Mathieu Bock-Côté: «L’oubli du sens de la démocratie»

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Par Mathieu Bock-Côté LE FIGARO 26 novembre 2021

Mathieu Bock-Côté. Le Figaro

CHRONIQUE – Les minorités engendrées par le régime diversitaire décomposent le collectif social en se servant de l’État de droit contre la démocratie, explique le sociologue.

C’était au lendemain de la guerre froide, au début des années 1990: on croyait le monde appelé à se convertir à la démocratie libérale, ce qui lui permettrait de se pacifier définitivement, en asséchant les passions poussant les hommes à se diviser entre eux, ou du moins, en les enfermant dans le domaine privé. L’aristotélicienne question du régime politique viendrait se dissoudre dans la prospérité universelle et l’empire du droit. Les promoteurs de cette théorie en étaient convaincus: c’est ce modèle qui avait triomphé des deux totalitarismes du XX siècle. À travers lui, la modernité accomplirait ses promesses. Francis Fukuyama, dans un livre célèbre, en avait même fait une prophétie en y voyant 
la fin de l’histoire.

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Cette philosophie des jours heureux semble aujourd’hui décatie. Un rapport d’International Idea, un organisme basé à Stockholm qui se donne pour mission d’évaluer la bonne santé démocratique de la planète, s’est voulu alarmant en début de semaine. La démocratie serait en recul, et cela même dans le monde occidental. Mais les analystes d’International Idea semblent confondre la démocratie avec une version particulièrement militante de ce que certains appellent l’État de droit. Car si la démocratie redevient une question à part entière, c’est parce qu’on ne sait plus comment la définir sérieusement.

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La démocratie libérale, théoriquement, est censée s’appuyer à la fois sur la souveraineté populaire et la défense des libertés publiques. Mais en est-il encore ainsi? La première est disqualifiée à la manière d’une tyrannie de la majorité, qu’il faudrait toujours limiter, contraindre, inhiber, en la rééduquant pour la délivrer de ses préjugés et des stéréotypes qui biaiseraient sa vision de la collectivité. Quant aux libertés publiques, elles sont de plus en plus piétinées au nom d’un progressisme nouveau, qui ne se gêne plus pour vouloir encadrer jusqu’à l’étouffement la liberté d’expression, au nom de la lutte contre les discours haineux. Plus encore, les libertés se sont transformées en «droits» militants, mobilisés par 
des minorités engendrées par le régime diversitaire, et qui n’en finissent plus d’égrainer le collectif, de le décomposer.

L’oligarchie du progrès

En fait, un nouveau régime s’est installé en usurpant le nom de l’ancien, en plus de diaboliser ceux qui étaient fidèles à ce dernier, et qui dénoncent justement cette trahison intellectuelle et institutionnelle. Derrière une apparence de continuité institutionnelle et constitutionnelle, depuis trente ans, la démocratie a changé de nature, de définition, de signification. Avec raison, on s’est indigné, en début d’année, contre les insurgés du Capitole, à Washington, qui ont voulu renverser le résultat d’une élection démocratique. La violence des manifestants était glaçante. Mais nous étions devant une figure ubuesque de l’insurrection, caricaturale et condamnée à l’échec. Le véritable changement de régime auquel nous avons assisté s’est passé de ce mauvais théâtre. Il n’en a pas moins été très efficacement mené.

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Tel est le sens de la question du populisme, qui cherche à réactiver la souveraineté populaire, souvent en plaidant pour le référendum, pensé à la manière d’un outil replaçant le peuple au cœur de la vie politique. Il s’agit, en quelque sorte, de reconstituer politiquement le peuple, et de transposer dans l’arène électorale des questions qui sont aujourd’hui confisquées par les tribunaux, ou dont on juge la discussion impossible puisqu’ils seraient encadrés par des traités que l’on sacralise en les présentant dans le langage des «engagements internationaux de la France». Cette rhétorique se retrouve à l’identique dans les autres pays occidentaux. Elle maquille bien mal l’apparition d’une forme d’oligarchie qui prétend ordonner le destin de l’humanité et des peuples qui la composent au nom d’une forme de science divinatoire du progrès.

Les populations ne sont pas interchangeables

Le populisme entend rappeler, même s’il le rappelle maladroitement, que le peuple démocratique n’est pas un peuple indifférencié, se laissant définir par la seule abstraction du droit, mais par une culture, des mœurs, une histoire, autrement dit, une identité particulière, qui ne s’épuise pas dans une définition juridique de la nationalité. Un pays ne saurait être indifférent à la population qui le compose. C’est probablement le fait politique le plus inacceptable pour le régime diversitaire, qui croit bien moins à la diversité des peuples qu’à l’interchangeabilité des populations, et qui se permet donc d’imposer aux sociétés une perpétuelle entreprise de rééducation pour les adapter à la mondialisation.

À cette lumière de ces quelques réflexions, on constatera que les démocraties occidentales sont effectivement fragilisées, aujourd’hui, mais pas pour les raisons répétées jusqu’à l’acharnement par les élites mondialisées.

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