Hervé Mariton: «Les Antilles n’ont pas besoin de réformes institutionnelles, mais d’entreprises privées»

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Par hervé Mariton LE FIGARO. 29 novembre 2021

Hervé Mariton. Illustration Fabien Clairefond

TRIBUNE – Les habitants des Antilles françaises ne réclament pas l’autonomie. La Martinique et la Guadeloupe pâtissent, avant tout, d’une pénurie d’emplois privés. Accroître encore le nombre d’emplois aidés dans les secteurs public et associatif, comme l’annonce le gouvernement, ne règlera rien, argumente l’ancien ministre de l’Outre-mer.

Hervé Mariton est président de la Fédération des entreprises des outre-mer.

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En évoquant la question institutionnelle comme élément de réponse à cette crise, le ministre des Outre-mer, s’il a pu surprendre, aura eu le mérite de mettre les acteurs devant leurs responsabilités et de faire constater qu’elle n’est pas le sujet principal. Il aura suffi qu’il prononce le mot d’autonomie pour que chacun devienne plus prudent. L’article 73 de la Constitution qui définit le cadre juridique actuel applicable aux départements d’outre-mer offre des souplesses importantes, il prévoit d’amples possibilités de dévolution des responsabilités aux pouvoirs locaux.

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Ni l’État, ni les élus territoriaux n’ont su ou voulu en faire grand usage. Avant de songer à changer de cadre institutionnel pour accéder à une plus grande autonomie selon les dispositions permises par l’article 74 de la Constitution (opérer un transfert de nouvelles compétences majeures et rendre optionnelle l’application des lois nationales hors domaine régalien), il faudrait faire un bilan de la «non-utilisation» des nombreuses possibilités offertes par le cadre juridique de l’article 73 en matière d’adaptation et de dérogation de la norme, ce qui permettrait sans doute de mieux comprendre certains freins et de nombreuses frustrations légitimes.

Mais admettons qu’améliorer le dispositif le rende plus opérant, qu’une évolution vers le statut de collectivité autonome d’outre-mer (article 74 de la Constitution) fasse espérer un meilleur avenir, encore faut-il que la population et ses représentants légitimes le disent. Ces derniers ont sans doute une petite idée de la réponse: en 2010, 79 % des Martiniquais et 70 % des Guyanais ont répondu non à un référendum sur l’autonomie.

Prenons garde que le renouvellement permanent de ce débat n’épuise les énergies. Il est trop facile d’imaginer sortir d’une telle crise par une réponse institutionnelle. Faute de réflexion de fond, on recherche des annonces rapides. Faute d’améliorer la vie des gens, il est tentant de voter une loi et, mieux encore, de modifier la Constitution…En 2010, 79 % des Martiniquais et 70 % des Guyanais ont répondu non à un référendum sur l’autonomie

La France, trop souvent, ne s’intéresse aux outre-mer que de façon ponctuelle, lors de crises. La violence insurrectionnelle fait croire à la nécessité d’une réponse essentiellement politique et statutaire. Certes, il y a toujours aux Antilles un terreau marxiste, inspiré encore du castrisme et du chavisme, bien plus fort qu’en métropole. Mais il n’est pas majoritaire parmi la population et l’exagérer conduirait à de mauvaises décisions.

La crise actuelle comporte une part purement sécuritaire. Le Covid, une plus grande fermeté de l’État, ont un peu compliqué l’activité de la filière de la drogue, encourageant certains «jeunes» (pas tous!) à la violence. Le gouvernement doit trouver, dans la détermination et l’écoute, la voie pour rétablir l’ordre public, la liberté de mouvement et détendre la situation actuelle ; il est à la manœuvre.

Mais les vrais sujets, ce sont la vie chère, le niveau du chômage, en particulier pour les jeunes, une part excessive d’emplois publics, une part insuffisante des entreprises dans le PIB local. Beaucoup a été fait et est fait pour les outre-mer, mais la dimension économique n’a pas assez sa place. L’enjeu n’est pas uniquement celui des moyens, des aides, même s’ils sont indispensables. Il faut changer le modèle. Par de grandes lois? Je ne crois pas. Développons un talent d’agilité, le sens du risque et un certain esprit de continuité.Peut-on convenir qu’il n’y a pas d’avenir des outre-mer sans un développement des entreprises, et définir une stratégie en conséquence ?

L’agilité pour que les acteurs publics assouplissent leurs pratiques, coordonnent leurs décisions, leurs actions. Il y a de graves problèmes de coordination entre financements européens attribués par les autorités locales et interventions de l’État. C’est un gaspillage d’énergie et de moyens.

Il faut que chacun assume d’aller au bout de ses responsabilités et des interprétations possibles du cadre existant. Cela suppose un sens du risque. Il ne s’agit pas de valider, au contraire, les dérives légales qui abîment l’action publique outre-mer, mais de faire respecter la loi, rien que la loi, mais toute la loi. Il ne s’agit pas de faire ce qui est illégal mais d’explorer tous les possibles.

Enfin, la continuité de la stratégie est nécessaire. La part de l’emploi public est reconnue comme excessive ; est-ce une bonne orientation de créer, comme le propose le gouvernement, de nombreux emplois aidés dans le public et le secteur associatif? Ne devrait-on pas favoriser l’insertion dans les entreprises? Peut-on convenir qu’il n’y a pas d’avenir des outre-mer sans un développement des entreprises, et définir une stratégie en conséquence? Le plan de relance aura été, encore une fois, trop tourné vers les dépenses publiques. Et quand des moyens sont mobilisés, soyons attentifs à ne pas nous contredire d’une crise à l’autre.

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Je reviens de Guyane où, pour la filière pêche, pour l’exploitation des ressources naturelles, le bois, l’or, les stratégies de l’État sont si inconstantes, si contradictoires dans le temps. Résoudre le chômage des jeunes, ce n’est pas ajouter des emplois publics supplémentaires à des recrutements déjà surabondants, c’est reconnaître des filières solides, organiser, avec les autorités locales, des formations attractives, adaptées au marché, dans une vision stratégique bien ancrée. Des jeunes mieux employés, des entreprises plus compétitives, des emplois privés plus nombreux contribueront mieux à lutter contre la vie chère que toute distribution d’argent public qui, comme on l’a vu lors de la précédente crise en Guadeloupe en 2009, aggrave au contraire le phénomène.

L’économie n’est évidemment pas la seule dimension de la crise aux Antilles. Mais là, comme ailleurs dans les outre-mer, sa santé est indispensable à la santé de la société.

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