean-Marc Albert, historien et universitaire. Edito. 

Par  Jean-Marc Albert Publié le 26 novembre 2021 VALEURS ACTUELLES

L’hémicycle de l’Académie Française, institution crée par Richelieu pour « contribuer à titre non lucratif au perfectionnement et au rayonnement des lettres ». STEPHANE DE SAKUTIN / AFP)Partager cet article sur FacebookTwitterLinkedIn

Une langue n’est pas immortelle. Comme un organisme vivant, elle s’adapte et se transforme. La langue française a su résister, plus ou moins bien, à tous les barbarismes. Anglicismes invasifs, acronymes farfelus ou encore simplifications abusives de l’orthographe l’ont abîmée sans la faire disparaître. L’inscription au dictionnaire du pronom “iel”, dernier avatar de l’écriture inclusive, relève d’une déstructuration linguistique plus pernicieuse.

L’emploi du neutre désignerait toute personne qui ne se reconnaîtrait pas dans le “genre” que la nature lui a assigné. Mais le neutre porterait aussi sa part d’injustice raciste et patriarcale. Barthes voyait du fascisme dans le langage parce qu’il reposait sur des normes arbitraires. Ses héritiers woke appellent à se dessaisir de ces règles pour établir, à partir d’une nouvelle langue, un nouvel Homme. Dans ses Essais, Montaigne voit dans « la recherche des phrases nouvelles »« une ambition puérile et pédantesque ». L’écriture inclusive est plus que cela. Elle illustre la tentation permanente d’ériger un nouveau langage afin de faire advenir une nouvelle humanité.

« Une fracture du corps social »

Au XVe siècle, le nominalisme de Guillaume d’Occam réfute l’idée selon laquelle les mots exprimeraient une essence qui nous précède. Le mot ne désignerait alors que ce que ma volonté exige. Cette pensée inaugure la modernité qui entend arracher l’individu à tout ce qui le détermine, y compris sa réalité biologique. Il y a une prétention démiurgique à vouloir faire naître la chose en la nommant, à se prendre pour Dieu créant le monde par le Verbe. La Révolution se saisit aussi de la langue pour régénérer l’humanité. Mal dire serait mal penser. Les révolutionnaires traquent ainsi l’emploi de “monsieur” ou du vouvoiement comme une forme de discrimination d’“Ancien Régime”. La nouvelle langue soviétique devait aussi établir une société égalitaire où les « privilèges de la langue », pour reprendre Lénine, seraient arasés. Le philologue Klemperer décela cette volonté performative de changer la perception du réel par le langage du IIIe Reich.

Les tenants du “iel” pensent aussi corriger les travers de la société par les mots. Pourtant au XVIIe siècle, les femmes sont marginalisées dans la littérature bien avant que le masculin ne l’emporte sur le féminin dans l’écriture sans autre dessein que de simplifier les usages. Le bilua qui fait primer le féminin comme le turc qui ne connaît pas de genre n’ont pas rendu la société plus féministe. À confondre genre grammatical et “genre” sexuel – identité sexuée -, on veut voir du sexisme dans l’emploi de verbes à la forme passive ou des mots comme “hommage”. Derrida parlait de « phallogocentrisme » contre la confiscation du discours par le mâle. Gillian Russell cherche même des signes de domination dans la « hiérarchie des nombres » . Ce dérèglement sémantique ne fait que fracturer le corps social qui ne partage plus la langue comme un trésor commun. L’écriture inclusive manifeste l’idée que toute identité n’est que transitoire. Le pronom “iel” n’est donc pas qu’un ajustement lexical, c’est l’amorce d’une nouvelle langue. La linguiste Julie Neveux le prophétise, « la non-binarisation de la langue, c’est l’étape d’après ». Voilà qui promet !

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